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Hervé Fischer, Art - Avez-vous quelque chose à déclarer ?, 1971. Métal émaillé, diamètre : 49,5 cm, profondeur : 2,5 cm. Collection Centre Pompidou, Paris © Hervé Fischer Crédit photographique : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-GP

Sophie Duplaix, commissaire de l'exposition : Qu’est-ce que l’art sociologique ?

Hervé Fischer : Il s’agit du rapport de l’art avec la société. Dans les universités, on parle de sociologie de l’art pour expliquer comment la société détermine la pratique artistique. J’ai enseigné cela à la Sorbonne. Et j’ai pensé qu’on pouvait retourner le concept et développer un « art sociologique ». […] Il s’agissait d’inventer un concept comme il y a eu l’art conceptuel ou le cubisme, avec une pratique qui lui corresponde, développée en dehors des institutions, dans la rue, à la campagne, dans les médias. […] L’art sociologique est un questionnement sur une vision du monde, sur des valeurs, sur des engagements.

Né en 1941, Hervé Fischer a la double nationalité française et canadienne. L'exposition du Centre Georges Pompidou nous raconte son parcours depuis 1970. Pour Sophie Duplaix "c’est une exposition en trois volets : le premier couvre la période des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980 ; le second, celle de la fin des années 1990 à aujourd’hui ; le troisième volet est plutôt dédié au numérique et à une réflexion autour de ces pratiques".

Hervé Fischer, Art - Avez-vous quelque chose à déclarer ?. Peinture in situ sur la piazza du Centre Georges Pompidou, Paris © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, juin 2017.

Ce parcours commence, dès l'extérieur du Centre, sur la piazza avec l'immense panneau signalétique de "douane culturelle" peint sur le sol. Le point de départ de son travail est " l'idée que l'art est en liaison avec le pouvoir, les modes, les conventions". Il commence radicalement sa démarche artistique par la destruction de ses œuvres, geste de liberté poursuivi en 1973 lorsqu'il détruit 339 œuvres offertes par des artistes, condensant cette Déchirure des œuvres d'art dans de minuscules sacs plastique.

Hervé Fischer devant Essuie-mains / Hygiène de l'art, 1971, collection Musée national d'art moderne, Centre Pompidou & L'Hygiène de la peinture. Il n'y a pas de progrès en art, 1972, collection particulière © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

Cette radicalisation, il l'avait initiée dans une "Hygiène de l'art" avec ses Essuie-mains, pratique de toucher une toile suspendue, une toile libre comme chez Support-Surface, avec la répétition d'empreintes en couleur de sa main, la poursuivant dans la performance de la Pharmacie (1976) dans laquelle il offrait des pilules avec une prescription pour... ralentir le temps, devenir riche, être heureux, se changer les idées... . Et chose étonnante, les gens abordaient leurs problèmes de santé, en une conversation personnelle. L'autre démarche, celle du "Bureau d'identité imaginaire" s'initie en 1976 avec le questionnement "Qui pensez-vous être ?" et "Qui voudriez-vous être ?" pour l'établissement d'une carte d'identité imaginaire. Expérience renouvelée avec un questionnaire qu'il fera paraître dans un quotidien québécois La Presse avec ces deux mêmes questions. "8 000 réponses" et, souligne Hervé Fischer "une démarche écrite à une époque où Internet n'existait pas". Avec le paradoxe de trouver une identité québécoise, les idées les plus mentionnées étant celles d'être un oiseau ou un chat, "l'oiseau étant le symbole du nomadisme et de la liberté du voyage, le chat étant près de la cheminée, casanier".

Ce questionnement sociologique l'amena à la création parisienne en 1974 avec Fred Forest et Jean-Paul Thénot du Collectif d’art sociologique, puis de l’École sociologique interrogative jusqu'à son installation au Canada au début 1980. Il fonde en 1985 la Cité des arts et des nouvelles technologies de Montréal.

"L'idée est que l'on ne fait pas de la sociologie pour créer des réponses. Je cherche plutôt le questionnement pour aboutir à une esthétique interrogative" explique-t-il. "Alors que dans la société, le philosophe a l'image d'une rigueur intellectuelle, l'artiste est libre, a beaucoup d'imagination, vit sur l'émotion. Et moi, qui suis entre les deux, ceci est compliqué". 

Hervé Fischer, Le choc du numérique © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

La peinture ?  Il y revient avec "Langage binaire, la première œuvre que j'ai peinte, en 1999", la découverte du code-barre, ces "beaux-arts numériques" qu'il met en peinture dans un monde où ne règnent plus que le virtuel et le numérique, dans un souci de conceptualiser les choses.

Hervé Fischer, La Météo de Wall Street, 15.08.2000. Acrylique sur toile, 122 x 181 cm.. Collection particulière © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

Visualisations de notre monde ? Des dizaines de codes-barres verticaux en noir ou colorés en 2000 puis ceux à scanner sur son téléphone portable en 2015. Le rêve du PDG dans une "Nouvelle nature financière" qui pense que les fumées de ses usines vont lui rapporter beaucoup d'argent - La Production, l'argent, la pollution (2004) -. L'action qui monte ou descend, oscillant entre paradis et enfer - Oh, mon Dieu ! (2000) - dont la courbe graphique évoque un paysage financier, jusqu'à se transformer en Nouvelle Montagne Sainte-Victoire (2000), "la montagne emblématique pour Cézanne que je vois avec des variations quantitatives et non plus en cubisme, passant par le spectre de l'analyse quantitative".

Hervé Fischer, Changer l'art en argent et vice versa, 2014 & Changer l'argent en art et vive versa, 2014, acryliques sur toile, collections particulières © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

Les variations du marché boursier ont plus d'impact sur notre vie quotidienne que la pression de l'air. L'avenir de l'art se résume en deux tableaux - Changer l'argent en art et vice versa (2014) -. "L'art est devenu un produit financier pour des spéculateurs achetant ou vendant, un produit refuge, loin du yo-yo des actions. Pour échapper au fisc, un riche industriel donnera une valeur à un tableau. À celui-ci 9 000 $ canadiens alors qu'à l'autre 10 000 $, dans l'alchimie de changer l'art en argent et l'argent en art. C'est la même réalité pour un groupe de collectionneurs qui décident qu'un artiste devra être intéressant ou pas. La salle de ventes devient un lieu de bourse".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hervé Fischer, Sisyphe et la tour de Babel, 2010. Acrylique sur toile, 178 x 178 cm.. Collection particulière © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

Avec la mythanalyse, l'analyse des mythes sociaux, celui d'Ève et de Pandore deux femmes mythiques de notre accès à la conscience, de Prométhée, place à Sisyphe qui croyant au progrès escalade la tour de Babel. Pour Hervé Fischer, "cette tour représente la diversité des informations et des langues. Ce dont je suis encore plus convaincu depuis que j'habite au Québec. Avec cette défense quotidienne de la culture québécoise dans un monde anglo-saxon".

Hervé Fischer devant Hyperhumanisme, 2015 & Si nous ne croyons pas en l'Homme, il n'y a pas de solution, 2015, acryliques sur toile, œuvres toutes deux à scanner, collections particulières © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

Dans une poursuite du questionnement sociologique interrogatif, Poitiers a été péremptoirement désignée ville du tweet art pour l'apparition d'une conscience planétaire, dans un temps où les médias sociaux informent en temps réel de leur solidarité ou de leur indignation. Place au hashtag #ConscienceAugmentee pour échanger dans des gazouillis permettant à l'exposition parisienne de devenir mondiale le temps de sa durée dans le questionnement : "Quelle société voulons-nous ?".

Gilles Kraemer

Hervé Fischer et l'art sociologique / Hervé Fischer and sociological art

15 juin - 11 septembre 2017

Centre Georges Pompidou - Paris

Commissariat Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines au Musée national d'art moderne

 www.centrepompidou.fr     www.hervefischer.com   #ExpoFischer  #ConscienceAugmentee

 

 

 

Catalogue bilingue français/anglais, sous la direction de Sophie Duplaix, retraçant les démarches successives d'Hervé Fischer depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Entretien d’Hervé Fischer avec la commissaire. 146 pages, 80 photographies couleurs. Manuella Éditions - Éditions du Centre Pompidou. Prix 25 euros. ISBN : 978-2-917217-86-3

Hervé Fischer. À gauche, Quelle humanité ? 2000, collection particulière. Au milieu Autoportrait, 2000, collection particulière. À droite Peinture ADN chimère, 1999, collection particulière © photographie Gilles Kraemer Le Curieux des arts, 13 juin 2017.

 

Tag(s) : #Expositions Paris, #Entretien à 210 km-h