Luca Torresi
À l’occasion d’une saison parisienne dédié au XVIIIe siècle, le musée Cognacq-Jay nous livre une approche du plus pur style français à la faveur d’un regard croisé entre mode et peinture
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à gauche Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), Portrait de Madame la présidente de Rieux, en habit de bal, tenant un masque, 1742. Pastel sur papier marouflé sur toile. Paris, musée Cognacq-Jay // à droite École de Jean-Marc Nattier (1685-1766), Louise-Elisabeth de France, duchesse de Parme, dite Madame Infante (1727-1759), 1760. Huile sur toile. Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et Trianon © Gilles Kraemer, été 2026, musée Cognac-Jay, Paris
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Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), Portrait de Madame la présidente de Rieux, en habit de bal, tenant un masque, 1742. (détail) Pastel sur papier marouflé sur toile. Paris, musée Cognacq-Jay © Gilles Kraemer, été 2026, musée Cognac-Jay, Paris
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École de Jean-Marc Nattier (1685-1766), Louise-Elisabeth de France, duchesse de Parme, dite Madame Infante (1727-1759), 1760. (détail). Huile sur toile. Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et Trianon © Gilles Kraemer, été 2026, musée Cognac-Jay, Paris
Au seuil de l’exposition, le Portrait de Madame la présidente des Rieux, en habit de bal, tenant un masque de Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788), annonce les bouleversements que connaissent les apparences et les sociabilités féminines en France à la conclusion du règne du Grand Roi, Louis XIV (1643-1715). Que l’on soit Fille de France ou épouse du président du Parlement de Paris, le XVIIIe siècle français, à la faveur des assouplissements de la Régence, offre à l’élite sociale la possibilité d’affirmer son individualité par le jeu du paraître.
Alors que la mode s’acquitte de l’écrasante étiquette de Versailles, il revient aux femmes de la bourgeoisie comme aux dames de la cour d’arbitrer les élégances. Dans son Journal tenu durant trente-six ans, Dangeau (1638-1720), mémorialiste de la fin du Grand Siècle, en rend compte dès 1715. Lors d’une réunion chez la duchesse de Berry, se succèdent, écrit-il, « les habiles tailleurs, les fameuses couturières et Bertin, le dessinateur de l’Opéra, pour changer les modes », récit que rapporte François Boucher dans son ouvrage Histoire du costume en Occident de l’Antiquité à nos jours (1965).
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Jean-Charles Nicaise Perrin (1754-1831), Portait de Madame Perrin, Salon de 1791. Valenciennes, musée des arts et de l’archéologie © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026
La rivalité entre citadines et nobles est en partie à l’origine du renouvellement des esthétiques et de leurs rituels. Comme le souligne l’exposition, le portrait porte une attention renouvelée au rendu des tissus précieux. À la veille de la Terreur, le Portrait de Madame Perrin, épouse de l’artiste Nicaise Perrin, accentue le détail des dentelles, la luminosité des soieries et la finesse des bordures fourrées qui sont autant de signes extérieurs d’une ambition voire d’une prétention sociale. L’œuvre témoigne de la virtuosité et d’un savoir-faire acquis par certaines corporations de métiers de modes – dentelliers, soyeux, pelletiers-fourreurs – tout au long du siècle, et cela en dépit de leur dissolution dans les tourments de la Révolution.
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Pièce d’estomac, tour de gorge, ruban de passementerie et deux nœuds de manche, 1750-1780. Taffetas de soie écru ; rubans, taffetas de soie bleu et taffetas, fils de soie polychromes ; dentelles de soie au fuseau blanches ; passementeries, fils de soie polychromes ; papier ciré vert ; cordonnets de lin et fils de soie, cordonnets de soie et fils métalliques, 34,5 × 33 cm. Écouen, musée national de la Renaissance, E.Cl. 10814 DR
La pièce d’estomac présentée dans l’exposition, avec ses dentelles au fuseau blanches et ses délicates fleurs en fils de soie polychromes, est sans équivoque la marque ostentatoire d’une esthétique particulièrement aboutie dont le raffinement et la technicité fascinent encore de nos jours.
Lumières et nouvel art de vivre : Le triomphe du style français
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Nicolas Lancret (1690–1743), Arrivée d'une dame dans une voiture tirée par des chiens, première moitié XVIIIe siècle. Musée d’arts de Nantes © musée d'arts de Nantes – Photographie : Alain Guillard
Les thèmes philosophiques de l’éducation, de l’enfance ou de la nature qui apparaissent dès la fin du règne de Louis XV (1715-1774), exerceront aussi une influence sur le vêtement. L’Arrivée d’une dame dans une voiture tirée par des chiens de Nicolas Lancret (1690-1743) met en lumière l’engouement pour le blanc. Couleur résolument « féminine », pour reprendre le mot de l’historien Michel Pastoureau, elle individualise le personnage principal de la composition. Qu’il soit porté par les enfants ou les dames de la haute société, le blanc renvoie aux idéaux aristocratiques que sont la pureté et le retour à la nature en vogue sous les Lumières. C’est par ailleurs grâce à l’invention de l’eau de Javel par Claude-Louis Berthollet en 1770 que le blanc passe, petit à petit, des sous-vêtements aux habits de dessus.
Michel-Barthélémy Ollivier (1712 - 1784) La Partie de dames, vers 1765. Huile sur toile. Paris, musée Cognacq-Jay. DR
Les opportunités qu’offre la mondanité servent le jeu des apparences, tout particulièrement dans les lieux de sociabilité, théâtre privilégié de la grâce et de l’élégance. Si la vogue des pastorales et des fêtes galantes se prête au port d’onéreux costumes de travestissement, les agréments d’extérieur permettent également de se mettre en scène plus quotidiennement. Dans l’exposition, l’œuvre bien nommée La Partie de dames de Michel-Barthélémy Ollivier, accorde une place de premier ordre aux femmes dans ces nouveaux divertissements bucoliques. La femme vêtue d’une robe à la française jaune vif capte les regards, éclipsant les autres personnages de la composition.
Anonyme, Robe à la française et jupe, 1770-1775, Paris, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris © Geneviève Nevejan, été 2026, musée Cognac-Jay, Paris
Un exemplaire de ce type robe, conservé au Palais Galliera, dialogue dans la même salle avec le Portrait présumé de Marie-Thérèse de Savoie attribué à Louis-Lié Périn-Salbreux (1753-1817). Ce modèle en taffetas de soie rose est emblématique de ce que l’on va associer au style français et même au nouveau mode de vie à la française initié par l’aristocratie. Véritable leitmotiv des représentations, ce vêtement est l’image même du « raffinement extrême de la mode féminine du XVIIIe siècle » comme l’écrit Pascale Gorguet Ballesteros, co-commissaire de l’exposition. (1)
Les idées nouvelles encouragent un art de vivre inédit largement redevable des réflexions menées par les grands hommes de ce temps, qu’il s’agisse de Rousseau et de son Émile ou de l’éducation (1762) ou d’Helvétius, dont le traité posthume De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation (1773) considère l’éducation comme une dynamique sociale. Les femmes incarneront ces idéaux modernes. Les mémoires immortels de personnalités brillantes telles Élisabeth Vigée-Lebrun, Madame du Deffand ou la marchande de modes, Rose Bertin, en sont les parangons. Précédant un XIXe siècle qui sera à l’inverse pétri d’un puritanisme incarné par les hommes, il ne fait nul doute, s’il ne l’est déjà en termes de mode et d’apparences, que le XVIIIe siècle français est bel et bien le siècle du triomphe du féminin.
(1) Robe ouverte ou semi-ouverte, la robe à la française est associée à une jupe de dessous. Elle se caractérise par un dos animé d’une double série de plis plats réguliers qui se prolongent en une petite traîne. La robe à la française prend au XVIIIe siècle une forme plus ajustée, caractérisée par le port d’un corps à baleines. Ce dernier peut être dissimulé sur le devant par une pièce d’estomac. La robe à la française est portée avec un panier, dessous rigide, qui prend une forme ovale à partir des années 1750. Les manches sont dites en pagode et sont prolongées par des engageantes. Ce style de robe connaît son apogée dans la seconde moitié du siècle et reste une tenue d’apparat sous le règne de Louis XVI.
Révéler le féminin. Mode et apparences au XVIIIe siècle,
25 mars - 20 septembre 2026
Musée Cognacq-Jay, Paris
Commissariat Pascale Gorguet Ballesteros, conservateur général du patrimoine, responsable des départements mode XVIIIe et Poupées au Palais Galliera // Adeline Collange-Perugi, conservatrice du patrimoine et responsable de la collection art ancien, Musée d’arts de Nantes // Saskia Ooms, responsable des collections du musée Cognacq-Jay
https://www.museecognacqjay.paris.fr/expositions/reveler-le-feminin