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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Musique. Festival. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art. Entretien.


Des Bonaparte aux Orléans, de Naples à Chantilly, la collection de la reine Caroline Murat

Publié par Gilles Kraemer sur 3 Août 2026, 18:42pm

Catégories : #Académie des beaux-arts, #Entretien à 210 km-h, #Expositions France, #Florence, #Italie, #Mécénat, #Naples, #Palerme

Gilles Kraemer

 

" Détenir et présenter ici, à Chantilly, les collections de la reine Caroline Murat, cela peut paraître incroyable et paradoxal sur les terres du duc d’Aumale, un Orléans ", souligne Mathieu Deldique directeur du musée Condé, co-commissaire de cette exposition consacrée aux pérégrinations des collections de celle qui fut quelques années reine de Naples par la volonté de son impérial frère avant qu’elles ne passent dans les mains des Bourbons puis des Orléans !

Mathieu Deldique & Gennaro Toscano. À gauche, François Gérard, dit baron Gérard, Portrait de Joachim Murat, 1801. Huile sur toile. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon  //  À droite Elisabeth Vigée Le Brun, Caroline Murat et sa fille Laetitia, 1807. Huile sur toile. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

« Chantilly, un peu une maison napolitaine pour moi ! » ajoute Gennaro Toscano, co-commissaire, conseiller scientifique à la Bibliothèque nationale de France, face à toutes ces toiles représentant la cité parthénopéenne par Joseph Rebell, Simon Denis ou Alexandre Hyacinthe Dunouy. Bon sang ne saurait mentir, surtout lorsque l’on porte ce prénom si cher à Naples.

Gennaro Toscano présentant deux Vues, par Joseph Rebell, du palais royal de Naples, 1814. Chantilly, musée Condé © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Focus sur cette « décennie française », qui vit de 1806 à 1815, succédant à la famille Bourbon-Siciles, détrônée, partir se réfugier à Palerme, les Bonaparte – Joseph pendant deux années puis le flamboyant Joachim Murat époux de Caroline – régner sur Naples. Période d’une promotion des arts par les napoléonides peu étudiée. Si Caroline fut le moteur de la vie artistique et culturelle effervescente de cette cité méditerranéenne, sa collection, en grande partie à Chantilly, souffre de n’être pas suffisamment connue par la contrainte des clauses testamentaires du duc d’Aumale interdisant la présentation, hors Chantilly, des collections ducales. Accompagnée d’un remarquable et scientifique catalogue qui se lit comme un roman – les places des enfants Murat, le goût pour l’opéra au San Carlo -, cette exposition replace fort justement le rôle de Caroline Murat (Ajaccio 1782 - 1839 Florence) dans les arts et évoque la rocambolesque histoire de la pérégrination de sa collection.

Le 20 mai 1815, alors que Joachim Murat quitte Naples pour rejoindre Napoléon revenu de son exil de l’île d’Elbe - il sera fusillé à Pizzo, en Calabre, après une dernière vaine tentative de reconquête de son royaume, le 13 octobre - Caroline, âgée de trente-trois ans part précipitamment avec ses quatre enfants de son royaume, accompagnée d’une suite de cent cinquante personnes. Départ en bateau pour Trieste pour un exil autrichien de 1815 à 1823, qu’un tableau de Salvatore Fergola immortalisera en 1844. Dans cette rapidité, elle ne peut emporter qu’une sélection de ses antiques et quelques tableaux, le reste de sa collection est laissé au palais royal et dans ses appartements personnels. Elle vendra durant son exil son service en vermeil et argent pesant une tonne au prince de Liechtenstein, ses monnaies antiques, sa collection d’antiquités, ses tableaux de maîtres anciens.

Les Murat partis, les Bourbon-Siciles reviennent. Léopold de Bourbon, prince de Salerne (1790–1851), le préféré des 17 enfants du roi de Naples, Ferdinand IV, s’installe dans l’ancien logis de Caroline, au milieu des collections de celle-ci, puis les déménage – se les approprie, dirait-on - dans le Palazzo Calabritto concédé par son père. À sa mort en mars 1851, face à ses dettes vertigineuses et dans le cadre du règlement de sa succession, sa collection est exceptionnellement mise en vente. Intervient alors son gendre Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), fils de Louis-Philippe et de Marie-Amélie de Bourbon-Siciles, sœur du prince de Salerne. Henri, avait épousé en novembre 1844, sa cousine germaine Marie-Caroline-Augusta (1822-1869) l’unique enfant du prince.

Conseillé par les Rothschild de Naples, l'immense fortune du duc héritier des princes de Condé lui permet d'acquérir en bloc la collection à l’automne 1854. Partent pour l’Angleterre 83 caisses, ensemble originel de ce qui sera la formidable collection du musée Condé qu’Aumale fondera à Chantilly et léguera à l’Institut.

Le boudoir d’argent au palais de l’Elysée, agrandissement de l’aquarelle de Louis Hyppolite Lebas, 1810, figurant la reine de Naples à l’Elysée. Collection particulière © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Des résidences que les Murat possédèrent successivement à Paris, c’est le palais de l’Élysée qui est mis à l'honneur. Caroline y déploie son goût du raffinement et de la représentation, imaginant le fameux boudoir d’argent existant toujours, tel qu’une aquarelle de Louis Hippolyte Lebas le figure, Caroline assise dans un fauteuil gondole. De ce mobilier toujours en place, la présidence de la République a prêté un fauteuil gondole et une chaise à dossier en lyre sortis des ateliers de Jacob-Desmalter en 1805 – bois peint en blanc rechampi argent. C’est dans cette pièce que Napoléon abdiquera le 22 juin 1815.

Deux peintures de Louis Gauffier. L’apparition de l’ange à Abraham, 1793. Huile sur toile  //  Dames romaines suppliant la famille de Coriolan, 1792. Huile sur toile © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly. Toutes deux au musée national du château de Fontainebleau, ses toiles furent acquises par les Murat, directement à l’artiste vivant alors à Florence, ayant fui Rome en 1793. Puis elles furent rétrocédées à la Liste civile. https://www.lecurieuxdesarts.fr/2022/06/louis-gauffier-enfin-en-pleine-lumiere-au-musee-fabre.html

Accédant au trône de Naples, les Murat sont contraints de rétrocéder à la Liste civile leurs somptueuses demeures françaises – La Mothe-Saint-Héray, Villiers-la­-Garenne, Neuilly... – et tout ce qu’elles renferment dont les marbres d’Antonio Canova : Psyché ranimée par le baiser de l’Amour et Psyché debout, acquis en 1800 par Joachim Murat,  aujourd'hui au musée du Louvre.

Deux huiles sur toile de François Gérard, dit baron Gérard : Portrait de Joachim Murat, roi de Naples et des Deux-Siciles, 1811-1812. Collection privée & Caroline Murat et ses enfants, 1808-1810. Huile sur toile. Fontainebleau, musée national du château de Fontainebleau. Elles encadrent le buste de Joachim Murat, 1813, marbre d’Antonio Canova. Collection particulière. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

C’est durant leur règne napolitain qu’ils commanderont au sculpteur leurs bustes, livrés en avril 1814. Récemment resurgi, lors d’une vente aux enchères parisiennes et retourné en mains privées, le buste de Joachim est exceptionnellement prêté, présenté aux côtés du Portrait de Joachim Murat, roi de Naples et des Deux-Siciles et du portrait dynastique de Caroline en robe de cour en satin blanc entourée de ses quatre enfants, avec au lointain le Vésuve fumant, par le même peintre, François Gérard, dit baron Gérard (1808-1810). Peintre des rois, roi des peintres, il se détache de sa clientèle des grands du régime de l’Empire, soucieux d’afficher leur récent statut, en présentant au Salon de 1808 le grand tableau des Trois Âges, acquis par les Murat, exposé également.

Buste de Joachim Murat, 1813, marbre d’Antonio Canova. Collection particulière. © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Jean Auguste Dominique Ingres, Odalisque couchée, 1824. Huile sur toile. Angers, musée des Beaux-Arts  //  Portrait de Caroline Murat, 1814. Huile sur toile. 92 x 60 cm.. Collection particulière  //  Paolo et Francesca, 1814. Huile sur toile. Chantilly, musée Condé © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Charles Othon Frédéric de Clarac, Caroline Murat dans son Grand cabinet au palais royal de Naples. Collection particulière (détail) © Jean Losi.

Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Caroline Murat, 1814. Huile sur toile. 92 x 60 cm.. Collection particulière  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Autre peintre dans l’œil des souverains de Naples : Jean Auguste Dominique Ingres. Acquise par Joachim, œuvre mythique de l’histoire de l’art, La Dormeuse de Naples (1807) a disparu à jamais après la chute des Murat, de quoi inspirer l’encre d’Adrien Goetz. Caroline commande à l’enfant de Montauban, en pendant de cette toile, La Grande Odalisque (1814), omettant de le payer ; le peintre réussira à la récupérer. Ce qui ne fut pas le cas du Portrait de Caroline Murat (1814), collection new yorkaise, représentation confidentielle de la souveraine dans le Grand cabinet de son appartement privé, représentée également dans l’aquarelle de Charles Othon Frédéric de Clarac, dans laquelle se reconnaît un détail de L’Éducation de l’Amour du Corrège sur le côté droit. Elle acquiert aussi Paolo et Francesca (1814), peinture sur bois.

Simon Denis, Panorama de Naples depuis Capodimonte, 1808. Huile sur toile. 256 x 375 cm.. Chantilly, musée Condé  // puis, de Charles Othon Frédéric de Clarac, une reproduction agrandie de Caroline Murat dans son Grand cabinet au palais royal de Naples. Collection particulière  //   à droite, du même peintre, La vue de la darse de Naples depuis la colline de Pizzofalcone avec le Vésuve en arrière-plan, 1810. Huile sur toile. 178 x 132 cm.. Collection particulière © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Caroline a la passion de la peinture de paysage. Commande de Joseph Bonaparte, peint par Simon Denis (1755-1813) « Peintre de la Chambre pour les paysages et les vues », soldé par les Murat, le monumental Panorama de Naples depuis Capodimonte (1808) vient d’être spécialement restauré pour cette exposition avec le soutien des Amis du musée Condé et d'une mécène.  

Pierre Jacques Volaire (1729-1799). À gauche L’éruption du Vésuve de 1794. Huile sur toile. Naples, Museo e Real Bosco di Capodimonte  //  À droite, Éruption du Vésuve. Huile sur toile. Naples, Certosa e Museo di San Martino © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly. Peintre de paysages, Volaire s’installe définitivement à Naples en 178. Ces deux toiles, provenant de son fonds d’atelier, seront acquises par Caroline auprès de l'épouse du peintre.

Alexandre Hyacinthe Dunouy (1757-1841), Vue de Naples depuis Portici, 1814 & Vue de Naples depuis Capodimonte, 1814. Ces deux huiles sur toile sont au Museo e Real Bosco di Capodimonre à Naples  // à droite  L’éruption du Vésuve en 1813, 1818. Huile sur toile. Fontainebleau, musée national du château de Fontainebleau © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly. Dunouy séjournera à Naples, invité par Caroline, de 1810 à 1815. .

François Gérard, dit baron Gérard, Portrait de Napoléon Bonaparte, Premier consul, 1803. Huile sur toile. Chantilly, musée Condé  //  Le dernier chapeau de Napoléon, 1er quart du XIXe siècle. Feutre. Chantilly, musée Condé © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly

Le chapeau devait être transmis, après la mort de son père, à l’Aiglon retenu en Autriche. Impossible. Il échut, par tirage au sort, à Caroline en.1836. Le peintre Jean Léon Gérôme le légua à l’Institut de France en janvier 1896 à condition qu’il soit conservé au musée Condé.

 

 

De Naples à Chantilly. Les collections de la reine Caroline Murat

6 juin – 4 octobre 2026

Château de Chantilly, salle du Jeu de paume

Commissariat Mathieu Deldicque, conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Condé et du musée vivant du Cheval & Gennaro Toscano, conservateur général, conseiller scientifique à la Bibliothèque nationale de France et professeur à l’École nationale des chartes. Commissaire associé Ulysse Jardat, conservateur du patrimoine, musée Condé.

 

 

 

 

 

 

 

Mécéné par Daniel Thierry, catalogue sous la direction de Mathieu Deldicque et de Gennaro Toscano. 200 illustrations, 296 pages. Coédition Château de Chantilly / In Fine éditions d’art. Prix 45 € (en service de presse)

https://www.boutiquesdemusees.fr/fr/product/81278-de-naples-chantilly-les-collections-de-la-reine-caroline-murat-fra.html

 

Diego Cibelli © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, été 2026, château de Chantilly.

Une française, reine de Naples au Jeu de Paume & le napolitain Diego Cibelli dans l’un des lieux les plus emblématiques des Grands Appartements des princes de Condé, la Grande Singerie peinte en 1737 par Christophe Huet qui accueille pour la première fois une création contemporaine. Le lien est celui de la porcelaine.

Fondée en 1743 par le roi Charles de Bourbon, la manufacture royale de Capodimonte à Naples fut l’une des plus ambitieuses d’Europe avant d’être appelée à une seconde vie sous le règne de Joachim Murat et de Caroline Bonaparte. En 1725, Louis-Henri de Bourbon-Condé fonde la manufacture à Chantilly - porcelaine tendre, une pâte translucide sans kaolin - les premiers gisements seront découverts en France en 1768 -, qui perdura jusqu’en 1870.

Ce célèbre décor de Chantilly, peuplé d’espiègles figures simiesques où dialoguent et s’interpénètrent les Cinq Sens et les Quatre Parties du monde, abritait les collections de porcelaines du duc de Bourbon, des porcelaines produites à Chantilly et en Asie.

Dans cet intérieur Diego Cibelli (1987) fait naître son imaginaire en porcelaine disposé sur une table serpentine.

Diego Cibelli. Confins de porcelaine

6 juin - 20 octobre 2026

Château de Chantilly, Grande Singerie

Commissariat Ulysse Jardat, conservateur du patrimoine au musée Condé, Château de Chantilly

Et aussi Napoléon à Chantilly, Cabinet des livres, du 6 juin au 4 octobre 2026. Dont la Carte d'Égypte d'après Danville (1765), annotée par Bonaparte durant la campagne d'Egypte; au dos des tracés géométriques dessinés à l'encre par le future empereur. C'est François d'Orléans, prince de Joinville qui ramènera en 1840 le corps de Napoléon, de l'île de Sainte-Hélène à Paris.

 

 

Prochaines expositions : Rosa Bonheur et le cheval. Du 12 septembre 2026 au 3 janvier 2027. Cabinet d’arts graphiques Prince Amyn Aga Khan et musée vivant du Cheval.: Permettant de voir aussi Le Berger des Pyrénées donnant du sel à ses moutons, conservé au musée Condé, tableau commandé par Marie-Caroline de Bourbon- Siciles, à la peintre.

Les États-Unis et Chantilly. Histoires croisées. Du 17 octobre 2026 au 3 janvier 2027 au Cabinet des livres. Une histoire méconnue, celle des liens profonds, parfois inattendus, unissant les Etats-Unis et Chantilly depuis près de deux cent cinquante ans. Sait-on que James Hemings, esclave affranchi devenu l’un des pères fondateurs de la gastronomie américaine, reçoit en 1787 une formation exceptionnelle au château auprès des pâtissiers et cuisiniers du prince de Condé. Hemings est alors le premier Américain à bénéficier d’un apprentissage culinaire formalisé en France. De retour auprès de Thomas Jefferson, il contribue à diffuser aux États-Unis des spécialités inspirées de Chantilly, telles la crème glacée, les macarons, les œufs à la neige ou les macaronis au fromage, le fameux « Mac & Cheese » !

Le Diamant Rose dit aussi Le grand Condé. Du 17 octobre 2026 au 3 janvier 2027. Galerie de Psyché et cabinet des gemmes. En partenariat avec l’École des Arts Joailliers et le soutien de Van Cleef & Arpels. Et de GRoW @ Annenberg Foundation et des Friends of the Domaine de Chantilly.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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