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Publié par Marie-Christine Sentenac

Vitrine des vanités présentée au sein de l’exposition Même pas peur !  Fondation Bemberg © Felipe Ribon.

"De nos jours, on peut survivre à tout sauf à la mort" Oscar Wilde. 

Depuis 2015 la Fondation Bemberg de Toulouse, installée dans le magnifique hôtel d’Assézat, propose une exposition d’été. Cette année le sous-sol qui lui est réservé est envahi de crânes et squelettes alors que des Vanités d’hieret d'aujourd’hui sont présentées au sein de la collection permanente. L’insolite "collection de la Baronne Henri de Rothschild" (née Mathilde de Weiswiller, 1874-1926) en déconcerte plus d’un ! Légué par testament au Musée des Arts Décoratifs l’ensemble des pièces (près de deux cents) provenait des deux résidences du couple, sans que l’on sache en l’absence de témoignage, comment elles étaient exposées ni réparties entre le château de la rue de La Muette et l’Abbaye cistercienne des Vaux-de-Cernay.

Vue de l'exposition Même pas peur ! Fondation Bemberg  © Fondation Bemberg, Toulouse, 2018

Les historiens d’art se posent mille questions. Les motivations qui ont poussé Mathilde à réunir ces objets hors du commun demeurent obscures, ce qui rajoute la part de mystère qui sied à ce corpus sulfureux. Son époux dans ses mémoires (1946) n’évoque jamais ce penchant pour le morbide, bien connu pourtant de ses amis et des marchands qui l’aidaient à chiner. Il semblerait que la Baronne Henri ait commencé à réunir ces "bibelots" en 1929, après que son sens du devoir et sa philanthropie l’ont amenée pendant la guerre à apporter un soutien non seulement financier à de nombreuses œuvres, mais à s’engager comme infirmière. Elle se dévoue pour les "gueules cassées". Le délicat portrait d’une jeune fille tout de blanc vêtue peint par Jean Béraud alors qu’elle a 21 ans, ne présage en rien de son étrange "hobby" ; cette femme du monde sacrifie au goût atavique des Rothschild pour les collections, en faisant un pas de côté. Façon d’exorciser les horreurs de la guerre ou goût de la provocation ? Son collectionnisme ressemble plus à une obsession compulsive qu’à une réflexion mûrie sur le sens de sa quête tant les objets collectés sont disparates et de valeur très diverses. C’est le règne de l’éclectisme, un cabinet de curiosités. Pourquoi alors que l’on trouve naturel de collectionner les éventails ou les fumes-cigarettes s’offusque-t-on de cet étalage de têtes de mort ? Drôle d’époque ; la mort est devenue un sujet tabou. Pourtant on n’a pas attendu les "Gothiques" pour célébrer le macabre ! Parmi les visiteurs quelques punks hantaient les salles et se délectaient de leur découverte.

Au XIXème, comme au Moyen Âge et à la Renaissance, on ne fait pas tant de manières. Dans des cabarets montmartrois (L’Enfer ou le Cabaret du Néant) au milieu de fragments de squelettes, les garçons habillés en croque-mort servent sur des catafalques, le spiritisme est à la mode (cf. Victor Hugo), des magasins spécialisés vendent des accessoires pour les amateurs d’humour carabin, Sarah Bernard se délasse dans son cercueil en bois de rose…

Vitrine des crânes d'Adam, vue de l'exposition Même pas peur ! © photographie Marie-Christine Sentenac, Toulouse, 2018.

Grains de chapelets, (parfois à 2, 3 ou 4 faces) crânes d’Adam (tête de mort placée au pied d’un crucifix pour rappeler la mort du premier homme dont le péché a entraîné le sacrifice de Jésus), perles Bifrons (moitié tête de Christ, moitié tête de mort), statues décoratives grimaçantes armées de faux, la première salle de la belle cave voûtée rappelle que cette thématique fait partie de l’imagerie religieuse chrétienne traditionnelle. Un glaçant Transi du XVI, terre cuite polychrome d’un cadavre de femme en décomposition côtoie (Éros n’est jamais bien loin de Thanatos) de charmants putti chevauchant allègrement des crânes. Le ton est donné. Mathilde ne manque pas d’humour et sa collection témoigne d’une réelle autodérision tel ce dessin allégorique du XVIIIème, La mort et le banquier (attribué à Pierre-Antoine Baudoin). Viennent ensuite des crânes plus profanes, déclinés sous toutes les formes : épingles de cravate électriques aux yeux de diamants qui roulent et à la mâchoire qui claque, banquiers chaussés de bésicles fumant le cigare, pommeaux de canne à système - le crâne tire la langue et les yeux sont exorbités (vers 1900) -, manches de parapluie ou de cachet, statues en bois, bijoux en ivoire, fer forgé, bronze, os, défense de morse, argent, pierres précieuses, cristal de roche, corail, jais, et même en galalithe, montres, breloques pommes de senteur en or émaillé (1650), un lot de Netsuke (sculpture miniature qui permet de suspendre de petits objets à la ceinture) et Okimono-objet à poser (statuette) sans doute acquis lors de la vente d’une collection d’art japonais. Des serpents accompagnés d’un bestiaire insolite sortent des orbites et les fémurs se croisent.

Quelques Vanités ou Memento Mori (souviens-toi que tu vas mourir), "Vanité des vanités, tout est vanité" L’Ecclésiaste, tapisserie, peinture ou dessin rappellent l’inéluctable. On en trouve de nombreux exemples dans l’antiquité grecque et romaine. Leur vocabulaire récurrent, symbolise le passage du temps, la fragilité et la fugacité de la vie : (bougeoir et bougie éteintes dont s’échappe encore une légère fumée, bulles de savon, sabliers, montres et pendules, fleurs fanées associées à un crâne). Tabac, tabatière, pipes, instruments de musiques, bouquets de fleurs colorées font référence aux plaisirs et aux raffinements de l’existence… Inspirée par l’austérité protestante la Vanité devient un genre à part entière sous l’influence de la réforme en Hollande aux alentours de 1620. Les peintres flamands l’importent en France.

Vue de l'exposition Même pas peur ! Sur le mur de face Marinus van Reymerswaele, Saint-Jérôme méditant. Huile sur bois. 75 x 107 cm.. Musée de la Chartreuse-Douai © photographie Marie-Christine Sentenac, Toulouse, 2018.

Le premier étage de la Fondation réservé aux Anciens réunit un bel ensemble de ces peintures du XVIIème, variations plus ou moins dramatiques sur l’iconographie de l’éphémère. Une leçon en quelque sorte.

Cornelis Norbertus Gysbrechts (attribué à), Nature morte de chasse ou Attirail d’oiseleur. Huile sur toile. 86 x 112 cm.. Musée des Beaux-Arts de Dole © Musée des Beaux-Arts de Dole, cliché Jean-Loup Mathieu.

Les tableaux des spécialistes du trompe-l’œil Cornelis Norbertus Gysbrecht et son fils Franciscus regorgent de tissus somptueux, de porcelaines de Chine et de précieuse orfèvrerie insistant sur la vacuité des richesses et des plaisirs comparés au sort qui nous attend tous. Chez Jan Lieven, on remarque le contraste ombre lumière typique de l’atelier de Rembrandt, Marie-Madeleine méditant ( entre 1625 et 1631 ).

Le lumineux Serpents, crapauds et papillons d’Otto Marseus van Schrieck entre 1639 et 1678 se démarque des vanités habituelles en s’éloignant de leur vocabulaire convenu. Rareté : une "vanité-caprice" de Jean-Denis Attiret (1702-1768), Paysage avec ruines antiques et trois moines (1741). Ce missionnaire jésuite, peintre attitré de l’empereur Kien-Long a inspiré le somptueux film de Charles de Meaux Le portrait interdit sorti en décembre 2017.

 

Gerhard Richter, Skull, 1983. Huile sur toile. 80 x 60 cm.. Musée départemental contemporain de Rochechouart © collection Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart © Gerhard Richter 2018 (0304208).

Délaissant l’aspect religieux et allégorique, des artistes contemporains se sont mesurés au sujet. Ils reprennent les codes sans adhérer forcément à la philosophie qui les accompagnait Miguel Barceló choisit de poser son Crâne aux allumettes (2006) sur un fond blanc, Erik Dietmann fidèle à son amour des os … et des mots ne se contente pas de l’image, il utilise deux vrais crânes (l’un humain, l’autre d’un primate) La sainte famille à poil, nature morte pour carême (vers 1990), Le Skull (1983) de Gérard Richter, épure aux sourdes couleurs ombrées, Le néon de Jean-Michel Alberola, Crâne, un Rien qui dit tout !

Une photo de Gabriel Orozco, jeu de damiers sur un crâne, réminiscence des fêtes des morts mexicaines, Le Self-portrait (1988) de Robert Mapplethorpe pris un an avant sa mort, prémonition de son destin : au premier plan sa main tient fermement le pommeau tête de mort d’une canne alors qu’à l’arrière plan, dans l’ombre et moins net se découpe son visage émacié par la maladie. Annette Messager dans une inquiétante installation Gants-tête (1999) s’amuse à assembler des gants percés de crayons aux vives couleur et suggère une bouche dévorante.

Georges Braque, Vanitas, 1939. Huile sur toile. 38 x 55 cm.. Centre Pompidou Paris / musée national d’art moderne / centre de création industrielle. inv. AMA 4302P. Donation de Mme Georges Braque en 1965 © ADAGP Paris 2018 / RMN.

Après avoir emprunté la coursière qui permet d’avoir une vue plongeante sur la bâtisse, on accède au second étage dédié aux Modernes où dans une grande salle sont accrochés : un dessin de Picasso, la vanité est très présente dans son œuvre à la Libération et à la fin de sa vie, comme chez Braque qui met ici l’accent sur l’aspect religieux de la nature morte… des photos de graffitis de Brassaï, le travail de Jean-Michel Basquiat, Giuseppe Penone, Niki de Saint Phalle…

Yan Pei-Ming Crown, skulls and flowers, 2017. Courtesy Massimo de Carmo © photographie Marie-Christine Sentenac, Toulouse, 2018.

Les couleurs inattendues de Yan Pei-Ming Crown, skulls and flowers (2017) dédramatisent le discours. Fascination, répulsion.

Attrait éprouvé par tant d’artistes qui auraient pu être présents dans l’exposition Andy Warhol, Jorg Baselitz, Subdoh Gupta, Xavier Veilhan, Jan Fabre……

Vue de l'exposition Même pas peur ! Fondation Bemberg © photographie Marie-Christine Sentenac, Toulouse, 2018.

La Baronne pourrait aujourd’hui, sans passer pour une extravagante, s’adonner à son passe-temps favori en blouson de cuir et tee-shirt, à tête de mort, arborant des bijoux de pacotille ou hors de prix de grands joailliers (tels ceux de Codognato à Venise) qui à l’instar de Jean-Paul Gaultier ont sacrifié au penchant pour le "skull". De la Place Vendôme aux échoppes du Marais, en passant par Murano la liste des boutiques "Memento Mori" est longue… la liste des adeptes de ce que d’aucuns qualifient de "mauvais goût" aussi.

Alors, comme le personnage rigolard de l’affiche MÊME PAS PEUR ? 

Marie-Christine Sentenac

 

 

 

 

 

Même pas peur !

Collection de la baronne Henri de Rothschild. Vanités d´hier et d´aujourd´hui

Fondation Bemberg - Hôtel d’Assezat, Toulouse

29 juin - 30 septembre 2018

Commissariat scientifique Sophie Motsch, attachée de conservation au musée des Arts Décoratifs, Paris et Philippe Cros, directeur de la Fondation Bemberg, Toulouse.

Un livret explicatif est remis aux visiteurs.

Catalogue MÊME PAS PEUR ! Collection de la baronne Henri de Rothschild. Sous la direction de Sophie Motsch, attachée de conservation Département XVIIe-XVIIIe siècles, musée des Arts Décoratifs, Paris. 176 pages. 220 illustrations. Coédition Fondation Bemberg, Toulouse / Somogy éditions d'Art. Prix 35 €.

Compulsable sur www.somogy.fr/livre/meme-pas-peur?ean=9782757213926

Internet www.fondation-bemberg.fr/fr/home.html 

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