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Georg Scholz (1890-1945), Cactus et sémaphores de voie ferrée, 1923. Huile sur bois aggloméré. 69 x 52,3 cm © LWL– Museum für Kunst und Kultur, (Westfälisches Landesmuseum), Münster/Rudolf Wakonigg by SIAE 2015

S'imposant comme un lieu de grandes expositions, telles celles de Klimt en mars 2012, Guardi en septembre 2012, Fernand Léger en février 2013, avec un propos scientifique compréhensible doit-on le souligner et non pour l'unique plaisir de l'œil qui incite parfois au déplacement injustifié d'œuvres, le musée Correr est devenu un lieu obligé de l'Amateur. Dommage que Guardi, plus percutant que les deux expositions parisiennes consacrées aux védutistes  XVIIIe siècle, à la même date, n'ait pas été présenté dans une autre institution européenne ou nord-américaine. Il n'en sera pas de même de l'actuelle exposition du Correr, que je juge incontournable dans le parcours idéal de l'authentique amateur. Si vous ne faites pas le voyage de Venise, irez-vous cet automne, outre-atlantique à Los Angeles, où elle sera présentée ?

Nouvelle objectivité. L'art allemand au temps de la République de Weimar, cette exposition organisée par le LACMA de Los Angeles est exceptionnelle, très exceptionnelle, par son propos d'une grande cohérence et limpidité, par la qualité des oeuvres présentées, soit 140 tableaux, dessins, photographies et estampes de 54 artistes, de Walter Ballhause (photographie d'un Unijambiste assis sur ses béquilles pratiquant l'aumône, vers 1930-1933) à Gustav Wunderwald (vue peinte très naïve de la Landsbergerstraße, 1926). Hormis Beckmann, Dix, Grosz, Schad ou le photographe August Sander, les noms de nombreux autres artistes présentés dont Leonhard Schmidt (Weissenhof, 1932) ou Karl Hubbuch (Le vendeur de violettes, 1930-1932) sont guère connus. Rien que pour eux, le voyage de Venise se justifie, en cette période de 56e Biennale de l'art, d'un niveau inférieur à celle de 2013, alors que la force de la Biennale de l'architecture ne cesse de s'affirmer. Qu'en sera-t-il des prochaines biennales, le mandat de Paolo Baratta, président de la Biennale arrivant à son terme. Qui lui succédera ? 

George Grosz (1893-1959), Le chef d'entreprise, 1922. Photolithographie, 57,6 x 42,6 cm. Los Angeles County Museum of Art, the Robert Gore Rifkind Center for German Expressionist Studies © George Grosz, by SIAE 2015- Estate of George Grosz; Photo © Museum Associates/LACMA

En 1925, Gustav Friedrich Hartlaub, directeur de la Kunsthalle de Mannheim présente une sélection de 124 oeuvres des plus récentes tendances figuratives allemandes sous le titre de Neue Sachlichkeit : Deutsche Malerei seit dem Expressionismus [ Nouvelle Objectivité : Peinture allemande après l'Expressionnisme ] exposition visible ensuite dans six villes allemandes, pendant 18 mois.

Quatre-vingt dix ans plus tard, avec cette exposition conçue par le LACMA, visble d'abord au musée Correr de Venise, sont proposées des oeuvres nées en Allemagne, dans ce temps compris entre la fin de la Grande guerre et la chute de l'Empire allemand et la nomination d'Hitler comme chancelier, ces 14 années de la République de Weimar pendant lesquelles ces artistes qui avaient combattu, se confrontèrent à une nouvelle réalité politique, économique et culturelle. À la césure entre objectivité de droite et de gauche comme l'observait Hartlaub en 1925, entre Alexander Kanoldt (Olevano II, 1925) adepte des vues urbaines et des paysages classiques à l'inverse d'Otto Dix (série d'estampes La Guerre, 1924) ou de George Grosz (Scène de rue, 1925), chantres de la grande ville, des problèmes sociaux, de la prostitution, Stefanie Baron, l'une des commissaires a souhaité "diviser le parcours en cinq chapitres [ La vie de la démocratie et les cicatrices de la guerre; La ville et la nature du paysage; L'homme et la machine; Nature morte et biens de consommation; Nouvelle identité : types humains et portraits ] représentant les différentes approches des représentants de ce nouveau réalisme ... Quelques oeuvres dénoncent les maux de la politique et de la société; d'autres semblent regarder nostalgiquement le passé; d'autres se focalisent sur des objets transcrits comme arrêtés dans le temps". 

Heinrich Maria Davringhausen (1894-1970), Le rêveur, 1919. Huile sur toile, 119×121 cm. Hessisches Landsmuseum Darmstadt, gift of Prof. F.W. Kleukens © Renata Davringhausen, photo © Hessisches Landesmuseum, Darmstadt by Wolfgang Fuhrmannek

Dès la première salle, la situation de l'Allemagne vaincue et défaite s'affirme dans Association des combattants (1921) de Georg Scholz, dénonciation du sentiment nationaliste par trois vétérants nostalgiques d'une Allemagne impériale puis dans le long couloir de violence et de réalité des mutilés de la guerre essayant de survivre de petits boulots (Le vendeur d'allumettes d'Otto Dix, 1920), du désœuvrement (Le chômeur d'Otto Griebel, 1929) et de l'enrichissement industriel du Dirigeant d'entreprise selon George Grosz, 1922, satire à l'extrême de l'homme satisfait, ventripotent, le cigare à la main, narquois, regardant les mineurs.

L'écart s'affirme et culmine dans la caricature de L'Affairiste d'Heinrich Maria Dravinghausen (1920-1921), en une période d'hyper-inflation, toujours avec son cigare, un téléphone, dans une immense pièce peinte rouge sang, aux fenêtres sans huisserie, ouverte sur des immeubles, comme un appel à se jeter dans le vide. Un homme que Graham Bader - professeur associé à la Rice University - dans un des essais du catalogue (La vie dans la démocratie et les cicatrices de la guerre) rapproche d'une autre toile du peintre, Le rêveur (1919), en réalité un assassin après son forfait. Même composition de l'homme devant sa table, l'identique regard vague, dans le temps de l'action terminée, physiquement ou intellectuellement - un meurtre, une entourloupe - , dans une attitude de respectabilité, en une même ambiance rouge et bleue. Autre oeuvre très fortes dans le voyeurisme de Davringhausen, La prostituée (1921), offerte tel un objet pour l'appétit sexuel irréfragable de son client - la prostitution ne sera dépénalisée qu'en 1927 - ou les trois prostituées de Jeanne Mammen attendant le client de Brüderstraße (Chambre libre), vers 1930, en un dégradé de gris et de rose conférant à cette cruelle composition un aura de douceur. Prostitution mais aussi de nombreux cas de Lustmord, homicide à connotation sexuelle au début des années 1920 abordé d'une manière détournée par Dravinghausen dans Le rêveur et qu'Otto Dix (1922) et Rudolf Schlichter (1924) soulignent avec violence et cruauté, dans le bain de sang de la victime gisante.

Arthur Köster (1890-1965), Complexe résidentiel de Georgsgarten, architecte Otto Haesler, 1925-26. Photographie à la gélatine d'argent, 22,4 x17,2 cm. Galerie Berinson, Berlin © Arthur Köster, by SIAE 2015. Photo by Galerie Berinson, Berlin

Dans le temps de la République de Weimar, dans des métropoles se modernisant (Arthur Köster, photographie du Complexe résidentiel de Georgsgarten totalement déshumanisé), l'isolement de l'individu dans la ville sans âme est fort ; tout n'est que ciment et usine selon les deux vues de Karl Völker (vers 1924). À cette aliénation urbaine s'oppose un paysage rural idéalisé, chez Georg Schrimpf telle une fuite vers une quiétude presque arcadienne avec l'idéalisation de Paysage des environs de Münsing (1931).

Carl Grossberg (1894-1940), Papeterie, 1934. Huile sur bois, 90x116 cm. Collection privée. Photo by Benjamin Hasenclever, Munich

Dans cette modernisation, évocation du progrès, la machine paraît prendre le pouvoir dans une élévation au rang d'une absolue beauté formelle dans les trois peintures de Carl Grossberg - une autre découverte de cette exposition que ce peintre mort en France en 1940 - et ses vues de machines dans un cadrage toute architecturé comme le sont les photographies construites d'une diagonale chez Albert Renger-Parzsch Arbre à cames d'une machine à vapeur (1927) et Hans Finsler Hélice [d'un navire en cale ] (1931). 

Christian Schad (1894-1982), Autoportrait, 1927. Huile sur bois, 76 x 61.5 cm. Collection privée, Courtesy of Tate © Bettina Schad, Archiv U. Nachlab & Christian Schad, by SIAE 2015 © 2015 Christian Schad Stiftung Aschaffenburg/Artists Rights Society (ARS), New York/VG Bild-Kunst, Bonn, photo by Benjamin Hasenclever, Munich

"Portraits d'objets ", le terme est poétiquement choisi par Stephanie Barron dans l'évocation de Nature morte et biens de consommation. Le cactus (1933) de Franz Lenk, comme ceux de Georg Scholz (1923), change d'aspect peint pour lui-même ou photographié en plan très rapproché par Aenne Biermann (vers 1928). Le banal Essuie-mains (1933) de Franz Radziwill devient une étude de drapé comme Le tissu de soie (1927) photographié par Hans Finsler et les Formes de chaussures (1926) d'Albert Renger-Patzsch se transformant en ready-made. 

Christian Schad (1894-1982), Agosta, l’homme ailé et Rasha, la colombe noire, 1929. Huile sur toile, 120x80 cm. Collection privée, Courtesy of Tate © Bettina Schad, Archiv U. Nachlab & Christian Schad, by SIAE 2015 © 2015 Christian Schad Stiftung Aschaffenburg/Artists Rights Society (ARS), New York/VG Bild-Kunst, Bonn

Les portraits sont l'expression la plus reconnaissable de la Nouvelle Objectivité, dans cette représentation des hommes, des femmes (Rudolf Schlichter, Margot (1924) prostituée nullement sordide comme elle l'est chez Grosz ou Dix) et des enfants (Georg Schrimpf, Pierre en Sicile (1926)). Et surtout ceux iconiques de Christian Schad - collections privées -. L'autoportrait avec le modèle (1927) me fait penser à l'Autoportrait de Dürer du Prado par la position trois-quart du peintre et l'ouverture vers le lointain, un paysage chez le nurembergeois mais vers une ville toute de grisaille chez Schad. Agosta et Rascha (1929), double portrait tout en sobriété de ces personnes s'exhibant dans une foire de Berlin, nous regardent frontalement, l'homme dévêtu à la cage thoracique inversée, la femme qui danse avec son boa mais non figuré ici. Comme une photographie peinte de deux types humains dont August Sander, avait décidé au mitan des années "20", de réunir dans des albums photographiques en des classifications sociales et professionnelles tels le Pâtissier ou le Maçon. Instantanés qui allèrent bientôt être qualifiés de "dégénérés".

Gilles Kraemer (déplacement à titre personnel à Venise)

Otto Dix (1891-1969), Portrait de l'avocat Hugo Simons, 1925. Huile et tempera sur toile, 100,3 x 70,3 cm. Montreal Museum of Fine Arts © Otto Dix, by SIAE 2015– The Montreal Museum of Fine Arts, purchase, grant from the Government of Canada under the terms of the Cultural Property Export and Import Act, gifts of the Succession J. A. DeSève, Mr. and Mrs. Charles and Andrea Bronfman, Mr. Nahum Gelber and Dr. Sheila Gelber, Mrs. Phyllis Lambert, the Volunteer Association and the Junior Associates of the Montreal Museum of Fine Arts, Mrs. Louise L. Lamarre, Mr. Pierre Théberge, the Museum’s acquisition fund, and the Horsley and Annie Townsend Bequest, inv. 1993.12 © 2015 Artists Rights Society (ARS), New York/VG Bild-Kunst, Bonn. Photo : The Montreal Museum of Fine Arts, Brian Merrett

Nuova Oggettivita. Arte in Germania al tempo della Repubblica di Weimar , 1919-1933 / Nouvelle Objectivité. L'Art en Allemagne au temps de la République de Weimar, 1919-1933

1 mai - 30 août 2015

Musée Correr, Venise

Tous les jours, de 10 h à 19 h

Internet  nuovaoggettivitacorrer.it

Commissariat Stephanie Barron, conservateur en chef du département d'art moderne, Los Angeles County Museum of Art et Adriana Belli, directrice de la Fondation des musées municipaux de Venise

Catalogue magnifique et indispensable sous la direction de Stephanie Barron et de Sabine Eckmann, conservateur en chef du Mildred Lane Kemper Art Museum de l'université Washington de Saint Louis. 362 pages. Toutes les œuvres exposées dans les deux institutions ou uniquement à Venise ou à Los-Angeles sont reproduites. Véritables notices biographiques et stylistiques de tous les artistes. Bibliographie nourrie. Gruppo 24 Ore pour l'édition italienne. Prix 45 euros sur Internet http://www.nuovaoggettivitacorrer.it/nuova-oggettivita-arte-in-germania-al-tempo-della-repubblica-di-weimar-1919-1933-catalogo/

Est-il nécessaire de souligner que les œuvres sont sobrement présentées dans les salles du Correr, comme d'habitude. Seule l'œuvre compte et il n'est nul besoin de l'ordonnancement d'un metteur en scène d'opéra comme au musée d'Orsay ou au Petit Palais.

Exposition visible au LACMA, Los Angeles, du 4 octobre 2015 au 17 janvier 2016

Pour mémoire Léger : http://www.lecurieuxdesarts.fr/2014/03/leger-1910-1930-la-vision-de-la-ville-contemporaine-la-visione-della-citta-contemporanea.html

Remerciements aux services de presse de Fondazione Musei Civici di Venezia et à Villagio Globale International

Si vous avez le temps, visitez éventuellement Henri Rousseau. Le candide archaïque au Palais ducal. De nombreuses toiles viennent du musée d'Orsay. Pourquoi à côté du Bouquet de fleurs (1910) de Rousseau convoquer Pommes et oranges (1889) de Paul Cézanne ou Fleurs (1905) de Giorgio Morandi et, sous le prétexte que Wassily Kandisky acquit deux toiles du Douanier (La basse-cour, Le peintre et la modèle, aujourd'hui au centre Pompidou) inclure dans le parcours le mouvement du Blaue Reiter avec Make, Feininger ou Klee ! Étonnant et pouvant se justifier mais pas perceptible du visiteur lambda.

Prévue du 6 mars au 5 juillet, cette exposition est prolongée jusqu'au début septembre 2015).

Affiches des expositions Nouvelle Objectivité au musée Correr et Henri Rousseau au Palais Ducal, Venise © Le Curieux des arts Antoine Prodhomme, 2015

Tag(s) : #Venise et Italie