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Publié par Gilles Kraemer

Katherine Watson, Ian Bostridge. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

"Il doit en être ainsi; ou ces vils Ammonites / Nos oppresseurs, nos tyrans, depuis dix-huit ans / Écraseront le peuple d’Israël. / Puisque le Ciel n’offre point, d’un choix prompt [...] Que le fils de Galaad, notre vaillant frère Jephté ? " (scène 1, acte I) "It must be so", voici le fil de l'architecture de la mise en scène de Jephtha, cette injonction "prononcée par Zebul comme un ordre inéluctable, comme si, à partir de là, il ne pouvait y avoir ni retour en arrière ni remise en question. Ce point de départ domine l’ensemble de l’oratorio" comme le souligne Claus Guth.

Décision irrévocable reprise par Jephthé (scène 4, acte II) lorsqu'il se rendra compte de l'abomination de son vœux prononcé en un moment d'orgueil "It must be so. ‘Tis this that racks my brain, / And pours into my breast a thousand pangs, / That lash me into madness. Horrid thought!/ My only daughter! so dear a child, / Doom’d by a father!" " Il doit en être ainsi. Mon esprit se déchire, / Mille douleurs, se déversant en ma poitrine, / Me poussent vers la folie.".

Enfin... Enfin une représentation après les ternes Don Carlos et Falstaff de ce début de saison à oublier visuellement, comme nombre de spectacles à Bastille aux mises en scène impossibles ou improbables. Enfin un sens, une ligne, un tout, même si par sa nature l'oratorio Jephtha, le dernier composé d'Haendel, se devrait de ne souffrir d'aucune mise en scène. La première représentation scénique a eu lieu à l'Opéra de Stuttgart en 1959, à Paris, la même année.

Ian Bostridge, Katherine Watson. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Pari risqué, pari tenu par Claus Guth, malgré quelques bémols. Manifestement, il a parfois voulu trop en faire, partager toutes les images qu'éveille en lui ce père sacrifiant sa fille à Dieu, comme Agamemnon Iphigénie à Artémis. Voici La Liberté guidant le peuple, des cieux traversés de corbeaux Vladimir Velickovic, le veau d'or, Iphis montée sur un piédestal entouré de bougies façon Pierre et Gilles, des vidéos dans des couleurs noir et gris d'Anselm Kiefer, un jardin aux fleurs démesurées proche du Jardin des délices de Jeronymus Bosch si ce n'est de celui d'Alice au pays des merveilles, un nuage-poumon très magrittien respirant, la couronne étiquetée Richard III, le lit d'hôpital si Traviata d'Iphis sombrant dans la folie, ces pluies de pétales colorées, l'ange du Saint-François d'Assise d'Olivier Messiaen. Un peu trop d'images dans l'évocation du passé dans l'ouverture où, derrière un tulle - quand cessera cette manie de ce rideau transparent et occultant -, est retranscrit le passé de Jephthé et de sa famille. Dans le présent, lorsque Iphis est suivie de son double au cou ensanglanté. Dans ces scènes de batailles très violentes et trop présentes dans un dispositif si noir. Parfois Jephthé se transforme en "Gladiator", tuant dans une danse mortelle à lui seul sept à huit ennemis qui l'attaquent.

Katherine Watson, Ian Bostridge, Tim Mead, Marie-Nicole Lemieux, Philippe Sly. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Ne boudons pas notre plaisir, goûtons cette direction de chanteurs, chaque caractère sublimisé, sculpté. La figure de Marie-Nicole Lemieux, si maternelle, tellement proche de sa fille (scène 5, acte I), habitée dans ses imprécations (scène 3, acte II, "Of all our love, this one dear child, for thee To be her murderer? No, cruel man!"), ne comprenant pas son mari, dont elle s'éloigne lorsqu'elle se dépouille de ses bijoux à la fin. Le timbre inimitable de Ian Bostridge, le père, habité physiquement et vocalement par son rôle, comprenant enfin mais très tardivement où son orgueil de tuer au nom Dieu, la première personne rencontrée lors de son triomphal retour allait le pousser (scène 4, acte I, "What, or whoe’er shall first salute mine eyes, / Shall be forever thine, or fall a sacrifice". Ponctué du décisif et inéluctable "Tis said." Sacrifier sa fille (scène 3, acte II, Know, then’ I vow’d the first I saw should fall / A victim to the living God. My daughter. / Alas! It was my daughter! And she dies".). Jusqu'à se recroqueviller et presque disparaître dans le noir, il ne veut pas voir l'horreur qu'il a déclenchée. L'errance le gagnera, comme tous les personnages de ce drame, personne ne s'en sortira. Chacun partira vers son destin.

Tim Mead. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Katherine Watson manque de contrastes dans son jeu assez fade, percevant dès le début, telle Cassandre, qu'elle sera son destin. Que ne fait-elle songer à Ophélie sous le pinceau d'Alexandre Cabanel ou John Everett Millais. Ce n'est que dans l'acte III, que son acceptation du sacrifice lui permettra une autre dimension et que son chant s'épanouira. Philippe Sly assure avec bonheur son rôle de demi-frère. Superbe présence de Tim Mead, le contre-ténor, aux accents épanouis dans le sublime duo d'amour avec Iphis (scène 3, acte I, "and thou, fair prize More worth than fame or conquest, thou art mine.").

Ian Bostridge. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Katherine Watson, Marie-Nicole Lemieux. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Katherine Watson, Ian Bostridge. Représentation de Jephtha / Garnier / Paris © photographie Monika Rittershaus / Opéra national de Paris.

Merveilleux chœur que celui des Arts Florissants, tout en contraste, dans ses commentaires de l'action, dans la théâtralité, largement applaudi à l'issue de la représentation. Il accompagne chaque instant, devenant un acteur de ce drame à lui tout seul, n'hésitant pas à brandir le poing. De magnifiques déplacements. William Christie, à la tête de son orchestre, se laisse porter par cette musique, tout en complicité avec ses musiciens. Nul besoin de les diriger physiquement, un seul regard et toute la magie s'opère pour cette direction ciselée.   

Restera en mémoire, le pan jaune descendant des cintres au moment du sacrifice d'Iphis, tel un deus ex machina, la seule éblouissante lumière au milieu de toute cette noirceur. Et les lettres de It must be so se séparant jusqu'à reconstituer un SOS. Et, ce troisième acte fabuleux musicalement.

Gilles Kraemer

Orchestre, 1er rang, place et programme achetés

Lundi 15 janvier 2018. 2ème représentation à l'Opéra national de Paris - Garnier

Représentation de Jephtha, Garnier, Paris, lundi 15 janvier 2018 © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer.

 

Georg Friedrich Haendel (1635-1759), Jephtha

Oratorio en trois parties sur un livret anglais du Révérend Thomas Morell d'après le Livre des Juges et Jephthes sive Votum (1554) de George Buchanan. Création au Covent Garden de Londres le 26 février 1752.

Chœur et Orchestre des Arts Florissants

Direction musicale William Christie

pianiste soliste Jeff Cohen 

Jephté, juge et chef de guerre israélite, Ian Bostridge, ténor - Débuts à l'O.n.P

Storgè, épouse de Jephté, Marie-Nicole Lemieux, mezzo-soprano

Iphis, fille de Jephté et de Storgè, Katherine Watson, soprano - Débuts à l'O.n.P

Hamor, amoureux d’Iphis, Tim Mead, contre-ténor - Débuts à l'O.n.P

Zebul, demi-frère de Jephté, Philippe Sly, baryton basse

L'Ange, Valer Sabadus, contre-ténor

Chœur des Israélites, chœur des Vierges, chœur des Prêtres 

Mise en scène Claus Guth

Décors et costumes Katrin Lea Tag

Lumières Bernd Purkrabek

Vidéo Arian Andiel

Chorégraphie Sommer Ulrickson

Dramaturgie Yvonne Gebauer

En langue anglaise

Surtitrage en anglais et en français.

Coproduction avec De Nationale Opera, Amserdam 

Du 13 au 30 janvier 2018 pour 8 représentations.

www.operadeparis.fr/saison-17-18/opera/jephtha

Argument.

Acte I : Yahvé s'est détourné du peuple d'Israël car celui-ci s'est mis à adorer d'autres dieux. Alors qu'une guerre est imminente, le dirigeant Zebul implore le peuple de se rallier à Yahvé, dieu unique, dont le soutien leur est indispensable au vu de la menace de guerre. Jephté, le demi-frère de Zebul, est nommé comme chef de guerre. Il revient dans son pays natal – avec sa femme Storgè, sa fille Iphis et le fiancé de celle-ci, Hamor –, après en avoir été chassé dix-huit ans plus tôt. Jephté accepte la charge de chef de guerre, mais demande le pouvoir en échange. Avant de partir au combat, Jephté fait un vœu : s'il remporte la victoire, il sacrifiera à Dieu la première créature qu'il rencontrera à son retour.

ENTRACTE

Acte II : La guerre est gagnée. Empli d'allégresse, le peuple chante sa victoire en attendant de retrouver les combattants victorieux. Alors que Jephté revient au pays, la première personne qu'il rencontre est Iphis, sa fille. Il s'effondre. Les autres, découvrant la teneur de son vœu fatal, se détournent de lui.

Acte III :Jephté est déterminé à accomplir son vœu. Sa fille Iphis consent au sacrifice, convaincue de s'assurer ainsi les bienfaits du ciel. Alors que le sacrifice se prépare, l'apparition d'un ange vient interrompre l'acte. Iphis est sauvée de la mort. Sa vie sera consacrée au service de Dieu  : elle vivra, vierge, dans un monastère pour le restant de ses jours. Le nom de Dieu est loué par tous. Chacun reste seul.

 

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