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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Le Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Large focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art.


Le perizonium crève les yeux à Arles. Jacqueline Salmon

Publié par Marie-Christine Sentenac sur 1 Août 2022, 13:12pm

Catégories : #Entretien à 210 km-h, #Expositions France, #Marché de l'art, #Musées, #Photographie

Marie-Christine Sentenac

Jacqueline Salmon. Le point aveugle. Variation sur la Pietà, Van der Weyden © Jacqueline Salmon 2022.

Jacqueline Salmon (1943, Lyon) nous ouvre les yeux sur un détail méconnu de la peinture religieuse, le périzoniumInscrite au programme associé de la minable 53ème édition des Rencontres d’Arles, Jacqueline Salmon. Le point aveugle. Périzoniums, études et variations, une exposition aussi étonnante qu’inattendue présentée au Musée Réattu, relève le niveau plus que médiocre des dites Rencontres de la photographie 2022.

Jacqueline Salmon © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.

Au commencement, en 2016, il y a eu cette proposition de Sylvie Ramon - directrice du musée des Beaux-Arts de Lyon -, de participer à l’exposition dont elle était co-commissaire avec Éric Pagliano, au musée des Beaux-arts de Lyon : Drapé. Degas, Christo, Michel-Ange, Rodin, Man Ray, Dürer… , de novembre 2019 à mars 2020. (1)

" J’ai mis très longtemps à avoir une idée. Elle est venue d’une carte postale qui m’accompagne depuis des décennies, La descente de Croix du peintre flamand Rogier van der Weyden (ca 1435), conservée au musée du Prado. Mon regard s’est attardé sur une petite rose de tissu sur le sexe du Christ, elle est très belle ! Voyons là s'il y a un sujet... j’ai commencé à chercher un peu, dans des livres. Sur Internet, j’ai vu qu’il y avait un Christ du XVIIIème à vendre chez un antiquaire de Troyes ; j’y suis allée, nous avons fait le tour des églises, et cela a été ma première tentative de photographier un périzonium.

Je ne savais pas jusqu’alors que c’est ainsi que l’on nomme le voile de pudeur qui cache la nudité du Christ (le terme est uniquement utilisé pour lui). J’ai découvert les Cranach (sur Internet) et je me suis rendue compte que personne ne s’était intéressé à ce sujet.

Incroyable ! Jamais on n’a cette chance de trouver un territoire vierge jamais exploré. Pour une historienne c’est un cadeau. ". 

Le périzonium est ainsi ce tissu que personne n’a jamais vu, ni eu l’idée d’étudier alors qu’il est au centre des toiles.

Le point aveugle du titre fait référence à la tâche de Mariotte, seul endroit aveugle de la rétine. Pourquoi, cette étoffe qui cache les genitalia du Seigneur a-t-elle été ainsi ignorée, pudeur, pudibonderie ou gêne par rapport à la nature du Christ, humain, donc pourvu de tous les attributs sexuels - comme chez Michel-Ange qui n’hésite pas à le représenter nu - ou divin et donc absout du péché originel ?

Jacqueline Salmon, carnet d’études, montage de photographies © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.

Son sujet trouvé, elle s’est attelée à rechercher des œuvres à photographier pendant trois ans, qui se sont convertis en cinq (Covid oblige) parcourant l’Europe du Nord au Sud, d’Est en Ouest, se limitant au vieux continent.

Elle a abordé le sujet en photographe (un historien de l’art n’aurait pas amputé les toiles). Elle fait " œuvre sur œuvre " selon les mots, dans le catalogue, du critique d'art Jean-Christian Fleury.

L’exposition n’est pas une recension de photographies de tableaux (ce qui n’aurait pas vraiment d’intérêt, sinon pour un inventaire de peintures) mais c’est son regard qu’elle propose ; choix des cadrages, de la trame, de la colorimétrie. Elle recrée une image inédite.

" J’ai voulu faire une image composée qui au bout du compte me satisfasse plus que l’œuvre originale en cadrant, tranchant, découpant. " " Elle décompose pour mieux recomposer " ajoute Sébastien Allard, directeur du Département des peintures du musée du Louvre, dans le catalogue.

" J’ai travaillé en touriste avec un Fuji 100 numérique 24 x 36. C’est à 99 % de l’instantané sauf dans certains musées, comme le Prado à Madrid, qui refusent les prises de vue. ". Elle a donc, sans complexe rephotographié des documents ou repris des fichiers existants, pour le van der Weyden par exemple.

A l’instar d’Aby Warburg (1866-1929), historien de l’art qui a jeté les bases de l’iconologie ou de Karl Blossfeldt (1865-1932), photographe botaniste, elle a assemblé des planches (50 x 65 cm.) - elle a près de 1 600 épreuves - dans des albums, selon des typologies. Elle y prélève ensuite des images qui seront présentées au public.

" L’exposition est une extrapolation dans l’espace de la construction plastique des albums. " Andy Neyrotti, commissaire de l’exposition.

Il en résulte un hallucinant déploiement de périzoniums, du XIème siècle à nos jours, classés par époque, par type de représentation selon les pays, reflétant l’histoire de l’art, des mœurs, l’interprétation des textes théologiques mais aussi l’histoire de la mode – on en revient au point de départ, Le Drapé -. Certains sont lâches, d’autres ajustés, serrés, on devine le sexe – parfois en érection dans les icônes -, plus ou moins longs, la plupart du temps blancs, occasionnellement en couleurs ou souillés par le sang coulant de la plaie ; chez Giotto, il est transparent...

Pendant la Contre-Réforme, les maniéristes, qui réagissent contre l’ascétisme Janséniste se jettent dans des excès, des aberrations d’organdis vert, rose, de linges façon rideau de scène soutenus par des anges, ils s’envolent.

Jacqueline Salmon, Lucas Cranach l'Ancien, Crucifixion, 1503. Munich, Alte Pinakothek  //  Wolfgang Huber, Allégorie de la Rédemption (?), 1543. Vienne, Gemäldegalerie © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.         

L’artiste qualifie ceux de Cranach de " Périzoniums du soir ! ". Chez Velázquez on dirait des " barboteuses… ". Style sévère pour les Flamands, dramatique en Espagne, douceur esthétique en Italie… Au XXème siècle, la passion du Christ fait écho aux conflits mondiaux comme chez  Francis Bacon, Lovis CorinthMax Ernst où le Christ est un lapin écorché. Chez Marc Chagall, le périzonium est un talit, châle de prière juif, chez Pablo Picasso une muleta…

Jacqueline Salmon. Le point aveugle. Caravage. © Jacqueline Salmon 2022 [Michelangelo Merisi da Caravaggio (1571 - 1610), La Flagellation du Christ (ca 1606). Musée des beaux-arts, Rouen]. Site Internet du musée Réattu.

Jacqueline Salmon. Le point aveugle. Holbein. © Jacqueline Salmon 2022 [Hans Holbein le Jeune, Christ mort au tombeau, 1521. Kunstmuseum, Bâle].

Jacqueline Salmon, Christ crucifié, atelier inconnu, ca. 1200. Bois polychrome. Fribourg, musée d'Art et d'Histoire  //  Jean Fautrier, Christ en croix, 1929. Huile sur toile. Vatican, Musei Vaticani © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.

N’avez-vous pas été effrayée par l’ampleur de la tâche ?

" Je ne l’ai vue que progressivement. On a du voyager, c’était un plaisir, un  but de voyage, un plaisir de la vie. On se plonge dans les textes. Je suis historienne de formation donc j’adore ce genre de trucs, ça devient une enquête. Et après, la magie c’est d’avoir à les mettre sur les murs, comment on va faire ? Le résultat est complètement inattendu. C’est finalement un musée incroyable. Voilà, avec les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture religieuse dispersés dans je ne sais combien de musées.

ILS SONT LÀ. Greco et Michel-Ange qui dansent ensemble, Velázquez à côté de Caravage… une sculpture du XI1ème avec une huile de Jean Fautrier… et ça on ne l’avait pas prévu, cela ne faisait pas partie du projet. ".

Andy Neyrotti © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.

" C’est pour cela que la greffe prend dans un musée des beaux-arts qui veut que la Photographie soit considérée comme un médium au même titre que les autres " ajoute Andy Neyrotti , le commissaire qui a étroitement collaboré avec l’artiste.

Nous sommes au cœur de la démarche photographique.

Une exposition fascinante - environ 230 tirages - à ne pas manquer.

musée des Beaux-arts de Lyon : Drapé. Degas, Christo, Michel-Ange, Rodin, Man Ray, Dürer… , de novembre 2019 à mars 2020.  

(1) Jacqueline Salmon présentait à Lyon Rogier van der Weyden, Crucifixion (détail), Vienne, Kunsthistorisches Museum & Rogier van der Weyden, Pietà (détail), Louvain, Musée, deux impressions jet d’encre pigmentaire sur papier chiffon. Ainsi qu’un carnet d’études, montage sur papier Canson de neuf photographies imprimées sur papier numérique.

Andy Neyrotti & Jacqueline Salmon © photographie Marie-Christine Sentenac, Arles, musée Réattu, juillet 2022.

 

Jacqueline Salmon. Le point aveugle. Périzoniums, études et variations

2 juillet – 2 octobre 2022

Musée Réattu - musée municipal des beaux-arts et d'art contemporain d'Arles -13200 Arles

Commissariat : Andy Neyrotti, responsable du Pôle étude, conservation et diffusion des collections du musée Réattu

Catalogue. Textes d’Andy Neyrotti, Daniel Rouvier, Sébastien Allard, Jean-Christian Fleury, Guy le Gaufey. 304 pages. 963 illustrations. Coédition musée Réattu /Silvana Editoriale. Prix 35 €.

http://www.museereattu.arles.fr/

 

 

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