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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Musique. Festival. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art. Entretien.


​​​​​​​De l'infinitésimale répétition, Djamel Tatah - Dijon

Publié par Gilles Kraemer sur 3 Juillet 2026, 23:24pm

Catégories : #Entretien à 210 km-h, #Expositions France

Gilles Kraemer

envoyé spécial

Djamel Tatah devant Sans titre, 2014. Huile et cire sur toile. 250 x 220 cm.. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

 

Deux institutions dijonnaises, l’une municipale, l’autre étatique. Le musée des Beaux-Arts de Dijon, le musée national Magnin que cent mètres séparent. Djamel Tatah (1959) expose dans ces deux lieux, dans un continuum, soulignent leurs deux directrices, Frédérique Goerig-Hergott et Sophie Harent avec la spécificité pour ce dernier musée qu’il est tel que ses donateurs, frère et sœur, Maurice et Jeanne Magnin léguèrent leur demeure familiale et leur collection à l’Etat avec l’obligation de ne rien acheter ni de rien prêter selon les dispositions testamentaires.

Cette collaboration s’inscrit dans une continuité de l’exposition précédente, il y a trois ans, celle de Marc Desgrandchamps sur les deux lieux mais sans catalogue commun à l'époque. Cette fois, ce partenariat plus complice, se caractérise par un beau catalogue commun.

Répéter - Muter, deux verbes signifiant de cette exposition.

Une répétition du même sujet. Femmes, hommes, hommes et femmes, jeunes personnes. Un regard sur la famille de l’artiste qui s’y devine, un travail de l’intime. Dans une imperceptible continuation-mutation de la représentation du corps, signature de la pratique de Tatah. Un parcours en six verbes : signifier / consteller / varier / découper au musée, déployer et démultiplier étant réservé à Magnin.

Dans la salle des tombeaux des ducs de Bourgogne. Djamel Tatah, Sans titre, 2024.  Huile et cire sur toile, 160 x 220 cm.. [même dimensions pour ces trois toiles]  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.                 

Dans la salle des tombeaux des ducs de Bourgogne, trois peintures d’hommes dans la figure de l’allongé nous accueillent, trois gisants mais vivant puisqu’ils ont les yeux ouverts, en écho aux trois gisants polychromes de la famille régnante des Bourgogne, accompagnés d’anges aux ailes déployées, yeux… ouverts également. « Une idée de calme » pour Djamel. (1)

« Se répéter dans le temps, précise l’artiste, lentement, comme radoter une pensée. Je fais des formes qui se répètent et qui mutent ». Technique établie de son langage, de cette frontalité, des fonds d’aplats pour ne pas troubler le regard, une peinture à l’huile et à la cire de carnauba.

« Regard vers le passé, vers des œuvres que je m’approprie comme un espace de réflexion » ajoute-t-il.

Djamel Tatah devant L'Empereur Auguste et la Sybille de Tibur (ca 1435) à droite & Le souffleur à la lampe de Georges de La Tour (ca 1640), œuvres de la collection du musée de Dijon © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Le départ de l’idée de cette présentation dijonnaise fut l’un des tableaux qui figurait à l’exposition : Maîtres et merveilles. Peintures germaniques dans les collections françaises, en 2024, à Besançon, Colmar et Dijon vue par Tatah. Intérêt dans cette dernière institution pour le retable dit du Miroir du Salut, attribué à Konrad Witz, L’Empereur Auguste et la Sybille de Tibur (ca 1435) se détachant sur un fond or.

à gauche Djamel TATAH, Sans titre, 2025. Huile et cire sur toile, 220 x 200 cm.. Collections du musée des Beaux-Arts de Dijon, achat auprès de l'artiste, entrée dans les collections en 2025  // au milieu Collections du musée des Beaux-Arts de Dijon, entrée dans les collections en 2025, don de l'artiste  // à droite Collection particulière  //  Ces trois toiles sont de 2025 et de dimensions identiques © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

S’emparant de ce chef-d’œuvre du peintre bâlois, se les appropriant et les incorporant dans son travail, il décline les deux personnages antiques, rendus anonymes, sur deux tableaux distincts. Un homme levant les bras, se détachant d’un fond monochrome rose, une femme regardant dans un geste d’imploration le ciel, fond doré. Présentée, dans la même salle, une troisième toile, prêt d’une collection privée, toujours dans cette même thématique, une femme fixant aussi le ciel, fond monochrome orangé.

Frédérique Goerig-Hergott & Djamel Tatah devant Sans titre, 2025. Huile et cire sur toile. 220 x 200 cm.. Collection particulière  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Quel dommage que ces trois œuvres, cette triade qui fonctionne si bien, se séparent à la fin de l’exposition. Appel au mécénat, au financement participatif, soutien de la dynamique société des amis des musées de Dijon fondée en 1925, aide de la municipalité, de la DRAC ? Tout est possible pour cette troisième toile. Le vouloir c’est pouvoir et le réaliser.

Djamel Tatah, Sans titre, 2014. Huile et cire sur toile et bois.. 130 x 199 cm.. A droite, Sans tire, 2025. Huile et cire sur toile, 70 x 70 cm. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Tatah regarde le passé, y cherche des références, s’incline devant les maitres anciens. Le Torero mort d'Edouard Manet (1864) de la Washington, National Gallery of Art, le chantre du noir. Jeune orpheline au cimetière d'Eugène Delacroix (1824) conservée au Louvre. Des réappropriations, une mise en perspective de l'acuité de ses regards, cette dernière toile ayant été présentée à Pompidou-Metz dans le cadre de Copistes. 

Djamel Tatah, Sans titre, 1995. Huile et cire sur toile et bois. 213 x 285, 5 cm.. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Placés face à une toile de 1995, des collections du FRAC Île-de-France, 7 personnes debout, frontalement, un homme allongé devant eux.

Espace pédagogique © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Dans son atelier du sud de la France, un mur d’images au-dessus de son bureau, des cartes postales d’œuvres auxquelles il est très sensible ; son ambiance de travail est reproduite dans l’espace pédagogique.

Le mur-constellation de Djamel Tatah © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Au sein du parcours, « un mur-constellation » comme il le dénomme, un mur sur lequel « je me suis amusé à des rapprochements improbables d’œuvres empruntées au musée ou à des institutions ou à des privés. Le Désert rouge (1964), film à la beauté foudroyante de Michelangelo Antonioni, projeté sans son, côtoie une estampe de Rouault, des dessins de Millet, une photographie de Eadwaeard Muybridge (1830-1904), séquences d’un corps en mouvement, une fleur d’Ellsworth Kelly (1949-2015), deux portraits du Fayoum, des sculptures de pleurants, Le souffleur à la lampe de Georges de La Tour (ca 1640) (donation Granville, 1976), quelques-unes des clefs de sa démarche picturale et de ses estampes. Ici, trois lithographies et bois gravés tirés chez son imprimeur Michael Woolworth en 2025, répétition d’un visage allongé sur fond violet, vert et terre.

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Regarder bien la façon de Tatah d’accrocher ses grandes toiles figurant des personnages debouts, cet « accrochage Djamel Tatah » que l’on retrouve dans toutes ses expositions. « Cette intuition de l’échelle c’est en regardant Michelangelo Pistoletto (1933), nous dit-il, et ses œuvres posées au sol ». Dans une présentation à 10, 15 centimètres du sol. Scruter plus attentivement ses personnages debout. Qu’ont-ils de particulier ? Pas de pied. Une façon ainsi de redonner à la toile la taille qu’elle devrait réellement avoir, comme si elle était posée au sol et que nous imaginions des pieds.

Djamel Tatah, Vois là, 2019. Trois lés gravés sur bois et imprimés recto-verso sur toile de coton, 740 x 150 cm (chaque lé), Michael Woolworth Publications. Paris. Collection particulière. Œuvre exposée dans l’escalier du musée national Magnin, Dijon.

A Magnin, Djamel investit l’intégralité du musée, mêlé aux collections permanentes dans des ricochets de regard entre ses œuvres et celles du musée. La gravité du corps, dans la spectaculaire cage d’escalier, trois gravures sur bois, imprimées en 2019, recto-verso sur toile de coton – une prouesse incroyable de l’atelier Michael Woolworth pour ces lés de 740 cm. de haut. Comment la formidable équipe de Michael a-t-elle pu les tirer sous les rouleaux de la presse, chaque figure devant être identique au recto et au verso, imprimée en miroir ? -.

Personnage recroquevillé sur l’un, personnage en ascension sur les deux autres. Déjà présentés au musée Fabre de Montpellier, avec trois autres dans un immense lieu blanc, ils y avaient une dimension gigantesque et spectaculaire jouant de la lumière. (2) A Dijon, « Dans cette maison de collectionneurs précise Sophie Harent, il s’agit d’une résonnance, un jeu avec la lumière des cinq fenêtres, une œuvre qui tournoie, qui se déploie dans l’espace. Et qui a un nom Vois là dans l’œuvre peint ou édité de Tatah qui n’est jamais titré. ».

Djamel Tatah, Sans titre, 2007. Bois gravé. 150 x 103 cm.. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Djamel Tatah, Sans titre, 2026. Lithographie et bois gravé chacune, 100 x 79 cm. chaque estampe, d'une édition à 22 exemplaires © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Trois lithographies et bois gravés, conçues en triptyque, trois jeunes gens de trois quarts, trois regards qui ne sont pas à la même hauteur et dans la même direction. Toujours dans la répétition sur un fond vert, beige, rose traversé par la verticale d’une bande noire.

Djamel Tatah, Sans titre, 2016. Huile et cire sur toile. 80 x 60 cm. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Transmutation dans la différence et la ressemblance entre deux peinture : La Mort de Cléopâtre d’Antoine Rivalz (1735) et une Tête de femme, yeux clos, dans le coin gauche de la toile.

Djamel Tatah, Sans titre, 2008. Bois gravé. 59 x 50 cm.. Atelier Michael Woolworth, d'une édition à 26 exemplaire © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Djamel Tatah, Sans titre, 2016. Huile et cire sur toile. 160 x 160 cm. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Un Homme qui cache son visage dans ses mains comme pour masquer sa douleur à la vue de Sapho se laissant tomber dans la mer, dessin de Jean Victor Schnetz (1787-1870). Dans une autre pièce, Étude pour Le Fou de Thomas Couture (1815-1879) dans un dialogue avec une peinture de Tatah, là aussi un Homme qui se cache la face.

Djamel Tatah, Sans titre, 2016. Huile et cire sur toile. 100 x 120 cm. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Sous le monochrome rouge d’une Femme allongée, peinture, sa robe ressemble à des vagues, la terre cuite d’Auguste Préault, La Vague (1856).

Djamel Tatah, Sans titre, 2020. Huile et cire sur toile. 70 x 70 cm. pour ces deux peintures © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Dans l’aile dite Perret, forte présence de La Bienheureuse Ludovica Albertoni (ca 1674-1710), délicate terre cuite d’après Gian Lorenzo Bernini. Est-elle due à l’atelier du sculpteur romain du Seicento qui fut le protégé de Maffeo Barberini ? (3) Sur un mur rouge, deux huiles et cire de Tatah dont le drapé du voile des femmes reprend le drapé de la tertiaire franciscaine en extase et Tête de la servante de Judith (après 1613) – mais là nous sommes dans le domaine de la violence, d’une tête qui fut tranchée – d’après le florentin Cristofano Allori.            

Sophie Harent devant Sans titre, 2009. Lithographie et bois gravé. 124 x 180 cm.. Atelier Michael Woolworth, édition épuisée © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée Magnin, printemps 2026.

Répéter à l’infini mais… muter lentement. Et plonger dans l’œuvre estampe de Tatah.

Frédérique Goerig-Hergott & Caroline Fournillon-Courant devant Sans titre, 2025. Huile et cire sur toile. 220 x 200 cm.. Collection particulière  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

(1) Tombeau de Philippe le Hardi. Auteurs : Jean de Marville (Merville [Nord] ?, avant 1350 – Dijon, 1389) Claus Sluter (Haarlem [Pays-Bas], vers 1360 – Dijon, 1406) Claus de Werve (Haarlem [Pays-Bas], ? – Dijon, 1439) et ateliers. Marbre noir, marbre blanc et albâtre en partie polychromés et dorés, cuivre doré. Ca 1381-1410. En 1404, à la mort du duc, seuls les arcatures et deux pleurants sont achevés. Jean sans Peur, successeur de Philippe le Hardi, charge Claus Sluter de terminer le tombeau.

Tombeau de Jean sans Peur et de Marguerite de Bavière. Auteurs : Jean de la Huerta (Daroca [Espagne], vers 1413 – Bourgogne, après 1462), Antoine Le Moiturier (Avignon [Vaucluse], vers 1425 – Dijon, vers 1497) et ateliers. : Marbre noir, stuc, pierre peinte en noir, albâtre partiellement polychromé et doré, cuivre doré. Ca 1443-1470. C’est son fils et successeur, Philippe le Bon, qui commanda ce tombeau au sculpteur Jean de la Huerta.

(2)  https://www.lecurieuxdesarts.fr/2023/01/djamel-tatah-le-scenographe-du-silence-musee-fabre-montpellier.html

(3) https://www.lecurieuxdesarts.fr/2026/04/gian-lorenzo-bernini-et-les-barberini-l-artiste-et-le-pontificat-d-urbain-viii-palazzo-barberini-rome-bernini-urbano-viii-e-i-barberini.html

Remerciements à Paul Moragues, Léa Tupper & Gaëtan Girard de l’atelier Woolworth.  https://www.michaelwoolworth.com/djamel-tatah/

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Dijon, musée des Beaux-Arts, printemps 2026.

Djamel Tatah. Répéter - Muter

22 mai au 20 septembre 2026

Musée des Beaux-Arts de Dijon & Musée national Magnin - Dijon. L'aller-retour dans la journée depuis Paris, les deux institutions étant à 15 minutes de la gare. Avec un arrêt obligatoire chez Mulot & Petijean pour son pain d'épices. https://mulotpetitjean.com/fr/46-pain-d-epices

https://musees.dijon.fr/les-musees-de-dijon/

https://musee-magnin.fr/

Commissariat général Frédérique Goerig-Hergott, conservatrice en chef, directrice des musées de la ville de Dijon & Sophie Harent, conservatrice en chef, directrice du musée national Magnin

Commissariat scientifique Caroline Fournillon-Courant, responsable scientifique des collections XXe - XXIe siècles, direction des musées de la ville de Dijon & Sophie Harent

Catalogue sous la direction de Caroline Fournillon-Courant et Sophie Harent reprenant le parcours de l’exposition sur les deux sites. Textes d’Alfred Pacquement et d'Éric de Chassey. Entretien entre Michael Woolworth [de l’atelier éponyme, éditeur des estampes de l’artiste] et Sophie Harent. 208 pages. 200 illustrations. Édition bilingue français-anglais. In Fine - Éditions d’art. 35 € (en service de presse).

 

 

 

 

 

 

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