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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Musique. Festival. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art. Entretien.


Art et nature à la Villa Caillebotte. La nature n’est pas un décor

Publié par Gilles Kraemer sur 17 Août 2026, 09:50am

Catégories : #Académie des beaux-arts, #Art des jardins, #Entretien à 210 km-h, #Danse, #Expositions France, #Patrimoine

Marie-Christine Sentenac

 

      A 20 km à peine de Paris, le site impressionniste le plus proche de la capitale, la Maison Caillebotte, permet de conjuguer Art et Nature. Le Casin, villa palladienne, résidence d’été de Gustave Caillebotte (1848-1894) et de sa famille entre 1860 et 1879, labellisée Maison d’illustres par le ministère de la Culture, a été rouvert au public en 2017 et réaménagé comme une demeure du XIXème siècle. C’est là que Gustave a peint plus de 80 toiles.

La Maison Caillebotte, le Casin © Marie-Christine Sentenac, 2026                       

Le potager de la Maison Caillebotte © Marie-Christine Sentenac, 2026                

Un parc de onze hectares (son atelier de plein air) en accès libre, des barques et canoës pour naviguer sur l’Yerres (qui a donné son nom au village) rappellent certains des plus célèbres tableaux du peintre, comme le potager exceptionnel de 1700 m² où l’on retrouve les cloches à salade.

Surplombée par un joli kiosque orientalisant, une ouverture en forme de grotte cache une glacière d’une profondeur de 7 mètres (ancêtre de nos réfrigérateurs). On peut admirer la volière en rotonde, pique-niquer sur l’herbe, visiter la chapelle et jouir de ce lieu unique chargé d’histoire. Un restaurant-salon de thé est ouvert dans le chalet suisse.

Claude Monet (1840- 1926) a séjourné en 1876 au Casin et s’est inspiré de son parc à l’anglaise pour son jardin de Giverny. Les deux amis échangeaient par courrier postal graines et astuces d’horticulteurs alors que jamais ils ne parlaient de leur travail ! Deux passions nourries par l’amour de la nature.

 

Dans l’Orangerie Artiste et Modèles, une présentation en accès libre de Dominique Renson. Autoportraits, images du visage de ses proches. « Je préfère le mot visage parce que c’est dans le visage que j’essaye de capter l’énergie que dégage une personne. Et aussi parce que je trouve qu’il n’y a rien de plus beau qu’un visage. ».

Dominique Renson, Etude pour la Mort en vie. Huile sur toile. Collection de l’artiste © Marie-Christine Sentenac, Maison Caillebotte, printemps été 2026

Réalisme et intensité. Ses séries commencent toujours par un autoportrait, une façon de se dévoiler afin d’établir une relation personnelle avec ses modèles qu’elle met en scène. « Les personnes que je choisis de peindre sont des personnes que je connais et dans la peau desquelles j’ai envie de rentrer ». En regardant les autres, c'est à une introspection qu’elle s’adonne. Elle recherche la vérité de ses partenaires. 

Nourrie de peinture classique, on reconnaît l’influence de classiques (cf l’Autoportrait des Gisants inspiré par Le Christ mort de Hans Holbein le jeune 1521-1522 conservé à Bâle), Frans Hals, Goya, Diego Velázquez, Francis Bacon.. Plus que des visages ou des corps, c’est l’âme humaine qu’elle nous offre.

La Ferme Ornée, ancien bâtiment agricole et laiterie abrite le Centre d’Art et d’expositions du domaine. Sa directrice Valérie Dupont-Aignan, commissaire de l’exposition, La nature n’est pas un décor,  parle avec beaucoup d’enthousiasme d’un « Festin de peinture » qu'elle a imaginé pour cette nouvelle présentation avec des grands formats qu’elle affectionne particulièrement. 

Claude Monet (1840-1926), Le Bassin aux Nymphéas, ca 1917-1919. Huile sur toile. 130 x 120 cm.. Paris, Musée Marmottan Monet, Legs Michel Monet, 1966 © Christian Baraja, Studio SBL

Dialogue entre les œuvres de Claude Monet (dont on commémore le centenaire de la disparition) prêtées par le musée Marmottan-Monet et huit artistes contemporains férus d’histoire de l’art ayant déjà exposé dans ce lieu. Comment peindre après Monet qui a ouvert la voie à l’art moderne, quand la nature n’est plus un décor, un fond, un motif mais une expérience du regard ?

C’est à partir de la Renaissance puis au XVIIème siècle que dans l’art occidental la nature est devenue un sujet et pour Monet, le dernier Monet, il s’agit plus du paysage ressenti que d’une citation directe, d’un cliché du réel. La sensation prend le pas sur la réalité. Il ne suffit pas de regarder une image mais d’entrer dans cette image, de se fondre à l’intérieur, de restituer une émotion. C’est plus une expérience spirituelle qu’intellectuelle. Lumière et matière se confondent pour tromper nos sens. Illusion d’optique, tour de magie qui simule la réalité. La lumière invente des mirages, inspire des leurres.

Jacques Truphemus (1922-2017), Le parc des châtaigniers du Vigan, 1990. Huile sur toile. Galerie Claude Bernard, Paris © Marie-Christine Sentenac, exposition Maison Caillebotte, printemps-été 2026

À la lisière de l’abstraction et de la figuration, le grenoblois Jacques Truphemus pose la couleur en aplats pour construire des atmosphères méditatives « je suis immergé dans la verdure. Je dois être corps dedans pour arriver à la traduire. Pour peindre il me faut toujours une émotion de départ. Ensuite je dialogue avec ma toile sans regarder autre chose que la peinture »

Superpositions et effacements créent des zones de fragilité. Contemplation et Silence. Primauté et incroyable variété des tons verts et bleus dans une approche bonnardesque.

Valérie Dupont-Aignan présentant la série Matière-Lumière d’Evi Keller. Ici Matière-Lumière, ML-V-25-1003, 2025. Technique mixte. 190 x 613 cm.. Remerciements Galerie Jeanne Bucher Jaeger, Paris © Marie-Christine Sentenac, exposition Maison Caillebotte, printemps-été 2026

Sculpteur, peintre, photographe, vidéaste, performeuse, Evi Keller (1968) s’intéresse à la transformation de la matière, à la mémoire de la vie sur terre et dans les étoiles. Empreintes minérales, végétales, humaines et animales » ce sont des vestiges de la création animées par des empreintes de feu, de la terre, de l’eau et de l’air, qui incarnent l’histoire du cosmos ».

La pellicule recyclée (pétrole issu des profondeurs de la terre) reflète la lumière comme une surface aquatique, les cendres de ses poèmes brûlés nourrissent la toile. Réminiscence de l’art pariétal, on pense à Lascaux, à la préhistoire devant ses Matière-Lumière.

Malgorzata Paszko, à gauche Reflets, 2011. Pigments et liant sur toile. 185 x 190 cm.. Collection particulière //  à droite Les amoureux, 2004 Pigments et liant sur toile. Collection particulière © Marie-Christine Sentenac, exposition Maison Caillebotte, printemps-été 2026

Polonaise formée à l'Académie des Beaux-arts de Varsovie puis de Paris où elle s’installe en 1978, Malgorzata Paszko (1956) se « fait happer par le paysage » qu’elle revisite à partir des années 2000 après son aménagement en Normandie. Jusque-là elle s’intéressait aux intérieurs, aux objets, aux natures mortes.

Ciels d’orage, percées de lumière, jeux de reflets à la surface d’un étang, ombre et lumière, forêts, sous-bois, son travail empli de poésie nous entraîne dans un monde imaginaire, délicieusement secret et inexploré. 

Elle travaille au sol avec une peinture très diluée. Elle joue sur les réserves de la toile pliée, superpose des toiles (parfois ratées, parfois jusqu’à trois, travaillées séparément) pour récupérer les couches du dessous. Ces empreintes donnent une apparence brumeuse, floue, veloutée, à ce travail - visible à la galerie Koralewski, Paris - empli de poésie propice à la rêverie. 

 « Il faut que la manière soit en accord avec le sujet ».

Youcef Korichi, Ciel II, 2019. Huile sur toile. 150 x 200 cm.. Collection particulière © Galerie Tarasiève © Illustria © ADAGP, Paris, 2026

Diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, Youcef Korichi a également suivi des études d’histoire de l’art. Il part d’un document pixelisé qu’il recadre, recompose et réinterpréte.

Autres toiles de Youcef Korichi © Marie-Christine Sentenac, 2026, exposition Maison Caillebotte printemps62T2 2026

Absence totale de superflu, horizon basculé, détails amplifiés chez cet artiste défendu par la galerie Suzanne Tarasiève, Paris. Il perturbe la perception de l’espace pictural  ; on croit au premier abord qu’il s’agit d’un tirage photographique. Il flirte avec l’hyperréalisme.

«La dimension haptique est essentielle : c’est parce que j’ai éprouvé physiquement les choses que je peux les peindre…La peinture devient alors un moyen de traduire cette expérience, non comme une description, mais comme une manière de rendre perceptible la texture du monde, entre beauté et inquiétude ». 

Markus Lüpertz (1941)  à gauche Spätsommer III-dithyrambisch (Fin d’été III- dithyrambique), 1970. Huile sur toile 200 x 295 cm.. Galerie Michael Werner, Berlin co Galerie Michael Werner  //  à droite Landschaft (Paysage), 1997. Huile sur toile. 134 x 160 cm.. Huile sur toile. Galerie Michael Werner, Berlin © Marie-Christine Sentenac, 2026

Markus Lüpertz (1941) Le prince des peintres. Poète, auteur de manifestes et scénographe d’opéra, sculpteur, directeur de l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf de 1988 à 2009, représentant majeur du néo-expressionnisme allemand, marqué par l’histoire et la mythologie.

Markus Lupertz, Landschaft (Paysage), 1998. Huile sur toile. Galerie Michael Werner, Berlin © Marie-Christine Sentenac, Maison Caillebotte, printemps été 2026

Dialogue avec l’histoire de l’art (il colle une carte postale d’un tableau de Corot sur une toile).

Pas de récit, des citations: stigmates de la guerre, casques militaires, barbelés, pelles, forêts calcinées, couleurs primaires pures, gestuelle puissante, formes monumentales, épure du motif, mais aussi présence de la lumière rédemptrice dans une trouée de fil de fer  aux confins de l’abstraction.

« Le peintre est la conscience morale de son temps ». 

Ronan Barrot (1973), Le Royaume, 2015. Huile sur toile © Marie-Christine Sentenac,  printemps été 2026

Diplômé de l’École des beaux-arts de Paris en 1997 avec les félicitations du jury, la peinture  de Ronan Barrot, souvent qualifiée d’érudite, puise dans le classicisme, se nourrit de références à l’histoire de l’art, cite Goya, Courbet.

Delacroix, Géricault ou Cézanne. «Tout tableau est l’orchestration de regards et des souvenirs d’autres tableaux, en même temps que l’invention d’un regard neuf ». Semblant parfois austère, son travail n’est pas dénué d’humour. Peinture dense, palette très contrastée, univers inquiétant, nature hostile, 

L’on distingue les traces de brosse et de pinceau, lumière et ombre dans un égal combat.

Formée aux beaux-arts de Paris, au Royal Collège de Londres, diplômée de l’atelier de Vladimir Veličković, Charlotte de Maupeou (1973) installée dans la Sarthe a découvert la nature parcourant la campagne, traquant le sujet en compagnie du setter irlandais qui lui a été offert en payement d’une toile (le portrait du dit chien). Elle travaille sur le motif, au sol, sur des planches de bois; tempéra, rehauts de pastel et colle chaude, ce qui demande une organisation certaine puisqu’elle fait suivre sa batterie de casseroles…

Charlotte de Maupeou (1973), La Moisson, juillet 2023. Tempera et huile sur bois. Collection de l’artiste © Marie-Christine Sentenac, 2026

Explosion de couleurs et de lumière, les sujets qu’elle traite font référence à son illustre aîné.

Champs de coquelicots dans lesquels on aimerait se rouler, campagne luxuriante, meules de foin, attention portée au rythme des saisons, ciels ligériens pommelés, on a envie de vivre dans ce monde joyeux et pittoresque.

Erik Desmazières, Les Peupliers de Thomery, 2017. Mine de plomb, aquarelle et gouache sur vergé préparé. 49,2 x 50,5 cm.. Collection particulière. Remerciements Courtesy Ditesheim & Maffei Fine Art © Raphaël Caussimon © ADAGP, Paris, 2026

L’exposition se termine sur le travail de gravure d’Erik Desmazières (1948). Membre de l’Institut, Académie des beaux-arts, directeur du musée Marmottan-Monet depuis 2020 (fonction qu’il quitte afin de se consacrer pleinement à son travail de graveur). 

Erik Desmazières, Le pin de Loperhet, 2011 et 2013. Pierre noire, aquarelle, gouache et tempera sur vergé Fabiano Roma préparé. Collection particulière. Remerciements Galerie Documents 15, Paris © Marie-Christine Sentenac, Maison Caillebotte, printemps été 2026

Une enfance voyageuse l’a familiarisé avec différentes pratiques culturelles et artisanales. Sa rencontre de l’œuvre de Rembrandt a changé le cours de sa vie. Il dessine sans cesse, plume, pinceau, gouache, maîtrise parfaitement toutes les techniques de l’estampe (eau-forte, aquatinte, roulette, lithographie). Maîtrise exceptionnelle du trait, rigueur de la perspective, souci du détail.

Connu pour ses paysages fantastiques à la Piranèse et ses paysages urbains du Paris Haussmannien, ses planches naturalistes retrouvent l’esprit des Cabinets de Curiosités, il trouve un espace de respiration dans la figuration de la nature lors de séjours bourguignons propices à la contemplation et à la médiation.

Le choix subjectif des artistes qui ont participé à ce « Festin de peinture » est pleinement assumé par la commissaire qui voulait confronter ces artistes qu’elle aime avec Monet et « voir s’ils résistent »! N’en déplaise à certains et en dépit de quelques tendances frelatées actuelles, l’exposition est un régal pour les amoureux de la PEINTURE.

La nature n’est pas un décor. De Claude Monet à Jacques Truphémus, Markus Lüpertz, Érik Desmazières, Malgorzata Paszko, Evi Keller, Ronan Barrot, Charlotte de Maupeou & Youcef Korichi

À La Ferme Ornée, Maison Caillebotte, Yerres

Catalogue bilingue français-anglais. 144 pages. 70 illustrations. Sous la direction de Valérie Dupont-Aignan, commissaire de l’exposition. Contributions de Julie Chaizemartin, Anne-Marie Garcia, Yves Michaud, Olivier Schefer, Pascal Therme, Bertrand Raison & Pierre Wat. Éditions In Fine (en service de presse).

Dominique Renson. Artiste et modèles

À L'Orangerie, Maison Caillebotte, Yerres

Du 8 mai 2026 au 18 octobre 2026 pour ces deux expositions

https://www.maisoncaillebotte.fr/

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