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Publié par Gilles Kraemer

"La couleur chez Jean Couty. Le dessinateur chez Bernard Buffet, la grisaille, la peinture qui va devenir chair". La nature silencieuse, le portait, deux pratiques chères aux peintres "classiques", deux thèmes partagés chez ces deux artistes que 21 ans séparent. C'est ainsi que Lydia Harambourg, la commissaire de cette exposition présente ce parcours croisé entre Jean le lyonnais né en 1907 et Bernard le parisien né en 1928.

Bernard Buffet © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Vue de l'exposition. Au premier plan, Bernard Buffet, Autoportrait dans la salle de bain, 1988. Huile sur toile. 114 x 195 cm.. Collection Fonds de dotation Bernard Buffet, Paris © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Deux peintres, des témoins de leur temps, celui de l'après-guerre, réunis autour du critique Jean Bouret, des peintres engagés dans l'expression figurative et les expositions de l'Homme témoin.  Le métier, le dessin, la peinture comme credo autour du témoignage et de l'universalisme. 
Jean Couty, Autoportrait, 1936. Huile sur carton. 75 x 52 cm.. Collection Musée Jean Couty / Bernard Buffet, Autoportrait, 1981. Huile sur toile. 116 x 89 cm.. Collection Fonds de dotation Bernard Buffet, Paris © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Nous accueillant, leurs portraits, ceux d'hommes établis et reconnus. Celui fauve de Jean (1936). Celui en grand d'Espagne de Bernard (1981), tel un disciple de Vélasquez, dans la grande tradition. Chez chacun d'eux l'importance de la couleur. Et, un autre portrait mais celui d'un poisson dans une revisitation si Chardin selon Buffet, une raie (1958) emplissant toute la toile de ses ailes.
Vue de l'exposition. Bernard Buffet, Deux hommes dans une chambre, 1947 /  Jean Couty, La vieille femme endormie ou La vieille femme dans un fauteuil, 1949 © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Bernard, dans la fougue de la jeunesse impatiente - il n'était pas majeur -, s'impose de suite, se voyant décerner à 20 ans, en 1948, le Prix de la Critique, ex-æquo avec Lorjou. Bernard Lorjou, encore un nom tombé dans l'oubli ! Deux hommes dans une chambres, l'un nu, l'autre se déshabillant, l'un assis, l'autre debout, dans une position frontale, hiératique. Le désarroi sourd de l'immédiate après-guerre - les tickets de rationnement étaient encore en vigueur -. Comment oser encore montrer la figure humaine avec audace, la nudité efflanquée, rappel si criant de la barbarie des camps de concentration ? Jean obtint le Prix de la critique en 1950 pour La vieille femme dans un fauteuil, assise, très classique, dans une songerie à Cézanne. Magnifique juxtaposition de cette exposition, le pivot crucial de celle-ci. 
Au premier plan Bernard Buffet, La chambre, 1947. Au second, Jean Couty, Le partage du pain ou Le repas du déporté, 1945 © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Le groupe de L'homme témoin les réunit autour de la vérité, la seule vérité, celle de la représentation sans artifice. Bernard, c'est une Chambre (1947) à la fenêtre ouverte vers une espérance mais dans la prégnance de la déshérence de cette peinture brute, sans artifice, dans une revendication de la tristesse ambiante. "La peinture doit être dans LA vérité" insiste Lydia Harambourg. Jean s'insinue encore plus profondément dans cette évocation de la barbarie, dans son christique Partage du pain sous-titré Le repas du déporté (1945), peinture ancrée là aussi dans la grande tradition Le Nain-Courbet-Cézanne-Rembrandt, tous les grands maîtres sont convoqués.  
Bernard Buffet, L'Académie Goncourt, 1956 / Jean Couty, Les maçons, 1935 © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
Côte à côte deux toiles. Le monde des ouvriers au travail comme chez les Le Nain, Millet ou Courbet. Le corps dans le labeur et la souffrance, avec le rouge réveillant la peinture de Jean pour Les Maçons (1935). L'insolence du portrait de groupe chez Bernard, dans l'impressionnante monumentalité du Jury du prix Goncourt (1956), debout ou assis autour d'une table, non celle de la dissection comme chez un illustre prédécesseur hollandais. Il se projette au-delà de la représentation dans ce jeu de mains au premier plan, "une réminiscence à la Frans Hals dans ce tableau collectif réduit dans une palette de bleu et de marron" comme le souligne Lydia Harambourg. La monumentalité, Jean la magnifie dans la figure incontournable de Paul Bocuse (1965) le cuisinier de Lyon dont la ville est si reconnaissable en arrière-plan. Une personnalité avec laquelle pouvait dialoguer Jacqueline Delubac (1955), portraiturée par Bernard, le peintre à la mode, qui 19 ans plus tard entrerait à l'académie des Beaux-Arts. Tous les honneurs d'un coup, trop tôt, trop vite. Et un purgatoire après sa mort dont il renaît maintenant. Songeons à sa rétrospective au musée d'Art moderne de la ville de Paris en octobre 2016. Au triomphe de ses douze toiles lors de la vente Pierre Bergé chez Sotheby's en octobre 2018 www.lecurieuxdesarts.fr/2018/10/les-bernard-buffet-de-pierre-berge-
Bernard Buffet décède le 4 octobre 1999; Vladimir Velickovic sera élu à son fauteuil resté vacant six années. Rappelons les mots qu'il prononça le 20 juin 2007 lors de son installation : "C’est pourquoi il faut, et c’est par là lui rendre hommage, rappeler à quel point Bernard Buffet fut un pestiféré de la culture française, comment il fut banni de toutes les expositions et manifestations, et comment il se retrouva seul avec son œuvre".  Ajoutant : "Buffet est celui qui, dans l’immédiat après-guerre, capte, transmet et incarne les échos irrépressibles du traumatisme. Toute la tragédie est restituée avec si peu de moyens, si peu de couleurs, exprimée par le seul recours à un art en total décalage avec les productions de l’époque". 
Bernard Buffet, La corrida-La mise à mort, 1966. Huile sur toile. 245 x 430 cm.. Collection Fonds de Dotation Bernard Buffet, Paris © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018.
La corrida-La mise à mort (1966) de Bernard, d'une grande force, exacerbée par les couleurs dans le paroxysme de leur intensité. Le message d'un combat, l'animal étant le double du peintre, face aux critiques qui ne cesseront de l'égratigner. L'on est loin du Minotaure picassien. Les banderilles sont des plumes acerbes de la presse. La chance lui avait souri très vite, trop vite. Jean, avec Le toréador (1967) est plus dans une danse de mort entre le taureau et le torero, dans un cadrage zébré de diagonales. Le dialogue se poursuit dans le memento mori du crâne;  avec des crânes disposés sur un linge - un linceul ? - devant lequel l'humanité défile telle une danse macabre chez Jean; chez Bernard la mort devient folie, rejoignant Goya, avec une demeurée brandissant un crâne.
Nicolas Buffet devant le portait de sa mère Annabel (1960) © Photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2018. 
Dans les portraits familiaux, les paysages, les églises, la ville, la campagne, New York, se poursuit le dialogue entre les 40 toiles de Bernard et la vingtaine de Jean. 
Gilles Kraemer
envoyé spécial

 

Bernard Buffet et Jean Couty. Parcours croisés
13 octobre 2018 - 14 avril 2019
Musée Jean Couty - Lyon
Commissariat Lydia Harambourg
Pas de catalogue.
Deux publications. Collection hors série du magazine Beaux-Arts.  Hors série édité par le journal Le Progrès.
Bernard Buffet, Portrait de Jacqueline Delubac, 1955 (détail). Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de Lyon. Legs de Jacqueline Delubac en 1997. Jean Couty, Portrait de Christiane, 1948 (détail). Collection musée Jean Couty.
 
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