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LE CURIEUX DES ARTS

LE CURIEUX DES ARTS

Le Curieux des arts, observateur de l'actualité artistique. Large focus sur l'Italie. Exposition. Musée. Opéra. Théâtre. Livre. Biennale. Salon. Marché de l'art.


Du dialogue de Pascal Dombis et Enzo Certa

Publié par Gilles Kraemer sur 1 Mars 2021, 23:47pm

Catégories : #Expositions Paris

Gilles Kraemer.    

 

Un dialogue entre les œuvres chargées de figures colorées d’Enzo Certa et celles de Pascal Dombis, résultantes numériques d’algorithmes, jouant de mots, de reflets mouvants et d’abstraction. L’idée de les réunir pouvait paraître surprenante, présageant une surprise des sens, un quelque chose apte à altérer la perception et attiser l’esprit. Tout comme une combinaison improbable d’ingrédients, proposée par un chef averti. Le choc, à la galerie Odile Ouizeman, sera la découverte d’un paysage "gustatif", inédit, subjuguant. Faire confiance au chef est de mise.

Enzo Certa, Pascal Dombis © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, galerie Odile Ouizeman, Paris, février 2021.

Barroco ! ce n’est pas seulement un dialogue entre deux, mais celui d’Enzo Certa & Pascal Dombis les artistes et l’artiste-galeriste Odile Ouizeman. L’art d’accomplissement du chef ! Odile nous avait habitué à visiter sa galerie comme si on plongeait dans une œuvre d’art totale. Avec Barroco ! elle continue la logique de son travail, de sa création, s’aventurant toujours plus loin, nous offrant l’occasion de sensations fortes, l’expérience du vertige.

Au premier plan, Pascal Dombis, Post-Digital Surface (U2), 2020. Impression lenticulaire sur composite d’aluminium. 120 x 120 cm. Sur le mur du fond Enzo Certa, II grande sculacciata, 2020. Huile sur toile. 162 x 130 cm. © remerciements Galerie Odile Ouizeman et les artistes.

Barroco ! nous transporte directement dans une collision temporelle, "un espace de liberté comme le souligne Odile, dans le choix de ce mot portugais, renvoi à la perle irrégulière." D’un côté, le travail résolument contemporain des artistes. De l’autre, le XVIIe siècle avec son régime de lumière, ses plis, ses nouveautés mathématiques, ses philosophes, sa notion d’infini. À la beauté et la qualité artistique des œuvres s’ajoutent des interrogations qui acheminent l’esprit d’étincelle en étincelle. Le goût, le "mon goût" n’a plus aucune importance dans cette plongée qui nous est offerte. Peu importe une connexion personnelle avec chacune des œuvres ; l’ensemble nous pousse vers un quelque chose au-delà de notre moi.

à gauche Pascal Dombis, Post-Digital Blue (Y8 Y5 Y9), 2020. Impression lenticulaire sur composite d’aluminium. 180 x 180 cm. A droite Enzo Certa, C’était la fin de l’été, 2020. Huile sur toile. 162 x 130 cm. © remerciements Galerie Odile Ouizeman et les artistes.

La grande différence - au premier regard entre le travail de Pascal Dombis et d’Enzo Certa, et leur grande appartenance - au second regard -, créent un interstice où l’esprit s’engouffre. Un décalage s’opère par rapport à nos quatre dimensions. Nous ne sommes plus dans les premiers niveaux de connaissance, mais projetés dans ce que Spinoza reconnaissait comme le plus élevé et où il célébrait l’envol de l’intuition et de la créativité. Pour comprendre chaque époque, il suffit de considérer sa notion de l’infini. Le XVIIème siècle se distingue du XVIème par un nouveau rapport à la lumière, un infini qui du monde visible passe dans l’ombre ou le mystère des profondeurs du pli. La lumière ne fait plus voir et sentir de façon quasi tactile, comme au XVIème, mais engendre un monde purement optique. L’infini se loge dans le plus petit, dans le creux invisible. La notion du divin a changé. La place de l’homme dans le monde également. Les équations différentielles, leurs dérivées, la géométrie des coniques, autant de révolutions qui séparent ce siècle là du précédent.

De même, le XIXème rompra à son tour avec le XVIIIème, notamment par la révolution biologique et la découverte des tissus dans le corps vivant. L’infini n’était plus dans le pli devenu fini. Il était poussé vers un dehors lointain, inaccessible. Le XXème siècle, entamant le processus de rupture annonçait dans ses dernières décennies le XXIème, avec l’avènement du silicium au détriment du carbone, des microprocesseurs et d’un monde virtuel supplantant le monde analogique.

De gauche à droite, trois œuvres de Pascal Dombis. Post-Digital Burn O (D3), 2021. Impression lenticulaire brûlée sur composite d’aluminium. 60 x 60 cm.  //  RightRong, 2020. Impression de lenticulaire coupé sur composite d’aluminium. 110 x 180 cm.  //  Futurs Infinis, 2020. Totem 2 faces : une face avec impression lenticulaire sur aluminium miroir découpé, autre face en aluminium miroir découpé autre face en aluminium miroir découpé. 120 x 180 x 70 cm. © remerciements Galerie Odile Ouizeman et l’artiste.

Pascal Dombis (1965) aime les algorithmes, aime le numérique, aime la poésie de William S. Burroughs – RightRong dans le cut-up du texte, si cher à cet Etasunien -, produit directement avec l’outil digital. Enzo Certa (1989) utilise un medium qui a traversé les siècles : la peinture. Avec Barroco !, Odile Ouizeman les réunit, provoque le lien, crée à son tour un régime de lumière dans l’espace de sa galerie.

Enzo Certa, Les mystérieuses cités d’or, 2021. Huile sur toile. 162 x 130 cm. © remerciements Galerie Odile Ouizeman et l’artiste.

Enzo Certa revisite l’histoire de l’art, entrechoque les iconographies, rajoute des éléments tout droit sortis de visions d’écran, avec des couleurs fortes et franches, des mots qui font songer aux gifs. Avec générosité, il nous propose des histoires, n’hésitant pas à intervenir directement dans l’action lorsqu’il décide de se portraiturer comme un nouveau François aux stigmates dans Duel au soleil ou dirigeant-orateur dans Les mystérieuses cités d’or. Caravaggio ou Passerotti ne faisaient-ils pas de même ! Chez lui, l’humour est roi. 

Pascal Dombis fait ressurgir les mots des profondeurs de l’âme de l’humanité, les mots flottent dans l’air de Futurs infinis. Il pousse le visiteur à se mouvoir dans l’espace et lui propose un monde de phosphènes, aux variations de couleurs magiques sous l’effet direct de la lumière, un jeu de couleurs provoqué. Il déplace le centre de gravité de chacun, pour un voyage au centre de la mémoire humaine, dans une profusion d’images.

Le régime de lumière de Barroco ! est une clef pour comprendre notre notion contemporaine d’infini, indubitablement liée au règne du silicium. Un régime de lumière, matrice de création aussi bien politique que sociétale. Notre baroque, nos folles accumulations, nos plis numériques aux programmations dont la réalité échappe à l’utilisateur, et bien d’autres éléments qui nous donnent un sens de ce qu’est notre notion d’infini. Nos fenêtres vers le monde plongent dans des écrans : successions et instantanéités d’images, variations immédiates, ou encore possibilités virtuelles qui recomposent le réel.

Une vision du monde actuel, saisie par les prismes différents de ces deux artistes, nous est comme offerte, sur un plateau, par cette galeriste-artiste. Toute histoire a une fin. Celle de Pascal Dombis avec sa vidéo algorithmique The End (less), montage ultra rapide de trois, quatre secondes de la fin de milliers de films. Une réactivation en accélérée de la mémoire des cinéphiles.

Baroque ! Vous avez dit baroque ? Comme c’est baroque.

 

 

Barocco ! 2 © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, galerie Odile Ouizeman, Paris, février 2021.

 

Barocco ! Enzo Certa – Pascal Dombis

Jusqu’au 28 mars 2021

Galerie Odile Ouizeman

12 rue des Coutures Saint-Gervais - Paris

De 900 € à 4 500 € pour Enzo Certa, de 2 500 € à 22 000 € pour Pascal Dombis

http://odileouizeman.fr/

 

 

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