Gilles Kraemer
Un oiseau chantant dans une minuscule cage couverte de lierre illustre l’affiche de Lucie de Lammermoor. Tout y est dit. Impossible d’étendre ses ailes dans cette prison. Impossible de s’envoler. L’enfermement, la fidélité qui conduira irrévocablement à la mort, à deux morts. Affiche choisie par l’Opéra-Comique pour Lucie de Lammermoor de Gaetano Donizetti, adaptation française recréée en 1839 de l’opéra Lucia di Lammermoor - créé triomphalement quatre années plus tôt à Naples -.
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de gauche à droite : Léo Vermot-Desroches (Edgar Ravenswood), Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Étienne Dupuis (Henri Ashton), Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw), Yoann Le Lan (Gilbert), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), choeur accentus © Photo Herwig Prammer.
Une sombre histoire tirée de The Bride of Lammermoor (1819), ouvrage de Sir Walter Scott, l’inventeur du roman historique ; Stendhal le qualifiera de « chef du parti romantique ».
Lucie Ashton est éprise d’Edgar Ravenswood survivant d’une lignée rivale alors que son frère Henri Ashton, assoiffé de pouvoir, l’oblige à épouser Lord Arthur Bucklaw, une sombre histoire dont la folie qui sera mortelle pour Lucie est l’instant vocal très attendu de la soprano, ici Sabine Devieilhe – habituée triomphale du plateau de l’Opéra-Comique – dans cette première prise de rôle, un rôle belcantissime.
D’une Écosse déchirée par les rivalités claniques, la mise en scène du kazakhstanais Evgeny Titov - pour des débuts un peu ennuyeux à l’Opéra Comique - n’en porte nullement témoignage.
Scénographie de Lizzie Clachan, un unique décor tournant, aux hauts murs tapissés d’un motif verdâtre, des néons rouges, dans l’évocation d’un labyrinthe sans échappatoire. Cette même impression murale sera reprise pour le tissu des robes des choristes femmes du Chœur accentus. Devraient-elles se fondre dans le décor ?
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Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Léo Vermot-Desroches (Edgar Ravenswood) © Photo Herwig Prammer
Un décor angoissant magnifiquement mis en lumière par Evgeny Titov et Fabiana Piccioli ; la mort d’Edgar / Léo Vermot-Desroches est d’une beauté suprême dans la graduation subtile de l’éclairage accompagnant le ténor. Si cette mort est prenante, l’air de la folie de Lucie dans un décor ne cessant de tourner est lassant visuellement. Pourquoi avoir soumis Sabine Devieilhe, tenant un cœur ensanglanté si l’on a pas compris qu’elle a assassiné Arthur Bucklaw, à un tel manège dont elle se joue avec grande habilité pour nous offrir une virtuosité vocale … à en mourir, tellement cet adieu à la vie est exceptionnel de précision, de justesse. Comme elle le sera dans le duo avec Edgar, le seul moment où les amants sont ensemble.
Une Lucie suivie d’une femme nue - prénommée Élisa par le metteur en scène -, rampant, un personnage muet, une folle dont l’on a ôté la chaîne qui enserrait son cou, violentée au lever du rideau par les chasseurs testostéronés, une invention de Titov n’apportant strictement rien. Qu'elle est la justification des ballons rouges ? Pourquoi faire dévorer un poulet rôti à la broche à Gilbert ? Pourquoi Sahy Ratia, le mari imposé Arthur entre-t-il en scène pantalon baissé ? Cesseront-elles, un jour, ces mises en scène cérébrales ? La musique, la musique, le livret, le livret et basta toutes ces élucubrations des metteurs en scène troublant l’attention… On ne leur demande pas d'inventer mais de suivre la partition et non une doxa à la mode dans laquelle ils s'engouffrent.
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Étienne Dupuis (Henri Ashton), Yoann Le Lan (Gilbert) © Photo Herwig Prammer
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Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw) © Photo Herwig Prammer
Lucie, seule femme, se débattant dans ce monde oppressant, masculiniste, face à tous ces chasseurs vêtus de noir, elle habillée de blanc. Une tenue qui restera d’une blancheur éclatante sans trace sanguinolente après qu’elle a occis et cloué sur le mur de la chambre nuptiale son éphémère mari. Livrée à ce plateau viriliste où le culte du corps parfait se concrétise avec Henri Ashton / Étienne Dupuis - au début de l’acte II - soulevant de la fonte dans sa salle de gymnastique ornée de nombreux trophées de chasse. Sourires et quelques rires au Comique.
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Léo Vermot-Desroches (Edgar Ravenswood) © Photo Herwig Prammer
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de gauche à droite : Léo Vermot-Desroches (Edgar Ravenswood), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), Étienne Dupuis (Henri Ashton) © Photo Herwig Prammer
Plateau, à l’unisson, aucun n’ayant abordé cette Lucie française hormis Yoann Le Lan, le traître Gilbert bien campé, à la voix d’une belle puissance, manipulateur hors pair du frère et de la sœur Ashton, jouant de la proie qu’est devenue pour lui Lucie. Étienne Dupuis le frère, d’une belle puissance mâle et appuyée, sachant se faire caressant avec Lucie. Léo Vermot-Desroches, Edgar, aux pianissimi émouvant, gagnant de plus en plus d’aisance, poignant dans son adieu à Lucie avant de partir en France. Raymond, Edwin Crossley-Mercer, d’une belle autorité. Sahy Ratia intéressant.
Dirigeant ces mâles voix et celle de Lucie, il fallait une main de fer, une main passionnée, celle italienne de Sperenza Scappucci faisant ses débuts à l’Opéra-Comique, à la tête d’un Insula orchestra d’une grande précision. In grado di legare a perfezione i lati eroici e drammatici della partitura con l’Insula orchestra. Brava Sperenza, bravissima maestra.
Chaleureux applaudissements pour le plateau et la fosse à la générale.
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© Photo Antoine Prodhomme, mai 2026
Lucie de Lammermoor - adaptation française en trois actes de l’opéra Lucia di Lammermoor,
Traduction par Alphonse Royer et Gustave Vaëz du livret original de Salvadore Cammarano tiré du roman The Bride of Lammermoor de Sir Walter Scott créé le 6 août 1839 au Théâtre de la Renaissance, Paris
30 avril, 2, 4, 6, 8 et 10 mai 2026 - https://www.opera-comique.com/fr
Direction musicale Speranza Scappucci
Orchestre Insula orchestra - Chœur accentus
Mise en scène Evgeny Titov
Décors Lizzie Clachan - Costumes Emma Ryott - Lumières Evgeny Titov et Fabiana Piccioli
Lucie Ashton Sabine Devieilhe, soprano
Henri Ashton Étienne Dupuis, baryton
Edgar Ravenswood Léo Vermot-Desroches, ténor
Raymond Bidebent Edwin Crossley-Mercer, basse
Lord Arthur Bucklaw Sahy Ratia, ténor
Gilbert Yoann Le Lan, ténor
Elise Maître, comédienne
Production Théâtre national de l’Opéra-Comique // Coproduction Opéra national du Rhin, Grand Théâtre de Genève, Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, Opéra Orchestre National Montpellier
Opéra enregistré par France Musique et diffusé le samedi 30 mai 2026 à 20h.