Gilles Kraemer
générale mardi 23 septembre 2025
D’après... Jacques Offenbach.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_d7f9aa_les-contes-15-d-hoffmann-dr-stefan-b.jpg)
Michael Spyres (Hoffmann), Amina Edris (Stella / Olympia / Antonia / Giulietta), Jean-Sébastien Bou (Lindorf / Coppélius / Miracle / Dapertutto) © DR Stefan Brion.
Jacques Offenbach (1819 - 5 octobre 1880) devrait certainement s’émouvoir ! Ses Contes d’Hoffmann créés d’une façon posthume le 10 février 1881 dans ce temple de l’Opéra-Comique reviennent à Paris. Création en 1881 sous le directorat de Léon Carvahlo à la redoutable paire de ciseaux; l’acte dit de Venise en fit les frais lors de la première. Supprimé car considéré trop long par ce redoutable patron faisant passer le commercial avant le compositeur, airs de la Sérénissime qu’il éparpilla dans les actes épargnés.
Est-ce dans la souvenance du « tripatouillage » de cet opéra fantastique que se place cette nouvelle production créée à l’Opéra national du Rhin le 20 janvier 2025 dans la version décidée par Madame de Beer ? Reprise cet automne au Comique, dans une autre distribution, hormis Jean-Sébastien Bou et Nicolas Cavallier, tous deux très bien à Paris.
7ème production au Comique où ils furent représentés 1106 fois comme le souligne le programme de salle. Acheter le pour garder une mémoire de ce nouveau « tripatouillage ».
Les metteurs en scène théâtraux, très nombreux, ont institutionnalisés la réécriture des dialogues comme si le spectateur était considéré comme incompétent pour entendre les alexandrins de Racine. (1) Les maisons théâtrales ont cependant l’honnêteté de faire suivre le titre d’un « d’après ». Au Français, Une mouette est annoncée « d’après Anton Tchekhov » et Six personnages en quête d'auteur « d'après Luigi Pirandello ».
Ceux qui vécurent "l’ère Rolf Libermann", cette parenthèse magique de sept années, cette renaissance de l'Opéra de Paris, se souviennent des Contes sublimisés par la mise en scène de Patrice Chéreau en 1980 à Garnier. Ont en mémoire, plus récemment, ceux vus par Robert Carsen avec Natalie Dessay (Olympia) en 2000 à la Bastille. Pour qui n’aura pas en tête ces deux Contes, il croira les avoir entendus et vus ce mois de septembre 2025. Que nenni. Madame de Beer, directrice de la Volksoper Wien, la metteur en scène, a décidé qu’il en sera autrement, « voulant piéger le narcissisme, ou l’artiste et sa thérapeute » selon sa note d’intentions dans le programme de salle. Dans une lecture actuelle s’institutionnalisant, ne pouvant qu’être obligatoirement une relecture aboutissant au récrire. Un acte se revendiquant créatif et à visée morale, enlevant des mots qui peuvent blesser dans cette pensée contemporaine de l’injonction où tout est tout bon ou tout est tout mauvais sans un juste milieu. La gomme règne.
Dans cet opéra où le regard masculin forcément « égocentrique […] aplatit, réduit, ridiculise la complexité du réel, et avant tout les personnages féminins ». Un Hoffmann aux « fantasmes érotomanes ». Les ciseaux ont été confiés à Peter te Nuyl, chargé de la « réécriture des dialogues » comme il se présente. Se revendiquant « créateur sonore, dans une exploration de la frontière entre son et musique ». Heureusement qu’il ne se targue pas d’une compétence de curateur…
Restera cependant l’oubli de ne pas informer le public de ce qu’il va entendre. « d’après » ne figure pas avant Jacques Offenbach ni avant livret de Jules Barbier, sur l’affiche et le programme. Ceci n'échappera pas au public, enfin… celui connaissant son Offenbach.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_9aa3cc_les-contes-resized-20250923-230851-404.jpg)
Pierre Dumoussaud, Les Contes d’Hoffmann © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Théâtre national de l’Opéra-Comique, septembre 2025.
Direction musicale maîtrisée et rigoureuse, dans une tension constante de Pierre Dumoussaud à la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. En mars 2026, il dirigera les Contes au Staatsoper Unter der Linden dans une mise en scène de Madame Steier. Sous la conduite de Mathieu Romano, le chœur Ensemble Aedes, ajoute au plaisir de l’écoute de la musique d’Offenbach, apparaissant parfois dans la salle ou invisible depuis l’avant-foyer à l’acoustique incroyable.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_3e5f66_les-contes-resized-20250923-230531-404.jpg)
Les Contes d’Hoffmann © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Théâtre national de l’Opéra-Comique, septembre 2025.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_8fd5f4_les-contes-6-d-hoffmann-dr-stefan-br.jpg)
Michael Spyres (Hoffmann), Amina Edris (Stella / Olympia / Antonia / Giulietta), Jean-Sébastien Bou (Lindorf / Coppélius / Miracle / Dapertutto), Raphaël Brémard (Andrès / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio), Ensemble Aedes © DR Stefan Brion.
Décor unique au papier peint défraîchi, d’une tristesse incommensurable de Christof Hetzer, par cette perspective s’amenuisant et angoissante. Rien de bien heureux sur le plateau où les meubles grandissent ou rétrécissent. L’unique instant drolatique est l’apparition d’une poupée géante représentant l’automate Olympia provocant la joie du public lorsqu’elle tourne la tête et roule de gros yeux.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_f0a97b_les-contes-d-hoffmann-5-dr-stefan-br.jpg)
Michael Spyres (Hoffmann), Jean-Sébastien Bou (Lindorf / Coppélius / Miracle / Dapertutto) © DR Stefan Brion.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_2d953b_les-contes-14-d-hoffmann-dr-stefan.jpg)
Michael Spyres (Hoffmann), Amina Edris (Stella / Olympia / Antonia / Giulietta), Jean-Sébastien Bou (Lindorf / Coppélius / Miracle / Dapertutto) © DR Stefan Brion.
Hoffmann / Michael Spyres, habitué des planches de l’Opéra-Comique qu’il foule pour la 5ème fois, se trouve caricaturé dans le costume que lui a imaginé Jorine van Beek – oublions très vite celui vulgaire de Giuletta -. Dans le poncif que le poète se doit d’avoir toujours une grande écharpe et un pull car sa mansarde n’est jamais chauffée. Madame de Beer lui a adjoint un double muet au sens énigmatique. Dans le dernier acte, c’est la multiplication d’Hoffmann, tout le chœur se retrouvant vêtu en poète. Lors de cette générale, doit on le souligner, le ténor avait quelques appréhensions à comprendre cette mise en scène désordonnée.
Offrir à Almina Edris les quatre rôles successifs de Stella, Olympia, Antonia, Giulietta n’est pas le choix le plus heureux pour cette soprano égyptienne devant jongler très rapidement dans ses interprétations qu’elle arrive à faire oublier par son aisance théâtrale. Yeux fermés, le timbre d’Antonia est le même que celui de Giulietta ! Quel dommage. A Lyon, en décembre 2025, elle sera uniquement Antonia dans une mise en scène qui ne devrait pas laisser indifférent, celle du vénitien Damiano Michieletto, habitué du palcoscenico dell’Teatro La Fenice ! Le choix de Strasbourg était également une seule chanteuse caméléon, la soprano néerlandaise Lenneke Ruiten. Remarquable et émouvante Héloïse Mas dans le double rôle de La Muse et celui de Nicklausse. La reine de la soirée de cette générale.
/image%2F0858828%2F20250928%2Fob_f38528_les-contes-d-hoffmann-2-dr-stefan-br.jpg)
Michael Spyres (Hoffmann), Héloïse Mas (La Muse / Nicklausse) © DR Stefan Brion.
Aucune production d’Hoffmann n’est la même puisque cet opéra ne fut pas terminé par son compositeur. Celle-ci, dans ce temple de l’opéra-comique, son lieu de création, est une énigme dans cette vision marquée féministe. Exit Hoffmann. Brava La Muse pour cette création : Les Contes de la muse d'Hoffmann d’après un livret de Jules Barbier... Carvalho aurait-il donné son imprimatur ?
Jacques Offenbach, Les Contes d’Hoffmann. Opéra fantastique en cinq actes, ou un prologue, trois actes et un épilogue, inspiré de E. T. A. Hoffmann - Livret de Jules Barbier, tiré de la pièce écrite en 1851 avec Michel Carré - Créé à l’Opéra-Comique le 10 février 1881
25, 27 et 29 septembre, 1er, 3 et 5 octobre 2025 - Opéra-Comique
direction musicale Pierre Dumoussaud // Orchestre philharmonique de Strasbourg
chœur Ensemble Aedes
réécriture des dialogues et dramaturgie Peter te Nuyl
mise en scène Lotte de Beer
décors Christof Hetzer // costumes Jorine van Beek // lumières Alex Brok
cheffe de chant Flore-Élise Capelier
Hoffmann, Michael Spyres, ténor
la muse / Nicklausse, Héloïse Mas, mezzo-soprano
Stella / Olympia / Antonia / Giulietta, Amina Edris, soprano
Lindorf / Coppélius / Miracle / Dapertutto, Jean-Sébastien Bou, baryton
Andrès / Cochenille / Frantz / Pitichinaccio, Raphaël Brémard, ténor
Luther / Crespel, Nicolas Cavallier, basse
Nathanël / Spalanzani / le capitaine des sbires, Matthieu Justine, ténor
Hermann / Schlémil, Matthieu Walendzik, baryton
la voix de la mère, Marie-Ange Todorovitch, mezzo-soprano
Production Opéra national du Rhin // Coproduction Théâtre national de l’Opéra-Comique, Volksoper Wien, Opéra de Reims