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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Musique. Festival. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art. Entretien.


Noire ou blanche, la photographie face à la peinture à l'abbaye de Fontevraud et au musée d'art moderne Martine et Léon Cligman 

Publié par Gilles Kraemer sur 16 Août 2026, 16:44pm

Catégories : #Art de vivre - Lifestyle, #Entretien à 210 km-h, #Expositions France, #Musées, #Patrimoine, #Photographie

Gilles Kraemer
envoyé spécial

 

Autour de Dominique Gagneux, portrait de groupe de quinze photographes exposant à Fontevraud © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, printemps 2026

Man Ray, (Emmanuel Radnitzky, dit), Noire et blanche [Kiki de Montparnasse], 1926. Tirage gélatino argentique  //  au milieu Figure féminine de reliquaire byeri, peuple fang, milieu de 19ème  // Peinture d’André Derain, Nature morte au couteau et à la cruche, ca 1935© Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026 
« Je photographie ce que je ne désire pas peindre, et je peins ce que je ne peux photographier » Man Ray (1890, États-Unis - 1976, France).

Man Ray, Le Violon d'Ingres, 1924. Tirage gélatino argentique.  © Man Ray / ADAGP, Paris 2026

« La photographie, c’est mieux qu’un dessin, mais il ne faut pas le dire » Jean-Auguste-Dominique Ingres. (1780 Montauban - 1867 Paris).

Dans les espaces du musée d’Art moderne Martine et Léon Cligman et de l’abbaye royale de Fontevraud, « vous serez confrontés à des accrochages-télescopages » précise Dominique Gagneux, directrice de ce musée, co-commissaire de l’exposition Chambre noire, toile blanche, réunissant une centaine d’œuvres de 70 artistes, contemporains ou modernes. Comme le sous-titre l’exposition, celle-ci présente des pratiques photographiques qui regardent vers la peinture dans une frontière poreuse. 
L’évidence des lieux de Fontevraud a guidé le parcours de cette exposition pour Dominique Gagneux, très attentive aux dialogues des regards. Des photographies en correspondance avec des œuvres de la prestigieuse collection encyclopédique de Martine et Léon Cligman, une donation de plusieurs centaines d’œuvres. Des photographies incluses dans des espaces de ce lieu patrimonial qui fut une abbaye de moniales contemplatives, nécropole des Plantagenêts puis une Centrale, de Napoléon 1er jusqu’en 1963. Les derniers prisonniers ne partiront qu’en 1985.

Maurice Guibert, Lautrec, photomontage, 1890. Tirage moderne. Albi, Musée Toulouse-Lautrec  //  Henri de Toulouse-Lautrec, Autoportrait de dos, ca 1884. Huile sur toile. Fontevraud, le musée d’Art moderne © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer,  2026
De carambolages en dialogues féconds, exploration et résonnance entre la peinture, la sculpture, l’Art premier, les objets d’art antique des collections Cligman et la photographie – la photographie ne fut pas collectionnée par les Cligman - dont la célébration du Bicentenaire débute dès le 1er septembre 2026. C’est en France que Nicéphore Niépce (1765-1833) réalise la première photographie permanente de l’histoire, datée de 1826-1827.
De Maurice Guibert (1856-1922) et sa photographie-montage d’Henri de Toulouse-Lautrec (1890) se peignant à côté du malicieux Autoportrait de dos de l’artiste (ca 1864) à la série Cristal II (1994) de Valérie Belin (1964), épreuve gélatino-argentique, en dialogue avec les vitrines enserrant les fragiles flacons de verre transparent de Maurice Marinot (1882-1960), un parcours sur les trois étages du musée en plusieurs séquences autour de La photographie outil, La photographie rivale, La photographie émancipée et La photographie référence. 

Georges Rousse, Sans titre, 1984. Tirage cibachrome  //  à droite peinture de l'artiste sur le mur et le poteau © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Seule œuvre pérenne de cette institution, ne se révélant que par la photographie, pensée pour ce lieu, l'anamorphose de Georges Rousse (1947). Une œuvre peinte sur le mur et un poteau, en 1984, à l’occasion des 1ers Ateliers Internationaux du Frac des Pays de la Loire. Elle ne peut se découvrir que d’un point de vue précis indiqué au sol et seule la photographie sera la révélation de sa conception.
(1) Elle ne naît qu’au moment de la prise de vue, devenant ainsi la trace de l’intervention de ce peintre-photographe. La peinture devient l’outil au service de l’image révélatrice de cette stupéfiante perspective anamorphosée. L’installation in situ n’existe qu’au travers le tirage de l’artiste dont l’objectif réunit les formes éclatées et dispersées que l’œil ne perçoit pas s’il n’est pas téléguidé. Une des rares œuvres de Rousse encore conservée, la démarche de ce dernier étant la fugacité, la brièveté, la disparition programmée dont seule la photographie conserve trace.

Jean-Michel Fauquet, Ordalies © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer,  2026

Autre démarche, en deux étapes, celle de langagier comme Jean-Michel Fauquet (1950) se caractérise, face à son immense Ordalies – épreuve judiciaire au Moyen Age sous le regard de Dieu -, association de connexions dans des écriture d’objets. « Je dessine, je construits des objets énigmatiques, je les photographie et je rehausse celles-ci de peinture à l’huile avant d’y appliquer une patine à la cire. Un photo-monde que je fabrique dans la fragilité du carton. ». A chaque fois, des assemblages différents pour de nouvelles combinaisons. Perpétuelle recomposition.

Daniel Gordon, Fruits et riche vaisselle sur une table, (1640 - 2015), 2015. Tirage pigmentaire numérique. Courtesy Daniel Gordon et onestar press
Attirantes photographies de Daniel Gordon (1980) dans une réinterprétation d’une pratique dès plus classique et des plus ancienne de la peinture, celle de la nature morte, depuis les fresques de Pompéi. Jusqu’au flamands qui y excellent jusqu’à Cézanne, Matisse et d’autres suiveurs. Des natures mortes qu’il capte sur l’Internet, qu’il découpe, assemble, recompose, démarche tout simplement cubiste d’une déconstruction des objets pour une nature morte ou vie tranquille ou still life. 

Elizabeth Lennard, des vues de New York, 1980. Epreuve gélatino-argentique réhaussée à la peinture à l'huile  //  Bernard Buffet, Vue de Manhattan, 1958. Huile sur papier marouflé sur toile. Fontevraud, le musée d’Art moderne  //  Germaine Richier, L’Échiquier, grand (le Roi, la Reine, le Cavalier, le Fou, la Tour), 1959 © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026

Elizabeth Lennard © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Confrontée à une œuvre très emblématique de Fontevraud, le Grand échiquier de Germaine Richier dialoguant avec un immense Bernard Buffet, Vue de Manhattan (1958) de plus de 3 mètres, salle maitresse du parcours permanent du musée. 
Photographies avec rehauts à la peinture à l’huile, posée au coton ou au coton tige par Elizabeth Lennard (New York 1953)  s’exprimant en un français que nombre peuvent lui envier lorsqu’elle présente ses vues de villes étasuniennes. " J’interroge les frontières entre deux techniques pour une production d’œuvres hybrides où le regard du photographe rejoint le geste de peindre."

Illés Sarkantyu (Budapest 1977), de la série Massacres (atelier de Pierre Tal Coat), 2015. Tirage pigmentaire. Remerciements Galerie La Forest Divonne © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Approche sensible dans des fragments

Payram (Téhéran 1959), Chanson orientale,1993. Tirage pigmentaire d’après scan de Polaroid type 79 © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Forte charge symbolique en Iran que celle de la grenade. Interprétation par Payram d’un poème de Federico Garcia Lorca. Une main tente de saisir ce fruit avant qu’il ne disparaisse, laissant une empreinte rouge dans la paume de la main. La grenade devient une trace, une mémoire, une lumière persistante.

Kees Van Dongen (1877, Delfshaven (Pays-Bas) - 1968, Monaco (Principauté de Monaco), Tête de gitane, ca vers 1909. Peinture. Huile sur toile  //  Justine Tjallinks (Pays-Bas, 1984), Empowerment, de la série Modern Times, 2017 © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Confrontation voulue ou intellectuelle entre deux néerlandais ? Le musée de la Photographie Charles Nègre, à Nice a consacré cet hiver-printemps 2026, une rétrospective à Justine Tjallinks, une première dans une institution muséale pour celle-ci, avec une sélection de soixante et une photographies emblématiques de son travail de portraitiste. Convocation de Johannes Vermeer, de Jan van Eyck, Hugo van der Goes dans sa captation des visages et un regard vers le Cinquecento  ?

Marie Ellen Bartley (New York, 1959), Grande bouteille blanche et ombre, 2022. Tirage pigmentaire sur papier Hahnemühle. Remerciements galerie Bigaignon, Paris © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, Fontevraud, 2026
Morandi, Giorgio Morandi (1890-1864) dans l’inspiration d’une résidence de Marie Ellen Bartley dans la maison du peintre italien, à Bologne, en 2020.

https://www.lecurieuxdesarts.fr/2026/06/picasso-morandi-parmiggiani-la-vie-tranquille-des-natures-mortes-biennale-arte-2026-venezia-venise-venice-v.html

Juliette Agnel, série Porte I, II, III, IV, V, VI, 2018. Tirage fine art mat papier Hahnemühle utra smooth © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, Fontevraud, 2026 

Juliette Agnel, La Traversée (Le Monde de Berthe), 2025. Tirage fine art papier Hahnemühle utra smooth © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Confrontation face à la série Portes [de glace], immenses photographies de Juliette Agnel (1973), des montagnes de glace, l’une à côté de l’autre. Nullement un écrasement mais une légèreté par le jeu des transparences irisées de cette glace devenue roche, dans cet alignement d’icebergs. Des paysages de l’extrême, du Groenland. Autre démarche, avec trois photographies présentées (à droite de David Hockney) celle de La Traversée (Le monde de Berthe), issues d’une résidence au manoir de Kergoat, à Landerneau, exploration autour des archives de Berthe Riou, photographe amateur et grand-mère de la mécène de cette résidence, dans une capture-réinterprétation de la nature au hasard de ses promenades.

L'église abbatiale et une seule pièce, dans le chœur- Le classicisme du vidéaste étasunien, dont son séjour florentin résonne dans son œuvre, Bill Viola (New York 1951-2024), dans sa dimension de méditation contemplative : Three Women. Non loin de l’immense toile de Romain Bernini dans le transept droit (2).

Le Grand dortoir, où prit place, un jour Claude Lévêque, œuvre depuis remisée. Dans leur grande diversité, ces œuvres liées par une thématique commune. Paysages, formes végétales et présences du vivant traversent les photographies et les installations vidéo, comme autant de motifs hérités de la tradition picturale, tout en affirmant les spécificités du médium photographique et filmique. 

Nicolas Floc'h (Stuttgart, 1967), La Couleur de l'eau, colonnes d'eau, de la grande rade de la Loire, Saint-Nazaire à Nantes, estuaire de la Loire, 2021/2026. Tirages pigmentaires sur papier mat. Collection de l'artiste © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, Fontevraud, été 2026  

Avec ce projet La couleur de l'eau, le photographe-plasticien-plongeur Nicolas Floc'h explore les variations chromatiques de l’eau sous sa surface. 108 photographies rectangulaires permettent de nous immerger dans les teintes des eaux de l'estuaire de la Loire, entre fleuve et océan, dans une saturation de l’eau chargée de couleurs. « Plus je m’enfonce, plus il y aura de saturation. Ces dégradés du vert à l'orange résultent de divers paramètres (profondeur, lumière, composition biologique de l'eau, organismes invisibles). 

© Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, Fontevraud, logie de la Grande Prieure, 2026
Dans le logis de la Grande Prieure, aux boiseries du XVIIIe, des formats plus intimes de la photographie, dans cet appartement moins rigide que les espaces conventuels ordinaires, destiné à la Grande Prieure qui assistait l’Abbesse dans l’organisation de la communauté et la gestion du monastère. 
Des œuvres de quatre photographes, Claire Adelfang, Elger Esser, Ingar Krauss et Sabine Pigalle choisies autour du paysage, du portrait, la nature morte, trois techniques immémoriales de la peinture dans la résonance photographique.

L’Ermitage, au sein de l’abbaye royale de Fontevraud © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026

L’Ermitage, au sein de l’abbaye royale au sein de Fontevraud © Le Curieux des arts / Gilles Kraemer, 2026
Prolongez cette visite en séjournant à L’Ermitage - ancien prieuré Saint Lazare -, hôtel au sein de l’abbaye royale dont le mobilier des chambres ainsi que celui très minimaliste de l’établissement a été conçu par les designers de l’agence JOUIN-MANKU. L'austérité est un luxe sans ostentation. 
Son plus ? L’abbaye est à vous lorsque les visiteurs sont partis. Étrange sensation de se promener, seul, dans l’abbatiale, le cloître, la nuit. 

Le cloître, constitue l'élément central autour duquel le prieuré s'articule. Revitalisant cet espace, Patrick Jouin et Sanjit Manku ont opté pour une approche transparente. En utilisant des parois vitrées indépendantes, une section du cloître restauré retrouve sa fonction initiale de promenade, tandis que l'autre est dédiée au restaurant.

Jouin Manku, c'est la rencontre du designer français Patrick Jouin et de l'architecte canadien Sanjit Manku.


(1) A sa création en 1984, le Frac des Pays de la Loire s’installa dans l’abbaye de Fontevraud jusqu’en 1987, dirigé par Jean de Loisy qui depuis… a eu le parcours d’une brillante carrière. 
Belle époque pour la culture dans cette région. En 2025, le Frac de Nantes, inauguré en 2021 sur l’île de Nantes, fit l’objet d’un budget d’austérité avec une privation de 40% des subventions par la présidente de région Christelle Morançais soit 300 000 €. Fermeture inéducable. Ne reste plus que la maison mère à Carquefou dans la banlieue nord nantaise.

(2) Romain Bernini  https://www.lecurieuxdesarts.fr/2025/04/de-la-greffe-subtile-entre-la-peinture-de-romain-bernini-et-l-abbaye-royale-de-fontevraud.html


Chambre noire, toile blanche. La photographie face à la peinture 
6 juin au 4 octobre 2026
Musée d’Art moderne – collections nationales Martine et Léon Gligman & Abbaye royale de Fontevraud
Commissariat : Dominique Gagneux, conservatrice générale du patrimoine et directrice du musée & Gatien Du Bois, chargé de collections et d’expositions au musée, assistés d’Aude Le Mercier, chargée de collections et de projets au musée


https://www.fontevraud.fr/fontevraud-le-musee-dart-moderne/

https://www.fontevraud.fr/fontevraud-lermitage/lhotel-de-fontevraud-

lermitage/https://www.fontevraud.fr/labbaye-royale-de-fontevraud/

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