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Publié par Marie-Christine Sentenac

 

Vue de l'exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris

© photographie Marie-Christine Sentenac, visite presse.

Le Centre Pompidou accueille 145 œuvres de Sheila Hicks. L'artiste a voulu ouvrir l'espace afin de mettre en valeur l’architecture tubulaire de Piano et Rogers qui, loin de la gêner, lui permet de déployer des lianes de couleur qui rampent jusqu’au sol. Les passants peuvent contempler son travail depuis la place Igor Stravinsky, à travers les larges baies vitrées dégagées. Un parcours ni chronologique, ni imposé; plutôt une promenade pour s’abandonner à l’émotion de la couleur puisque les sculptures sont disposées en fonction de leur rapport chromatique. 

Vue de l'exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris

© Centre Pompidou Philippe Migeat.

Née dans le Nebraska en 1934, inscrite à l’Université Yale de New Haven, l’Expressionnisme Abstrait la passionne. Dès 1954, elle suit les cours de Josef Albers (ancien membre du Bauhaus, théoricien de l’effet optique de la couleur) et de George Kubler (historien de l’art, spécialiste des textiles précolombiens). Ce dernier lui fait connaître le travail de l’anthropologue français Raoul d’Harcourt : "Les textiles anciens du Pérou et leurs techniques" publié en 1934. Albers  organise une rencontre avec son épouse Anni (virtuose du tissage) qui partage son admiration pour d’Harcourt. Sa vie va radicalement changer; elle voyage en Amérique Latine et rédige sa thèse sur le textile précolombien. Les variations de couleurs vives et les points très complexes des tissages pré Incas fondent les bases de son langage. Elle rencontre au Mexique l’architecte Luis Barragan père de l’architecture émotionnelle (esthétique de la couleur, de la lumière et de l’ombre). Sur ses conseils, dans une approche non plus uniquement picturale et sculpturale, elle s’attache désormais à inclure le textile, dont la ductilité la fascine, dans l’architecture. Elle s’installe à Paris en 1964 après y avoir étudié grâce à une bourse (elle rencontre d’Harcourt, bien sur). Elle abolit les frontières entre Art et Artisanat, fidèle aux préceptes du Bauhaus; son champs d’activités s’étend des arts appliqués et du design à ce qu’elle nomme "La sculpture souple". 

Vue de l'exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris

© photographie Marie-Christine Sentenac, visite presse.

Pas de hiérarchie: art et vie mélangés; elle peut aussi bien créer l'assise de la célèbre Tulip Chair (1969) d’Eero Saarinen éditée par Knoll, que répondre à une commande d'IBM à New-York ou de La Ford Foundation, concevant des "bas-reliefs" pour la salle de réunion et l’auditorium, participer à la création des décors du film de Stanley Kubrick Shining (1977), aménager un restaurant à New-York (2009) ou prendre part à des événements internationaux tels la 57ème Biennale de Venise de 2017.

Elle sculpte l’espace en couleurs. Ses colonnes colorées qui dégringolent du plafond où s’érigent vers les cieux selon la sensibilité de chacun, s’adaptent à l’espace qui les reçoit. Le coton, le fil, le lin, la laine, la soie sont ses matériaux de prédilection. Tressage, tissage, nouage, agglomérat de fibres, entassement de ballots d’étoffes en tous genres, rien ne sort de son atelier qu’elle n’ait elle-même fabriqué. 

Sheila Hicks, La Sentinelle de safran, 2018 fibre acrylique pigmentée, dimensions variables collection particulière. Exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris

© photographie Marie-Christine Sentenac, visite presse.

La sensualité du matériau invite au toucher. En 2014 les visiteurs du palais de Tokyo adorent se vautrer dans les coussins de l’installation Baôli s’étalant dans la Grande Rotonde. On aimerait se laisser choir dans ce Rempart (2016). Ou dans La Sentinelle de safran (2018). Chaque cocon de couleur safranée équivaut à une touche de pinceau plus ou moins épaisse sur un tableau. On voit le plaisir charnel de l’artiste à malaxer, palper, triturer la matière dans les films projetés dans un espace "Flow river flow" aménagé au centre de la galerie. "Je peins avec mes mains" précise-t-elle.

Aucun doute, Sheila Hicks est une épicurienne. Il faut l’entendre parler de l’herbe, des nids d’oiseaux, des filets de pêche, des cheveux nattés des femmes, de la nature qui l’inspire. Son art balance entre optique et haptique (ce qui concerne le toucher). La tendance prétendument chic qui impose de s’habiller en noir, ignorant tant de couleurs offertes, la désole: "Quel manque de fantaisie !". A 84 ans elle déborde d’énergie et de projets, aussi perfectionniste et inventive qu’à ses débuts. Le commissaire de l’exposition Michel Gauthier se plait à raconter qu’elle prétend avoir patienté plusieurs années pour tisser le Maroccan Prayer Rug (1972-1973), attendant que le mouton sur lequel elle avait jeté son dévolu lui procure une quantité suffisante de laine.

À droite, Sheila Hicks, Baby Time Again, 1977-1978. Chemises de nouveau-nés en coton. Dimensions variables. Collection particulière. Exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris

© photographie Marie-Christine Sentenac, visite presse.

Cette "chromophile", comme l’a baptisée un critique américain, s’est parfois essayée à la monochromie. Elle découd et réassemble des corsets destinés à maintenir le nombril des nouveau-nés de l’hôpital Lund en Suède : Baby Time Again (1977-1978). Cela devient un rideau qui laisse passer la lumière à travers les incisions de l’étoffe, évocation des lacérations d’un Fontana ? Rappel de la présence du textile, des premiers moments de l’existence au linceul qui enveloppe les corps après la mort.

 

Sheila Hicks, Carmélites, 1978. Lin, coton. 21,6 x 17,8 cm.. Collection particulière. Exposition Sheila Hicks. Lignes de vie, Centre Georges Pompidou, Paris © photographie Marie-Christine Sentenac, visite presse.

Un mur entier est consacré aux Minimes, tranchant avec la monumentalité des cascades de jaune, bleu, orange, vert, violet… vibrant diversement au gré de l’épaisseur des couches de matière, de la quantité et de la qualité de lumière.

De la taille d’une feuille de papier A 4, depuis 1956, ces petits encadrements révèlent une part plus intime; elle n’hésite pas à utiliser des plumes, des feuilles de magazines découpées en lamelles et tressées, des élastiques, des épines de porc-épic. Parmi les 121 exposés, Carmélites (1978), seule pièce qu’elle n’ait pas réalisée, si poétique et bouleversante : deux petits chaussons ravaudés qui appartenaient à des carmélites. Sheila leur avait confié des travaux de broderie au petit point pour une série de panneaux en soie sauvage destinée au plafond de la première classe du Boeing 747 en 1969. Comme en témoignent les différents fils utilisés, ces chaussettes ont été reprisées bien des fois… . 

Plusieurs œuvres en cours de réalisation "in situ", constellation de pierres, d’objets symboliques ou personnels "emballés" dans un écrin de fils entrelacés, voisinent avec une composition "chamanique" réminiscence d’un passé latino-américain encore présent, pierres d’écoute et bâtons de parole dont l’agencement est sujet à variations. Une œuvre de 2018 North -South- East- West panneaux bardés de fils de lin recto-verso, tableaux posés contre les vitres, comme en attente d’accrochage, peinture en trois dimension qui se dispense de support, geste radical par lequel elle affirme son statut de peintre et sculpteur. Depuis quelques années son art est révalué et comme elle le souhaitait on ne l’enferme plus dans le ghetto de l’art textile.

Présente parfois dans l’exposition elle se plait au jeu des questions sans trop se laisser aller à celui des réponses. A chacun de trouver sa propre interprétation. 

Marie-Christine Sentenac

Sheila Hicks © photographie Cristobal Zanartu. 

Sheila Hicks. Lignes de vie

7 février - 30 avril 2018

Centre Georges Pompidou - Paris

Commissariat de Michel Gauthier assisté de Mathilde Marchand

Internet www.centrepompidou.fr/

Sheila Hicks, Scalata al di là del terreni cromatici, 2016-2017. Technique mixte, fibres naturelles et synthétiques, étoffe, bambou, ardoise. 600 x 1600 x 400 cm.. Courtesy l'artiste, galerie frank elbaz, Paris; Alison Jacques Gallery, Londres; Demisch Dianant, New York; De 11 Lijnen, Belgique; Galleria Massimo Minini, Brescia. Sikkema Jenkins & Co, New York

© photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, Arsenale, 57ème Exposition internationale d'art - Biennale de Venise Viva Arte Viva (Christine Macel, directeur artistique du secteur des Arts visuels). Journées presse, 10-12 mai 2017.

Cette œuvre était visible à l'Arsenale, aux Corderie, Pavillon des Couleurs. Elle rappelle Baôli, installée au Palais de Tokyo en 2014. Le titre choisi par l'artiste est très significatif. En Inde baôli est un lieu de rencontre et de sociabilité.

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