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Publié par Gilles Kraemer

Gilles Kraemer.   

Couverture : Helmut Newton, Autoportrait avec June et des modèles,  studio Vogue, Paris, 1981.

Helmut Neustaedter & June Browne, June Brunell, ces noms n'évoqueront rien pour vous. Sauf après la lecture de Portraits croisés que José Alvarez a consacrés à Helmut & June, les Newton, madame comédienne de théâtre sous le nom de scène de June Brunell et photographe sous le nom d'Alice Springs – pseudonyme trouvé par le hasard sur une carte de l’Australie -. Vous suivrez la destinée de " ce couple d'exception scellé par la créativité ". Un couple depuis 1946 à Melbourne, vivant à Londres en 1956, ville qu’Helmut n'aimait guère, avant de s’établir à Paris dès 1957 puis d’être contraint de choisir Monte-Carlo en 1979.

José fera leur connaissance lors des événements de mai 1968 – considérés " très sexy " par Helmut -, dans un restaurant on ne peut plus parisien de la rue Montorgueil. Ce seront les années de Queen, des Vogue anglais, français et étasunien, de Jardin des modes et Elle, du berlinois ContanzeCinquante après cette rencontre, June suggéra à José, très proche d’eux, d'écrire leur histoire, lui qui la connaissait si bien, ayant séjourné avec eux à Monte-Carlo, à Los Angeles au Château Marmont ou à Ramatuelle.

Juif, berlinois, as de la natation – thème photographique très présent chez lui-, très tôt amant de l’amour charnel, enfant choyé par sa mère Klara, " femme impérieuse aux jambes parfaites " et dédaignant les conventions, à 16 ans assistant de la photographe Yva, l'adolescence d’Helmut sera emportée par les pires convulsions de l'histoire. Son père, Max, propriétaire d'une fabrique de boutons, se croyait à l'abri du nazisme. Il en sera autrement. Ses parents réussiront à s’enfuir de l’Allemagne en janvier 1939, son père mourra sur le bateau voguant vers l’Amérique du Sud. Son œuvre portera les stigmates de cette fracture tragique du XXème siècle, des infamies berlinoises subies.

Le 5 décembre 1938, un mois après la Nuit de cristal, Helmut quitte l’Allemagne. Il a dix-huit ans. Embarquement à Trieste sur le Conte Rosso pour la Chine. A l’escale de Singapour le 24 décembre, il saisit l’opportunité de descendre. Séducteur, il sera l’amant de Josette, écrivons plutôt son gigolo. Elle avait 36 ans. Il ouvre un studio de photographe. Automne 1939, départ pour l'Australie à bord du Queen Mary. Interné à Melbourne, travaillant ensuite dans une ferme fruitière, il s’engagera dans l’armée australienne dont il sera dégagé des obligations en 1946. Moment où sa vie bascule lorsque le gouvernement lui propose la nationalité australienne. Adieu Neustaedter qu’il traduit en Newton, tout en gardant Berlin comme lieu de naissance, le seul lien le rattachant à son passé. Début de son œuvre photographique qui trouve, comme le souligne José Alvarez, " son fondement et son origine cachée dans le désastre inaugural de la vie d'un jeune juif allemand rescapé des atrocités nazies. Lui qui sera pour toujours un pirate de la photographie : un œil de gentleman, un œil de voyou. ".

Un récit sincère, vécu, tout en retenu, n’éludant nullement les pas de côté d’Helmut, émouvant, de la vie des Newton entre l'Australie, les États-Unis, Monte-Carlo et la France. Photographe, il l’est dans cette érotisation des corps de la femme, cette passion qu’il leur porte, cette lecture du désir charnel. Mais, avant tout - l’a-t-on compris ? - sa femme est dominatrice, surpuissante, désinhibée, maîtresse d’elle. L’homme n’est qu’un pantin, un faire-valoir, un accessoire de l’héroïne newtonnienne. Le partage du désir n’est plus le fait du mâle mais naît de la puissance de la femme. L’a-t-on perçu ?

Helmut ne serait jamais devenu Newton sans l’amour et le soutien indéfectible de June. Elle mettra un terme à sa carrière d’actrice pour lui, devenant sa complice, son assistante, une femme forte et victorieuse, à l’image de Klara. Lui soufflant des thèmes en prévision d’une nouvelle séance de prises de vue construite comme une scénographie. Etant la commissaire de ses expositions. S’occupant de son œuvre après son décès, le 23 janvier 2004.

Une ombre dans le parcours de ce " détective de l’intériorité ", le désintérêt du ministre de la Culture de l’époque, Jean-Jacques Aillagon, à l’égard du projet d’une fondation qu’Helmut souhaitait installer à Paris. Ce fut Berlin qui en hérita. Ville où ses cendres furent dispersées.

José Alvarez, Helmut & June. Portraits croisés. 416 pages. Editions Grasset. 2020. Prix 23 €.

 

Couverture : Helmut Newton, Charlotte Rampling, Hôtel Nord-Pinus, Arles, 2013 Arles, 1973 © Helmut Newton Estate, 2019. 

Lire aussi Dominique Baqué, Helmut Newton. Magnifier le désastre. 280 pages. 2019. Editions du Regard. Prix 29 €. On reconnaît immédiatement une photographie d’Helmut Newton. Comme s’il avait inventé un monde, le sien, à nul autre pareil, et une écriture photographique singulière, totalement maîtrisée, apollinienne, presque froide. Et, de Newton, l’imaginaire collectif a retenu une iconographie triomphante, solaire, faite de femmes en gloire, athlétiques, puissantes…

 

 

Alice Springs. Portraits. Éditions du Regard. 1983.

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