Gilles Kraemer
Le musée de Valence, au début du 19ème siècle, s’est enrichi, comme très fréquemment à cette période, de dons d’amateurs, de collectionneurs et d’édiles. Parmi ceux-ci Julien-Victor Veyrenc, artiste originaire de Marsanne dans la Drôme, qui offrit 20 peintures et une centaine de dessins d’Hubert Robert, accompagnées de feuilles de Jean-Honoré Fragonard, Jean-François Lesueur ou François-André Vincent.
Un ensemble exceptionnel pour Sarah Catala – auteur de la thèse Hubert Robert. Le temps de la citation – le parfait creuset pour une exposition réunissant Hubert Robert & Fragonard autour du thème du sentiment de la nature, du paysage, de la projection de l’intime et de la mémoire, dans une émulation féconde entre ces deux artistes sur le terrain ou la recomposition en atelier.
La dernière exposition d'une confrontation entre ces deux artistes fut romaine, J.H. Fragonard e H. Robert a Roma en décembre 1990, à la Villa Médicis -Académie de France.
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Fragonard, pierre noire par Jacques Antoine Marie Lemoine, 1797 // Robert, pierre noire de Jean-Baptiste Isabey, 1798 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
Nous accueillant, ils nous font les honneurs de cette exposition qui leur est consacrée. Chacun 65 ans. Fragonard l’ainé (Grasse 1732-1806 Paris), pierre noire par Jacques Antoine Marie Lemoine, un porte-crayon dans sa main droite, nous regardant fixement, Robert le cadet (1733 - Paris - 1808), pierre noire de Jean-Baptiste Isabey, tenant un carton à dessins.
Fragonard / Robert ou « fragobert » comme le souligne en un grand éclat de rire Sarah Catala, commissaire scientifique passionnante de cette exposition valenciennoise, comparant leurs feuilles accrochées côte à côté, l’occasion de « connoisseurship », ces infinies discussions d’amoureux de la belle feuille pour deviner quelle main caressa d’une amoureuse sanguine quelques centimètres de papier vergé.
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Jean-Honoré Fragonard, Vue inspirée par la fontaine de l’Ovato à Tivoli, ca 1760. Huile sur toile, 58,5 x 72,4 cm.. Collection privée // Jean-Honoré Fragonard, Vue inspirée par la fontaine de l’Ovato à Tivoli, ca 1760. Sanguine et graphite, 32,7 x 45,1 cm.. Washington, the National Gallery of Art © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence.
Présentant Vue inspirée par la fontaine de l’Ovato à Tivoli (ca 1760), peinture de Fragonard, l'occasion de parler de la sanguine et graphite Vue inspirée par la fontaine de l’Ovato à Tivoli (ca 1760) qu’elle a rendue au grassois.
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Jean Simon Berthélemy (1748–1811), Les Grands Cyprès de la villa d’Este, à Tivoli d’après Fragonard, ca 1770. Sanguine. Rouen, musée des Beaux-Arts © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence.
Façon de se consoler de n’avoir pu présenter la sanguine de Jean-Honoré Fragonard, Les Grands Cyprès de la villa d’Este (1760), l’un des chefs d’œuvre du cabinet d’arts graphiques de Besançon, icone de la belle feuille que toutes les institutions se disputent, elle montre, Les Grands Cyprès de la villa d’Este à Tivoli d’après Fragonard par Jean Simon Berthélemy (ca 1770). Comme la peau sensible au soleil, le vergé l’est à la lumière électrique, même tamisée et ne peut s’exposer fréquemment ; cette sanguine est une parfaite remplaçante. https://www.mbaa.besancon.fr/les-collections/art-graphique/
En juillet et août 1760, Fragonard séjourne à Tivoli avec l’abbé Jean Claude Richard de Saint-Non, parcourant entre 1759 et 1761 l’Italie lors de son Grand Tour. Rôle primordial de cet abbé puisqu’il réunira les deux pensionnaires à Ronciglione, en avril 1761, où ils dessineront côte à côte
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Hubert Robert, L’Arbre renversé, ca 1760-1763. Sanguine. Valence, musée d’art et d’archéologie // Hubert Robert, Les Dessinateurs au Palatin, ca 1762-1763. Sanguine. Valence © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
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Hubert Robert, Les Dessinateurs au Palatin, ca 1762-1763 (détail). Sanguine. Valence © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
Bien que cette sanguine des Dessinateurs soit des années 1763-1764 - Fragonard a quitté l’Italie en 1761 - l’on peut très bien les imaginer dans ce dessin en voyant deux artistes réunis, sur le motif, dans un jardin romain.
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Jean-Honoré Fragonard, Le Temple de Vesta à Tivoli, 1760. Sanguine et graphite. Besançon, musée des Beaux-Arts // Hubert Robert, Vue générale de la villa dite de Mécène, ca 1760. Sanguine. Valence // Hubert Robert, Les Lavandières à Ronciglione, 1761. Sanguine. Valence © Le Curieux des arts Gilles Kraemer
« Fragonard esquisse souvent ses premières idées au graphite, avant de tout recouvrir de sanguine. Hubert Robert aime saturer toute la surface du papier, en ne laissant aucune marge. » précise Sarah Catala. Le premier recompose en atelier, jouant des jeux de réserves qui créent de la lumière. Le second, tel un scénographe nourrit le motif. Démonstration passionnante que ce cours en direct, « je suis un peu zinzin du dessin » face à trois sanguines : Le Temple de Vesta à Tivoli (1760), Vue générale de la villa dite de Mécène (ca 1760) et Les Lavandières à Ronciglione (1761).
Ils se rencontrèrent, à Rome, dans les derniers jours de 1756 à l’Académie de France.
Robert, logeant au palais Mancini - alors siège de l’Académie jusqu’en 1793 - par la protection du comte de Stainville, futur Choiseul, ambassadeur de France à Rome, qu'il a accompagné dans la cité papale en novembre 1754. Proximité qui lui permit, en octobre 1759, de bénéficier du passe-droit d’être officiellement nommé pensionnaire. Toujours dans le cercle des puissants, il logera en novembre 1763 chez le bailli de Breteuil, ambassadeur à Rome. Onze années plus tard, bercé d’Italie, août 1765 voit son retour à Paris.
Jean-Honoré Fragonard, Premier prix de peinture à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1752, arrivera à Rome le 22 décembre 1756 comme pensionnaire. Retour à Paris à l’automne 1761, cinq années plus tard. En 1773, il retourne en Italie.
L’ancienne capitale des Césars, est un immense champ de fouilles au XVIIIème. Ancien élève du prestigieux collège de Navarre, sa pratique du latin sera utile à Robert pour lire les inscriptions de l’Urbs, redevenue un centre artistique majeur, une étape du Grand Tour. L’Antiquité est évoquée, en dessin, par une ruine, une inscription, un peintre dessinant un entablement, une terrasse réinterprétée.
Sur les conseils de Charles-Joseph Natoire (1700-1777), directeur de l’Académie, ils travaillent hors les murs de la ville, le dessin in situ étant une pratique quotidienne. Devenu directeur en 1775, Joseph-Marie Vien souhaitera que les pensionnaires abandonnent les dessins à la campagne pour revenir aux modèles antiques, le dessin d’après modèle vivant. Sujet abordé lors de l’exposition à la Villa Médicis, en 2016, Artistes de l’Académie de France à Rome de Louis XIV à nos jours.
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A gauche, Hubert Robert, Les Cascatelles de Tivoli, 1776. Huile sur toile. Paris, Petit Palais // Hubert Robert, Les Cascatelles à Tivoli, ca 1777. Huile sur toile, 214 x 217 cm.. Paris, galerie Coatalem // Hubert Robert, Vue des cascatelles de Tivoli, 1788. Huile sur toile. Pau, musée des Beaux- Arts © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
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A gauche, Hubert Robert, Vue des cascatelles de Tivoli, 1788. Huile sur toile. Pau, musée des Beaux- Arts // Hubert Robert, Les Cascatelles de Tivoli, ca 1740-1748. Huile sur toile. Paris, Petit Palais © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
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Hubert Robert, Les Cascatelles de Tivoli, 1776. Huile sur toile. Paris, Petit Palais © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence.
1765. Retour sur les bords de Seine, le souvenir de la ville du Tibre en tête. Robert se lance dans le commerce de commandes, adaptant sa peinture au goût de l’amateur. Le spectacle grandiose des Cascatelles de Tivoli et la confrontation des minuscules humains face à la puissance de la nature, le temple de Vesta entrent dans les salons, dans ces recréations des paysages italiens longuement observés.
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Jean-Honoré Fragonard, Le Rocher, ca 1780. Huile sur toile, 53 x 62,5 cm.. Lyon, musée des Beaux-Arts © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
Parcourant Flandres et Hollande, Fragonard réinterprète les paysages des peintres du Siècle d’or.
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Jean-Honoré Fragonard, Caprice inspiré par le jardin de la villa Negroni à Rome, ca 1760-1761. Sanguine et graphite sur papier vergé, 35 x 48,5 cm.. Collection Ariane et Lionel Sauvage © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
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Jean-Honoré Fragonard, Caprice inspiré par le jardin de la villa Negroni à Rome, ca 1760-1761 (détail). Sanguine et graphite sur papier vergé, 35 x 48,5 cm.. Collection Ariane et Lionel Sauvage © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
L’avant dernière section « Une nature matricielle entre plaisir et connaissance » joue des images cachées et de paysages anthropomorphes. Dans une traduction des sentiments amoureux, de la culture du libertinage chez Frago, par « une nature voluptueuse et matricielle », « dans une forte connotation érotique » dans laquelle les grands arbres et les bosquets suggèrent les sexes masculins et féminins, Caprice inspiré par un jardin de la villa Negroni à Rome. « Ces indices à la charge érotique latente n’échappaient pas aux amateurs du XVIIIème, familiarisés avec les codes de la culture libertine ».
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Hubert Robert, Le Grand rocher, ca 1790. Huile sur toile, 205 x 230 cm.. Paris, galerie Coatalem © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
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Les deux grandes peintures d’Hubert Robert destinées à la salle de billard du domaine de Méréville, commande de Jean-Joseph de Laborde // La Grande cascade // Le Grand rocher © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
Dans les deux immenses toiles commandées pour le domaine de Méreville, dans une évocation de Tivoli, La Grande Cascade et Le Grand Rocher (ca 1790 pour les deux) Robert transforme, pour un œil attentif, les rochers en têtes de fantaisie.
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Hubert Robert, Personnage dans une galerie avec la statue du Tibre, 1779. Valence, musée d’art et d’archéologie, Valence.
Fin d’un siècle, d’un bonheur de vivre – pour une frange de la population -, un nouveau monde solitaire et mélancolique, des ruines ensevelies ou envahies par la végétation. Personnage dans une galerie avec la statue du Tibre redécouverte chez Robert et la grande toile Les Bergers d’Arcadie, un condensé de Virgile, du paysage, de Tivoli, tout ce qu’il a aimé, son memento mori italien.
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Hubert Robert, Le Pont du Gard, ca 1783. Huile sur papier marouflé. Collection privée // Hubert Robert, Napoléon Bonaparte devant une fabrique imaginée pour le jardin de Malmaison, ca 1800. Huile sur toile. Collection privée © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
En 1795, ils se retrouveront, membres de la commission du Museum central des arts, préfiguration du musée du Louvre. La fragilité de la nature les incite, en 1795, à signer, avec d’autres collègues, une pétition pour la préservation du bois de Boulogne. Un regard sur la nature, une démarche écologique avant l’heure. Bien avant les peintres de l’École de Barbizon, et la pétition qu’en 1852 Théodore Rousseau rédige avec le critique Alfred Sentier pour la défense de la forêt de Fontainebleau. Une lettre au nom de l’art car l’on détruit un sujet de peinture par des coupes massives d’arbres. Démarche positive par la concrétisation, en 1853, de la création de l'appelation de forêt protégée puis en 1861 par l’institution de « réserve artistique » de la forêt de Fontainebleau. https://www.lecurieuxdesarts.fr/2024/06/l-amant-de-la-foret-theodore-rousseau-petit-palais-paris.html
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© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Valence
Une perle, la Carte de visite de Robert, rarissime eau-forte (1764), avec le nom de Robert latinisé – Roberti - gravé dans le socle d’une colonne antique, le double langage de se présenter tel un peintre des ruines et de la nature.
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Un sentiment de la nature. Hubert Robert & Fragonard
7 mars au 21 juin 2026
Musée de Valence - Art et archéologie - 26000 Valence
Commissariat général Julie Delmas, responsable du pôle collections et expositions du musée - Ingrid Jurzak, directrice du musée - Commissariat scientifique Sarah Catala.
Catalogue. Essais de Sarah Catala, Guillaume Faroult, Thea Goldring, Camilla Pietrabissa, Denis Ribouillault, Perrin Stein & Maël Tauziède-Espariat. 224 pages. 140 illustrations. Éditions Lienart. 39 € (en service de presse) https://www.lienarteditions.com/product-page/hubert-robert-fragonard-le-sentiment-de-la-nature
Affiche avec un détail des Cascatelles de Tivoli, ca 1777, par Hubert Robert. Galerie Eric Coatalem.