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Publié par Gilles Kraemer

Pierre Soulages à Martigny, une traversé de son Œuvre en noir, de 1948 à 2017 dans une relecture de sa création. Pas une énième rétrospective exhaustive consacrée au Ruthénois mais une rétrospective intimiste, nourrie des dons du peintre et de Pierrette Bloch à laquelle cette exposition est dédiée. Une rétrospective de l'amitié et de la générosité.

 

Vue de l'exposition Pierre Soulages - Une rétrospective. Fondation Pierre Gianadda, Martigny © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

Dans un entretien en 1996 avec Jean-Louis Andral, l'artiste aimait à dire que " l’intérêt pour moi d'une rétrospective, c'est voir dans un nouveau lieu et dans un certain ordre des œuvres que, souvent je n'ai pas revues depuis leur départ de l'atelier et qui n'ont jamais été montrées ensemble. Changées par ce nouveau contexte, elles sont nouvelles ". Cette relecture est présente ici puisque, pour la première fois, les Soulages du Centre Georges Pompidou sont exposés presque dans leur ensemble. 24 sur 26. Une présence très forte, avec l'adjonction de 12 autres œuvres, bien loin des 100 qui furent présentées pour les 90 ans de l'artiste au Centre Pompidou, sous la direction d'Alfred Pacquement et de Bernard Encrevé.

 

À droite Peinture 194 x 130 cm. , 9 octobre 1957. Huile sur toile. Centre Pompidou, Paris. Don de l'artiste à l'État en 1957 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda

Le point de départ de cette monstration à la fondation Pierre Gianadda fêtant ses quarante ans, c'est ce '' noyau '' du Centre, des œuvres sur papier, des toiles, des estampes données et léguées, comme le soulignent Bernard Blistène et Camille Morando les commissaires. Ou achetées par l'État. Très tôt, cet artiste entra dans les collections nationales avec l'acquisition en 1951 de Peinture 146 x 114 cm, 1950. Et fut exposé dans les palais de la République dès 1962 avec la grande Peinture 194 x 130 cm., 9 octobre 1957, une entrée fracassante dans le bureau du Premier ministre. Il fallait oser, à cette époque semblant à des centaines d'années, l'art contemporain sous les ors de l’hôtel de Varennes. Ce geste fort Georges Pompidou le fit.

Le parcours s'ordonne en un cheminement entre 1948 et 2002, en un parcours chronologique auquel s'ajoutent trois brous de noix offerts par Pierre et Colette Soulages à leur musée à Rodez, des peintures de 2011 à 2017 et un bronze de 1977 provenant de collections privées. Seconde exposition en Suisse du peintre de l'outre-noir après celle de Noir, c'est noir ? de l'École polytechnique de Lausanne, en 2016. outrenoir.fg-art.org/assets/fichiers/documents/Brochure_FR.pdf

Face à cette peinture, très tôt magnifiant le noir, se drapant dans l'outrenoir en 1979 - qualificatif inventé par le peintre -, Bernard Blistène parle avec une grande poésie '' d'une lecture à l'aune de Platon, de la lumière, mais pourquoi ne l'appréhenderait-on pas avec l'œil de Sysiphe, celle de l'éternel recommencement, dans une lecture camusienne ? ''.

 

À gauche Brou de noix sur papier 65 x 50 cm., 1948-1. Centre Pompidou, Paris. Don de l'artiste par l'intermédiaire de la Société des Amis du Musée national d'art moderne, 1967 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda. Cet accrochage sera remplacé en cours d'exposition, s'agissant d'œuvres sur papier.

 

Pierre Soulages, Brou de noix sur papier 65 x 50 cm., 1948-1. Brou de noix sur papier marouflé sur toile. Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dis. RMN-Grand Palais – © Philippe Migeat © ADAGP, Paris © 2018, ProLitteris, Zurich. Service de presse / Fondation Pierre Gianadda.   

Le '' mythique '' Brou de noir 65 x 50 cm., 1948-1 comme le souligne Camille Morando, ouvre le parcours; ce motif que l'on retrouve repris de manière presque identique dans Peinture 193,4 x 129,1 cm. 1948-1949 aujourd'hui au MoMA - Pierre Soulages titre toujours de façon identique ses œuvres : technique, dimensions, date -. Il permet le constat de la façon de peindre de l'artiste : la feuille ou la toile posée à plat au sol. Mais il ne faut surtout pas y transcrire une comparaison avec les peintres étasuniens pratiquant de cette même façon à cette époque. Il est dans la maîtrise du support, dans le sens de celui qui travaille avec les outils qu'il a lui même fabriqués, une constante de sa façon de peindre.

 

Les deux Goudrons sur verre de 1948. Centre Georges Pompidou, Paris. Don de l'artiste en signe d'amitié et d'estime pour Alfred Pacquement, 2013 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda.

Sa radicalité éclate, dans un rapport de l'imprévu, avec deux Goudrons sur verre de 1948, des verres cassés récupérés, eux aussi peints de brou de noix, cette couleur en usage chez l'ébéniste pour teindre le bois. Cette incise très restreinte et très courte est le jalon du levain dont naîtront, en 1992-1994, les vitraux commandés pour l'abbatiale Sainte-Foy de Conques, réalisés en collaboration avec le CIRVA de Marseille. 

 

Au milieu, la grande Peinture 195 x 130 cm., 2 juin 1953. Centre Pompidou, Paris. Legs de Pierrette Bloch en 2018. Elle fut montrée à Documenta -Kassel en 1955 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda.

Quatre toiles de 1950-1953, très fortes, dont l'une sera présentée à la première Documenta de Kassel en 1955 - il expose en Allemagne dès 1948 -, sont sublimement présentées, légèrement décollées du mur, dans une effet de spatialisation. Années cruciales dans la démarche du peintre, dans un travail de la couleur, de la surface entièrement peinte, dans des dialogues très proches avec André Marfaing et Olivier Debré.

 

À gauche Peinture 195 x 365 cm., 14 avril 1956. Centre Pompidou, Paris. Dépôt au musée Soulages, Rodez. Achat en 1978. À droite Peinture 220 x 366 cm., 14 mai 1968. Centre Pompidou, Paris. Achat de l'État en 1969 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda. 

Peinture 195 x 365 cm. 14 avril 1956 témoigne d'un nouvel abord de la composition dans le format inhabituel de l'horizontal, de plus en plus à l'honneur dans les décennies 1960-1970. Sa démarche incorpore l'usage du racloir et de la brosse dans de larges rythmes dynamiques. De cette mise à distance de la toile et non plus à l'intérieur, naît un désir sculptural dans une accentuation des contrastes issus du rouge sous-jacent de cette huile. Créée dans son atelier parisien du 5ème arrondissement, dans le temps des barricades du Quartier latin, Peinture 220 x 366 cm. 14 mai 1968 est magistralement recouverte, presque dans son intégralité avec une économie du geste. La réduction au sublime, le noir avec quelques brisées de blanc, dans un face à face avec ce grand format. 

 

Peinture 260 x 202 cm, 19 juin 1963. Centre Pompidou, Paris. Don de l'artiste par l'intermédiaire de la Société des Amis du Musée d'art moderne  en 1967 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda.

Au commencement, chez Pierre Soulages, était le noir et la couleur , les couleurs puis, vint le noir apporteur de lumière dans le recouvrement total de la toile. Peinture 202 x 453 cm. 29 juin 1979 est le premier polyptyque outrenoir en deux éléments. Alors que cette peinture procure l'apparence de quatre espaces séparés par trois césures verticales; la réalité est celle d'une césure provenant de la juxtaposition des deux châssis. Un jeu dans la discontinuité et l'illusion. Rupture dans le parcours chronologique avec Peinture 260 x 202 cm. 19 juin 1963, telle une brisure du fil de cette rétrospective. Puissante toile en grand format vertical, dans un jeu du croisement du regard dans des diagonales du noir vers le blanc et du blanc vers le blanc dans une suspension des formes.

 

De gauche à droite, Peintures du 15 novembre 2011, du 20 juillet 2012, du 20 août 2015, du 19 juin 2017. Collections privées © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda.

Peinture 200 x 220 cm. 22 avril 2002, achat du Centre en 2003, est un tableau singulier, une acrylique avec l'adjonction de traits blancs de pastel gras rythmant la composition. Dans une idée de décor et d'architecture, l'œuvre est sur des panneaux de Médium assemblés. 

Les quatre dernières toiles, entre le 14 novembre 2011 et le 19 juin 2017, de collections privées suisses, s’inscrivent dans un travail proche de la main de l'artisan, une " terra incognita " comme l'artiste nomme sa pratique de "creuser" dans le noir recouvrant toute la toile pour un surgissement de la lumière.

" Ce qui importe au premier chef, c'est la réalité de la toile peinte : la couleur, la forme, la matière, d'où naissent la lumière et l'espace, et le rêve qu'elle porte " Pierre Soulages, né en 1919.

 

À droite Peinture 222 x 222 cm., 16 avril 2001. Galerie Alice Pauli, Lausanne © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Pierre Soulages - Une rétrospective, Fondation Pierre Gianadda.

Gilles Kraemer

envoyé spécial

Soulages - Une rétrospective

15 juin – 25 novembre 2018

exposition prolongée jusqu'au 13 janvier 2019

Fondation Pierre Gianadda

Martigny – Suisse

L’exposition est co-organisée avec le Centre Pompidou et la participation de l'artiste.

Commissariat de Bernard Blistène et Camille Morando du musée d'Art moderne – Centre Pompidou, Paris.

Catalogue. Textes de Camille Morando Exposer Soulages et de Nathalie Adamson Vestiges du futur. La temporalité dans l'œuvre de Pierre Soulages. Pierre Soulages, textes et entretiens (1948-2005), une sélection de Camille Morando et Martine Guyé. 160 pages. Prix 39 CHF.

www.gianadda.ch/

 

Complétez l'exposition Pierre Soulages avec celle des photographies de Vincent Cunillère consacrée à l'artiste et à son atelier.

 

Pierre Soulages dans son atelier © Vincent Cunillère © 2018, ProLitteris, Zurich. Service de presse / Fondation Pierre Gianadda. 

 

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