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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

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Dans l’Odyssée de l’oubli, Anne & Patrick Poirier. De la Résurrection des proches aux disparitions de l’histoire – musée d’Arts de Nantes

Publié par Gilles Kraemer sur 8 Août 2026, 16:38pm

Catégories : #Académie des beaux-arts, #Entretien à 210 km-h, #Expositions France, #Italie, #Palerme, #Rome

Dans l’Odyssée de l’oubli, Anne & Patrick Poirier. De la Résurrection des proches aux disparitions de l’histoire – musée d’Arts de Nantes

 

Gilles Kraemer

Dans le silence et l’oubli / l’histoire est une cité disparue, rasée par une guerre, une inondation, / un incendie, un tremblement de terre, ou plusieurs cités effondrées… / les unes sur les autres au fil des siècles, enfouies sous des kilomètres/ et des kilomètres de sables… . Inscrites en néon, lueur spectrale, cette longue citation de John Edgar Widermnan est sur les murs de la galerie entourant le patio du musée des Arts de Nantes présentant Odyssée de l'oubli des sculpteurs Anne et Patrick Poirier.          

Anne et Patrick Poirier, La Cité des ombres, 2026. Céramique, laine, plumes. 2 000 x 2 000 x 150 cm.. Production Musée d’arts de Nantes, Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

1941. Marseille, naissance d'Anne.

16 septembre 1943. Bombardement de Nantes, Alain Poirier, avocat, meurt, écrasé sous l’effondrement de son immeuble, 6 place du Bouffay. Patrick Poirier (1942) et sa sœur Édith deviennent pupilles de la Nation. Dans une des vitrines mémoire (1943-2026), la qualification glaçante d’une carte, celle de Sinistré total délivrée à Anne-Marie Poirier le 10 juin 1948. Une lettre de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre, octobre 1963, le félicitant de son compte-rendu d’un voyage en auto-stop de 2 mois et demi en Italie et de son tour de la Sicile ; déjà l’appétence du « bel paese » et de ses ruines. Une publication « Au Palais des Beaux-Arts s’accumulèrent des centaines de cercueils » montrant le patio transformé en chapelle ardente après le bombardement ; c’est ici que le grand-père de Patrick reconnaîtra le corps d’Alain.

Lieu chargé d’histoire, lieu chargé de mémoire.

Anne et Patrick Poirier, Autoportrait, 2018. Résine. Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026.Janus. Ce double autoportrait surdimensionné, où le visage de l'un s'entrouve pour dévoiler celui de l'autre et vice versa, parfaite incarnation de la fusion créatrice de ce couple d'artistes " Laure Martin-Poulet

« Des enfants de la guerre ayant grandi dans un univers détruit où la disparition, mais aussi la reconstruction, est partout. », ainsi le souligne Milan Garcin dans son essai dans le catalogue. Lors de leur séjour romain à la Villa Médicis (1967-1971), ces deux Prix de Rome ne se proclamaient-ils pas architecte pour Anne et archéologue pour Patrick, parcourant plus facilement par ces professions inventées les ruines de l’Urbs et accédant au monde souterrain labyrinthique de la Domus Aurea de l’empereur Néron.

2002. Décès d’Alain-Guillaume, leur fils unique, né à Rome. J’emprunte les mots de Frédéric Mitterrand prononcés, sous la Coupole, lors de l’installation d’Anne en octobre 2022 : « En 2002, un cauchemar bien réel emporte tout, la fragilité est un fait d’une cruauté inouïe : Alain-Guillaume, le fils adoré succombe à 33 ans en quelques semaines d’une agonie atroce, à une maladie du cœur. Un être lumineux ».

Odyssée de l’oubli pour Anne & Patrick Poirier en deux lieux du musée des Arts de Nantes, la Chapelle de l’Oratoire et le Patio, l’obscur ou le lumineux, la nuit ou la lumière laiteuse de la verrière, le noir de L’Incendie de la grande bibliothèque (1976) présentée en mars 2019 à la Villa Médicis – j’avais assisté à son installation quelques jours avant - ou la blancheur de La Cité des ombres (2026), imaginée spécialement pour le patio. (1)

Anne & Patrick Poirier, palazzo Butera, Palermo, 4 juin 2024 © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts. Remerciements à Francesca et Massimo Valsecchi

« Un moment important pour nous » précise ce couple uni par 60 années de création commune, un œuvre dans des matérialités mentales. Une mémoire pour boussole, précise Laure Martin-Poulet dans le catalogue, chez ces deux grands pudiques qui présentent à Nantes une exposition d'une tonalité autobiographique.

Anne et Patrick Poirier, La Cité des ombres, 2026. Céramique, laine, plumes. 2 000 x 2 000 x 150 cm.. Production Musée d’arts de Nantes, Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

La Cité des ombres au milieu du patio, à l’architecture-solitude des cités fantômes de Giorgio de Chirico, 86 pièces composées d’éléments en céramique de la poterie Ravel d’Aubagne – fondée en 1837 -, certaines au sommet émaillé pour procurer des points de lumière, aux minuscules fenêtres triangulaires. Elles me font songer aux « lanternes des morts », ces monuments dans les cimetières, principalement en Creuse et Haute-Vienne. (2)

Sculptures émergeant d’un tapis de plumes, dans la légèreté, la douceur, le calme. Une pluie de plumes blanches comme celle tombée de la Coupole de l’Institut, dans les dernières notes du Concerto pour violon À la mémoire d’un ange d’Alban Berg (1935), interprété par Patrice Fontanarosa, lors de l’installation d’Anne. (3)

Dans l'une des vitrines mémoire, autour d'Alain Poirier © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

Dans l'une des vitrines mémoire, autour d'Alain-Guillaume © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

La Cité des ombres – ombres, c’est ainsi que les Grecs désignaient les défunts, Anne lit et écrit le grec ancien - concrétisation d’un rêve beau et angoissant de celle-ci, imaginant qu’avec Alain-Guillaume ils se promenaient dans une petite agglomération blanche et déserte, aux constructions circulaires. Soudain son fils disparut, comme aspiré par le sol ou dissout dans la lumière.  « Pas de deuil mais du rêve et de l’espoir en une cité céleste et non terrestre précise Anne ». « Un hommage à nos disparus – le père de Patrick et notre fils – ainsi qu’à toutes les victimes de la violence de l’histoire et de la fragilité humaine ». Il n’y a jamais de hasard, que des fils qu’il faut savoir trouver et unir.

Anne et Patrick Poirier, Scissura, 2026. Papier, encre, d’après la partition originale Scissura d’Éric Tanguy. Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

 

Anne et Patrick Poirier, Ruines d’Égypte, 1978. Surtout de table en biscuit et or, surface bleue. Manufactures nationales - Sèvres & Mobilier national © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

Silence absolu dans le patio. Émotion flottante émaillée d’une façon intermittente par les huit minutes de Scissura – déchirure en latin -, commande d’Anne et Patrick à Éric Tanguy, composition pour violon solo qu’interpréta, en création mondiale Julia Pusker sur un Stradivarius le 21 mai 2026. Les douze feuillets de la partition sont présentés, balafrés d’entailles rouges peintes à la tempera, allégories du sang des disparus. Sous une arcade, rarement présenté, le Surtout Ruines d’Egypte (1978), composition des manufactures nationales de Sèvres, recomposition du surtout napoléonien, images d’une Égypte où ils ne se sont jamais rendus. (4)

Anne et Patrick Poirier, L’Incendie de la grande bibliothèque, 1976. Bois, fusain et charbon. 400 x 660 x 60 cm.. Musées nationaux de Berlin, Nationalgalerie, Berlin, achat auprès des artistes en 1978  //  Danger Zone, 2001-2026. Bois, plastique, peinture, néon. Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

Chapelle de l’Oratoire, entrée dans le noir, passage vers les obscurs des violences. L’Incendie de la grande bibliothèque (1976), de la série Domus Aurea, bois et charbon, dans la souvenance de la mythique bibliothèque d’Alexandrie réunissant tous les savoirs du monde avant qu’elle ne disparaisse en 43 av. J.-C. (?). Une métaphore architecturale de ce couple pour représenter la perte de la mémoire, des connaissances mais aussi les autodafés. Souvenirs des feuillets intacts de l’incendie, des incendies, des ouvrages « sauvegardés » de la Domus Aurea, des ouvrages sauvés, « retrouvés» dans les décombres noircis de l'incendie.

Dans le chœur, Danger Zone (2001-2026), œuvre en devenir selon son lieu de présentation, une cloche transparente en plastique abritant un paysage industriel noirci et dévasté. Derrière, le néon d’Un monde qui se fait sauter lui-même ne permet plus qu’on lui fasse le portrait. Danger zone. A la Villa Médicis, en février 2019, une année avant la pandémie de la Covid qui frappera la planète !, les artistes sont les ouvreurs de notre futur ! cette œuvre dans son « work in progress » fut présentée, dans la pièce sombre et humide de la Citerne, derrière une grille fermée à côté de Finis Terrae, première version de Danger Zone.

« Immuable rituel mémoriel », auquel veillent Anne et Patrick selon Laure Martin-Poulet, sous la voûte de ce lieu désacralisé résonnent trois compositions musicales d’Alain-Guillaume.

Anne et Patrick Poirier,  Danger Zone, 2001-2026. Bois, plastique, peinture, néon. Collection des artistes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026

Laissons les derniers mots à Jean-Hubert Martin, inclus par Frédéric Mitterrand dans son discours d’installation d’Anne Poirier à l’Académie des beaux-arts, mercredi 26 octobre 2022  : « Anne et Patrick plongent leur regard jusque dans la nuit des temps, ils sont de ce fait les veilleurs du jour, toujours en alerte pour témoigner des méfaits de l’homme pour l’homme et tenter de saisir les complexités contradictoires de sa psyché » 

Pour ne pas faire de jaloux et comme l’usage ne permet pas un double siège, Patrick fut élu correspondant de la section sculpture de l’Académie.

(1) https://www.lecurieuxdesarts.fr/2019/02/anne-et-patrick-poirier-voyageurs-dans-la-fragilite-du-monde-viaggiatori-nella-fragilita-del-mondo-villa-medicis-villa-medici.html

(2) https://museedupatrimoine.fr/theme-30/lanterne-des-morts-ossuaires-et-cimetieres-classes-de-france/30-lanternes-des-morts

(3) https://www.lecurieuxdesarts.fr/2022/11/les-poirier-a-l-academie-des-beaux-arts-double-installation-sous-la-coupole-d-anne-patrick.html

(4) Le service égyptien est le fruit de la collaboration entre Dominique Vivant-Denon, directeur du Musée Napoléon, auteur du Voyage dans la Basse et Haute Égypte, pendant les campagnes du général Bonaparte (1802 ou An X), qui conseillait les choix artistiques de la Manufacture et son directeur, Alexandre Brongniart, administrateur de 1800 à 1847.Conçu vers 1807-1808 par l'architecte Jean-Baptiste Le Peyre et principalement le sculpteur-modeleur des formes Jean Charles Nicolas Brachard, d'après les dessins de Dominique-Vivant Denon, il représente des monuments de l'Égypte antique en biscuit de porcelaine : portes des temples de Philae, temples de Dendera et d’Edfu, figures de Memnon, sphinx de Karnak, obélisques de Louxor. https://www.vivantdenon.fr/l-oeuvre-ecrite/voyage-en-basse-et-haute-egypte/

ANNE & PATRICK POIRIER. Odyssée de l'oubli

22 mai – 30 août 2026

Patio et Chapelle de l’Oratoire du musée d’Arts, Nantes

Commissariat Marie Dupas, responsable des collections Art contemporain au musée d’Arts de Nantes

Catalogue français / anglais. Vues in situ de l’exposition sous l’œil de Cécile Clos, 96 pages. Entretien de Marie Dupas avec les artistes. Essais de Laure Martin-Poulet La mémoire pour boussole, Milan Garcin Fragiles paysages & Martina Mazzotta Pour un grand théâtre de la mémoire. Éditions SilvanaEditoriale. 

Achat…pas de service de presse de ce catalogue…

Anne & Patrick Poirier, Mnémosyne, 1991-1992. Construction en bois. Don des artistes avec les dessins préparatoires, 2014. Collections du musée des Arts de Nantes © Gilles Kraemer / Le Curieux des arts, Nantes, été 2026. Ville-musée-bibliothèque idéale, vaste complexe architectural, construite sur le plan elliptique du cerveau. Divisée symétriquement dans le sens de la longueur avec en son centre le lieu de visualisation des images de la mémoire et de la création en trois bâtiments : théâtre de la mémoire, théâtre de l'oubli, amphithéâtre du rêve. Cette oeuvre figurait dans l'exposition Anne & Patrick Poirier. Curiositas, juin 2014, musée des Beaux-Arts de Nantes et autres lieux. Cette maquette d'une architecture utopique fut présentée à l'École nationale supérieure d'architecture. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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