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Publié par Gilles Kraemer

L'Opéra national de Paris célèbre ses 350 ans souhaités dorés sur tranche à Garnier. Première représentation d'Il primo omicidio ovvero Caino (1707) d'Alessandro Scarletti, oratorio à six voix, livret supposé d'Antonio Ottoboni. Oratorio entrant au répertoire de cette institution. Pré-générale le 21 janvier, jour anniversaire de la mort du roi !

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris.

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris. 

Rien n'étonne plus dans les mises en scène; même le public de la première, sous les ors en surabondance de Garnier réserva un accueil extrêmement poli au tomber de rideau. Service minimum, même de la part des nombreux invités. Le plus glacial des verdicts de ce spectacle fut de n'entendre aucune huée. L'indifférence. Aussitôt vu, déjà oublié le grand escalier descendu entre deux roues.

 

 Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris.

Combien de temps régnera encore cette prégnance des metteurs en scène ? Garnier, pour cette production si attendue, aurait-il fait appel à deux personnes pour régler la mise en scène, les décors et les lumières ? Robert Wilson pour la première partie ? Robert Carsen pour la seconde ? Nullement, le programme (couverture dorée, il faut bien que ses 15 euros soient justifiés) indique Roberto Castelluci metteur en scène. Mais deux mises en scène diamétralement opposées. De quoi nous laisser réellement sans voix. Surtout pour la seconde partie, celle des chanteurs se cachant  dans la fosse et y chantant, remplacés par des enfants les mimant sur le plateau. Un oratorio mimé ? Quelle géniale trouvaille ! Comment n'y avoir pas songé plus tôt ! Pour la comprendre, il vous faudra lire le programme puisque "s'accomplit un procédé de substitution et en même temps de diminution. Des enfants prennent la place des chanteurs [...] C'est comme dissoudre le crime originel, le premier fratricide dans un jeu infantile". Comprenne qui pourra ! Mais, lorsque Caïn est mimé par l'enfant Abel, lorsque Dieu et Lucifer le sont par l'enfant Caïn ou qu'Abel apparaît dans la loge côté Jésus, l'on y perd véritablement et son grec et son latin. Autant fermer les yeux et écouter en attendant de relire le Pentateuque.

 

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris. 

Le programme est indispensable, donnant la réponse à l'interrogation du pourquoi faire descendre, telle une apparition divine, le tableau accroché à l'envers de Simone Martini et Lippo Memmi : L'Annonciation (1333). Comment ne pas y avoir songé de suite, c'est tellement évident une fois encore ! "Il descend renversé sur scène, comme une guillotine. C'est une lame qui coupe le plateau [...] Ève et Marie se reflètent l'une dans l'autre de façon inversée [...]. L'Ange retourné annonce aussi la présence de Lucifer". Comprenne qui pourra, surtout qu'Abel y accrochera son outre de sang représentant l'agneau immolé ! L'Annonciation transformée en ascenseur !

 

Le tableau du bon côté. Simone Martini (Sienne, 1284 circa – Avignon, 1344) et Lippo Memmi (Sienne, documenté entre 1317 et 1347), Annonciation et saints Ansano et Massima, 1333. Tempera sur bois, fond or. Gallerie degli Uffizi, Gli Uffizi, Florence © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, Les Offices, Florence, mars 2017. 

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris.

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris. Le rapport avec l'image de Romeo Castellucci est évident, dans quelques rares instants. La mère au châle bleue avec son enfant glisse vers le maniérisme toscan de La déploration sur le Christ mort de Bronzino. Adam et Ève et leurs enfants vers quelques fresques de Masaccio. Les lumières dans cette démarche si plasticienne de la première partie vers la spiritualité de Mark Rotko dans des grands aplats de couleurs. Les deux frères vêtus de même. La chemise blanche d'Abel imprégnée du sang sacrificiel d'un agneau tâchant celle de Caïn dans une accolade fraternelle. Les deux frères telle La lutte de Jacob avec l'Ange de Delacroix. Le corps d'Abel enfant lavé par d'autres enfants dont la blancheur du corps évoque celle du Christ mort et les anges de Manet. La famille encore unie ramassant les oranges qu’Ève avait lâchées. Des moments de pure poésie effaçant l'outre plastique emplie de sang, les deux bûchers sacrificiels figurés par des humidificateurs avec leurs très longs fils électriques, pas heureux visuellement. 

 

Il primo omicidio ovvero Caino par Romeo Castellucci © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris.

Le grand vainqueur de ce rendez-vous manqué avec la tragédie de l'horreur ? Une nouvelle fois la musique sous la direction de René Jacobs. Une version concert aurait été préférable à ce long ennui. 

Quelle pourrait être la perception de Claus Guth de cet homicide, de cette découverte du cadavre d'Abel qui est pour Caïn quelque chose de totalement inconnu ? Lui qui mit en scène, au même endroit, il y a juste un an, Jephta, l'oratorio de Haendel. www.lecurieuxdesarts.fr/2018/01/it-must-be-so-jephtha-va-droit-au-guth-a-garnier.html

 

© photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 24 janvier 2019. 

Gilles Kraemer 

place achetée

jeudi 24 janvier 2019, 1ère représentation à Garnier

 

Alessandro Scarlatti (1660-1725) Il primo omicidio ovvero Caino

oratorio à six voix, Antonio Ottoboni auteur présumé du livret

direction musicale René Jacobs

B'Rock Orchestra

mise en scène, décors, costumes, lumières Romeo Castellucci

Caino Kristina Hammarström, mezzo-soprano

Abele Olivia Vermeulen mezzo-soprano

Adamo Thomas Walker ténor

Eva Birgitte Christensen soprano

voix de Dieu Benno Schachtner contre-ténor

voix de Lucifer Robert Gleadow barython-basse 

Acteurs

Caino Charles Le Vacon

Abele Arthur Viard

Adamo Anton Bony

Eva Lucie Larras

voix de Dieu Mayeul Letellier

voix de Lucifer Andréas Parastatidis

Représentations 24, 26, 29, 31 janvier / 3, 6, 9, 12, 14, 17, 20 et 23 février 2019

A gauche, Jacopo Robusti detto Tintoretto (1519-Venise-1594), Caïn et Abel. Huile sur toile. Venise, Gallerie dell'Accademia. A droite, Andrea Meldola detto Schiavone, Caino e Abele. Vers 1538-1545. Huile sur toile. Florence, Galleria Palatina © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 18 janvier 2016.  Exposition Splendori del Rinascimento a Venezia. Schiavone tra Parmigianino, Tintoretto e Tiziano, Musée Correr, Venise. 

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