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LE CURIEUX DES ARTS

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Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Musique. Festival. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art. Entretien.


Des mondes à relire – Les 57e Rencontres de la Photographie d’Arles 2026

Publié par Geneviève Nevejan sur 9 Juillet 2026, 21:51pm

Catégories : #Expositions France, #Photographie

Geneviève Nevejan

 

Pour une part de sa programmation, les 57e Rencontres de la Photographie d’Arles célèbrent la Méditerranée et ses frontières élargies, de l’Algérie à l’Afrique occidentale, entre poids du passé et ombre d’un présent mondialisé

Affiche officielle du festival des Rencontres d'Arles 2026 : Carlos Idun-Tawiah (1997), Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta. Design : ABM Studio

Pas d’exposition dédiée à l’art contemporain sans que ne soit adopté un point de vue politique. Sans grande surprise, le thème Des mondes à relire s’est porté sur le duo de duellistes formé par le colonialisme et l’indépendance, un tropisme quasi inévitable de toute exposition dédiée au Maghreb ou à l’Afrique subsaharienne.

Paul Strand (1890-1976), Samuel J.K. Essoun, Shama, Ghana, 1964. Avec l’aimable autorisation de Paul Strand Archive et d’Aperture.

Ghana ! Rêver l’indépendance au Palais de l’Archevêché n’échappe pas au thème dont l’illustration revient presque exclusivement à des photographes occidentaux. Felicia Abban (1935-2024) est l’exception de cette vision très occidentale. Première femme photographe professionnelle de l’Afrique de l’Ouest, elle avait été choisie par Kwame Nkrumah, premier président du Ghana indépendant. Aînée d’une fratrie de six enfants, elle est formée par son père, dramaturge et entrepreneur dans l’industrie textile. Née à Sekondi, ville portuaire colonisée par les Portugais, les Hollandais et les Britanniques, elle s’attache à la double culture des Ghanéens qui, au début de l’indépendance, adhèrent encore, indifféremment aux modes occidentales et traditionnelles. Paul Strand est moins attendu dans ce florilège d’un Ghana libre ou censé l’être. C’est encore Kwame Nkrumah qui l’invite à quatre mois de pérégrinations que l’Américain retracera dans Ghana : An African Portrait. Toujours au plus proche d’un humain lié à un contexte socio-politique, il document le Ghana postcolonial, dans un dialogue ininterrompu avec l’Occident, comme si les deux continents étaient intrinsèquement liés. Le regard de Marc Riboud, grand chroniqueur des colonisations au Ghana, mais aussi au Nigéria, en Guinée ou en Algérie, se porte sur les colons dont il immortalise le départ sur les plages d’Accra. Il est aussi le photographe de l’enthousiasme de la jeunesse ghanéenne qui danse avec euphorie l’espoir de ses premières heures d’une indépendance pleine de promesses. « La photographie ne peut pas changer le monde, mais le montrer quand il change », aimait à dire le reporter, et ce sont véritablement deux mondes qu’il immortalise en noir et blanc, au propre comme au figuré, tant le contraste est intense.

Carlos Idun-Tawiah (1997), Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022.Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta. 

L’histoire perdure dans la mémoire des jeunes générations comme en témoigne Requiem de mes souvenirs de Carlos Idun Tawiah, jeune photographe et cinéaste ghanéen qui nous plonge dans ses archives personnelles. « J’ai joué avec la nostalgie visuelle, les juxtapositions, la couleur et le geste… Ma joie est de voir tous ceux qui voient cette œuvre remonter le temps d’une manière ou d’une autre, de susciter ce plaisir que l’on ne peut trouver que lorsque l’on regarde en arrière, de provoquer les douces joies de ce que les souvenirs peuvent le mieux nous servir. » On est troublé par la nostalgie de ce ghanéen de 29 ans dont les images révèlent un syncrétisme né de l’incontestable fascination exercée par l’Occident, comme s’il y avait une possible pérennité des mondes, figée dans la mémoire collective.

Sammy Baloji (1978), Banlieue de Lubumbashi, province du Haut-Katanga, 2013. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Imane Farès, Paris.

Paysage prisme : Une traversée katangaise Sammy Baloji à l’église des Trinitaires

Avec Sammy Baloji et les images de son Katanga natal, le regard est moins occidental, même s’il dénonce les dommages  causés par l’Occident. Né en 1978 en République démocratique du Congo, l’artiste demeure, comme tant d’autres à Arles ou ailleurs, hanté par l’héritage de la colonisation et son mode d’exploitation inchangé, comme si l’indépendance avec les grandes puissances économiques était impossible.

Sammy Baloji (1978), Clémentine Samba Mushidi, Kasaji, province du Lualaba, 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Imane Farès, Paris.

Sa traversée katangaise avec l’anthropologue Filip De Boeck retient surtout les tensions entre la société traditionnelle et la modernité coloniale. Saisies dans une exploration infiniment personnelle du Katanga, ses photographies soulignent les oppositions irréductibles entre les traditions attestées dans ses archives familiales et la quête perpétuelle de profits issus de la surexploitation minière. Par un télescopage d’époque et la diversité des sources, la richesse des sols connue et convoitée depuis toujours ne cesse d’être le poison d’un Etat et de sa population. Lubumbashi caracole avec ses multinationales quand la vie s’écoule invariablement sous un soleil brûlant aux abords de rivières et de terres polluées par vingt ans d’exploitation industrielle non loin des mines de cuivre et de cobalt.

Katia Kameli (1973), Photogramme du Roman algérien – Chapitre 1, 2016, vidéo Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de l’ADAGP, Paris.  

Le roman algérien (un nouveau chapitre) de l’artiste franco-algérienne Katia Kameli à l’église Saint-Blaise et Thato Toeba à la Salle Henri Comte

La Nouba, dont le mot est emprunté au dialecte algérien issu lui-même de l’arabe classique, rend hommage à La Nouba des Femmes du Mont Chenoua (1977) d’Assia Djedar (1936-2015), premier film réalisé par une femme en Algérie et également premier opus d’un cinéma algérien post-colonial. La Nouba de Katia Kameli nous donne à voir un mariage traditionnel sur une musique contemporaine qui constitue l’un des chapitres de son roman national qui prend la forme d’une autofiction dédiée à ses origines. C’est dire que son art se confond avec sa vie. Née en 1973 à Clermont-Ferrand d’un père algérien et d’une mère française qui se séparent alors qu’elle a 6 ans, l’artiste bâtit une œuvre mémorielle faite de mixité. Son roman national, elle l’écrit à hauteur d’homme, en restaurant la place d’un peuple et de ses traditions puisant à l’envi dans la source inépuisable de ses albums photos.

Thato Toeba (1990), civilians I [civils I], 2025, collage, verre et bois. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Stevenson, Cape Town / Amsterdam. Photo : Mario Todeschini.

Même bataille des images dans une collusion, passé versus présent avec Thato Toeba née au Lesotho en 1990. Évoluant entre les Pays-Bas, le Lesotho et l’Afrique du Sud, l’artiste, également juriste et chercheur en sciences sociales, recourt au collage tridimensionnel en amalgamant bois, clichés d’origines diverses, qui forment des reliefs dont le format monumentalise le propos. Se côtoient entre les déchirures des réalités qui renvoient aux archives du protectorat britannique ou à des Vénus grecques, symboles du patrimoine culturel des colonisateurs. De l’incongruité des voisinages, naît une troisième image, celle de la dichotomie entre deux mondes. Thato Toeba dénonce l’absence des Noirs dans ces archives détenues pour la plupart en Europe, ainsi que la volonté d’européaniser l’Afrique et de masquer la brutalité des guerres. Son ambition ? Démontrer la manipulation et l’appropriation mensongère afin de « révéler, confie-t-elle, les failles des idéologies » et de proposer une autre vérité, la seule conforme à la réalité.

 

Des mondes à relire - 57e Rencontres de la Photographie - Arles 

6 juillet au 4 octobre 2026

https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/2026

https://www.rencontres-arles.com/fr

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