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Publié par Gilles Kraemer

Gilles Kraemer

samedi 14 novembre 2020 (France Musique, Arte concert)

 

C’est à l’âme que la musique doit parler. L’expression de la pensée, du sentiment, des passions doit être le vrai but de la musique. Jean-Philippe Rameau, 1760.

 

 Reinoud van Mechelen (Hippolyte), Elsa Benoit (Aricie), chœur Pygmalion© Photographie Stéfan Brion.

Triste instant d’un temps comme suspendu à l’image des ultimes images, au moment du salut final, d’Hippolyte et Aricie si attendu et inattendu. Les chanteurs, choristes, figurants, techniciens tous debout au premier balcon en un large panoramique. Puis l’orchestre au parterre. Long zoom arrière insoutenable sur la salle de l’Opéra Comique. Aucun spectateur et trois interminables minutes sans applaudissement. Silence glacial comme si tout était définitivement terminé, sans aucune flamme d’espoir. Un mal à l’aise serrant le cœur après ces beaux instants de douceur et de plaisir d’un temps revécu et inespéré : entendre (merci à France Musique) et voir (merci à ARTE Concert malgré quelques interruptions techniques et une non synchronisation avec la radio) la captation en direct et à huis clos de cet opéra de Jean-Philippe Rameau. Et même avec un temps d’entracte où se perçoivent des cris de joie. Unique représentation de cette nouvelle création – espérons que nous pourrons voir cet opéra post-confinement saison 2, comme nous étions là un pluvieux samedi 27 juin 2020 pour la réouverture de cette salle post-confinement saison 1 – par la volonté pugnace des techniciens, artistes, musiciens et d’Olivier Mantei directeur de cette institution. (1)

Il est vrai, que la culture – librairie, théâtre, concert, opéra, cinéma, musée, bibliothèque, exposition - n’est pas considérée comme nécessaire dans ces temps de Covid-19 par nos politiques et que nous voici propulsé dans l’ère du streaming et de l’achat à distance. La culture serait-elle accessoire et non essentielle ?    

Hippolyte est une œuvre tour à tour terrifiante et emplie d’une grâce inimitable, souligne Raphaël Pichon. L’orchestre est désormais un personnage à part entière, qui raconte en musique, et qui participe à l’action tout autant qu’à la psychologie des personnages, dans un jeu de rupture avec les codes. Á la tête de l’orchestre et du chœur Pygmalion, il nous propulsa dans cette partition éblouissante, cette œuvre de feu, mêlant tragique, noirceur, élégance, grandiloquence, déclamation poignante, trahison, retrouvaille, douceur, dans ces amours coupables de Phèdre à l’égard de son beau-fils Hippolyte, dans cette œuvre incandescente née de la tragédie antique et de Racine.

J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne. / J’aime… […] Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; / Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue

 

Eugénie Lefevre (Diane), Sylvie Brunet-Grupposo (Phèdre), Séraphine Cotrez (Œnone), chœur Pygmalion© Photographie Stéfan Brion.

Si la mise en scène de l'acte I de Jeanne Candel est assez glaciale, nourrie de toute cette blancheur des combinaisons de peintres/chasseurs avec des bottes ! dont Pauline Kieffer a affublé Aricie, les prêtresses de Diane, la déesse, le chœur, ayant tous quelques difficultés dans leur placement devant l’immense rideau blanc qui deviendra celui d’une action painting en direct façon tirs à la carabine de Niki de Saint-Phalle (1961), l’engagement sera entier dans les trois actes suivants où chanteurs et chœur ont enfin trouvé leur marque. Chanter devant une salle vide, ne pas ressentir, ne pas voir les réactions du public, que ceci a dû être frustrant pour eux, après des semaines de répétition dans l’enfermement de l’Opéra Comique, sans générale ouverte ? Que de doutes et d’abnégations pour aucun applaudissement et bravi en retour ! Dura lex de cette soirée si attendue.

 

Arnaud Richard (Pluton), Constantin Goubet, Martial Pauliat, Virgile Ancely (les trois Parque) © Photographie Stéfan Brion.

Lea Desandre (matelote), chœur Pygmalion© Photographie Stéfan Brion.

Et inattendue avec le lancer de harengs façon carnaval de Dunkerque, le charivari du chœur en maillots de bain, le sang dans les escaliers, les hommes-femmes de ménage lavant le sol du sang – Elektra-, Lea Desandre en sirène, avec deux poignées à la taille pour la porter dans la scène de glorification de Neptune, Médée dans son sac bleu à la morgue... ceci n'est pas du plus heureux effet. Et,… pour bien rappeler les actions crétoises de Thésée, si on les avait oubliées, le chœur le coiffe d’une immense tête de taureau. Le monte-charge avec le quartier de bœuf façon Francis Bacon ou dans lequel Thésée lutte avec Cerbère resteront des images fortes ; il fallait être attentif à la fugacité de ces détails dans le sublime acte II, musicalement et vocalement.    

Le choix du même décor de Lisa Navarro, des escaliers se croisant façon Prisons imaginaires de Piranèse ou sous-sol du Palais de Tokyo, bâti autour du monte-charge, successivement Enfers, Palais des passions, Forêt sacrée a été retenu avec pertinence pour les actes suivants. Cet unique lieu devient celui du télescopage, de l’affrontement et du dénouement de toutes les passions dans la règle du lieu, du fait et du jour.

 

Stéphane Degout (Thésée), chœur Pygmalion© Photographie Stéfan Brion.

Vocalement, tout fut superbe. Diction parfaite de tous. Stéphane Degout/ Thésée, bouleversant dans toutes les affres le parcourant, sublime et glaçant notre sang dans Puisque Pluton est inflexible, dans le long lamento de la détresse et du courroux du père blessé dans Puissant Maître des flots Ou la longue imploration solitaire Grands Dieux ! De quels / remords je me sens déchirer. Souplesse du timbre de Tisophone /Edwin Farini et autorité assurée de Pluton/Neptune Arnaud Richard. Á entendre les trois Parques/Vigile Ancely, Constantin Goubet et Martial Pauliat, comment les cheveux ne pourraient-ils pas se dresser sur nos têtes au sens premier de l’expression lorsqu’ils sont tirés par leurs cheveux pour s’élever vers les cintres dans Quelle soudaine horreur / ton destin nous inspire ! Reinoud van Mechelen est le parfait fougueux Hippolyte, fou d’amour pour Aricie/Elsa Benoit sachant nous émouvoir dans sa détresse lorsqu’elle accepte les ordres de Diane/Eugénie Lefebvre magnanime.

 

Reinoud van Mechelen (Hippolyte), Elsa Benoit (Aricie), chœur Pygmalion© Photographie Stéfan Brion.

Reinoud van Mechelen (Hippolyte), Sylvie Brunet-Grupposo (Phèdre) © Photographie Stéfan Brion.

Sylvie Brunet-Grupposo/Phèdre, telle la tragique pasolinienne Callas, règne sur la scène, souveraine naturellement dans ses fureurs mais aussi dans la fragilité d’un amour qui ne se peut et dont elle se rend compte. Mais pourquoi l’avoir assise, blottie sur les marches lors de Cruelle mère des amours, / Ta vengeance est perdue alors qu’elle sera enfin crédible avec Ah ! Cesse par tes vœux / d’allumer le tonnerre… A ses côtés, Séraphine Cotrez est la parfaite Œnone sachant instiller la déraison dans le cœur de sa reine. Léa Desandre se joue avec aisance des rôles de prêtresse de Diane, chasseresse, matelote et surtout dans la sensualité de la Bergère au vélo pliant – il faut bien être actuel - dans les derniers instants de l’opéra. Vaillant Guillaume Gutiérrez en Mercure lors de son apparition dans les cintres.

 

Il est dommage que le réalisateur n’ait pas privilégié "le 50 millimètre" qui aurait permis de se replacer dans l’espace et le temps. Le rapport entre les chanteurs et leurs intentions fut totalement absent dans cette insistante complaisance à cadrer en plan rapproché les visages des chanteurs. Dommage. L’opéra est un tout, une magie du chant, du déplacement, du décor. Ici, ceci n’a pas fonctionné. Sentiment d’ennui malgré l'investissement total des interprètes et de l'orchestre.

 

Reinoud van Mechelen (Hippolyte), Elsa Benoit (Aricie), Eugénie Lefebvre (Diane) © Photographie Stéfan Brion.

Jean-Philippe Rameau, Hippolyte et Aricie, tragédie lyrique en cinq actes, livret de l’abbé Pellegrin, créée à l’Académie royale de musique (Opéra) le 1er octobre 1733. Version de 1757 (sans prologue) avec restauration d’éléments des versions antérieures (1733 et 1742).

Direction musicale Raphaël Pichon

Pygmalion : Ensemble vocal et instrumental

Mise en scène Jeanne Candel

Dramaturgie et direction d’acteurs Lionel Gonzalez

Décors Lisa Navarro

Costumes Pauline Kieffer

Lumières César Godefroy  //  Collaboration aux mouvements Yannick Bosc  //  Chef de chant  Ronan Khalil   //  Assistante mise en scène Valérie Nègre  //  Assistante décors Margaux Nessi  //  Assistante costumes Nathalie Saulnier

 

Reinoud van Mechelen, ténor (Hippolyte)

Elsa Benoit, soprano (Aricie)

Sylvie Brunet-Grupposo, mezzo-soprano (Phèdre)

Stéphane Degout, baryton (Thésée)

Séraphine Cotrez, mezzo-soprano (Œnone)

Arnaud Richard, basse (Neptune/Pluton)

Eugénie Lefebvre, soprano (Diane)

Léa Desandre, mezzo-soprano (Prêtresse de Diane, Chasseresse, Matelote, Bergère)

Edwin Fardini, baryton (Tisiphone)

Constantin Goubet, ténor (1er Parque)

Martial Pauliat, ténor (2e Parque)

Virgile Ancely, baryton-basse (3e Parque)

Guillaume Gutiérrez, ténor (Mercure)

Yves-Noël Genod (prologue) [non vu]

Iliana Belkhadra et Leena Zinsou Bode-Smith, maîtrise populaire de l'Opéra Comique (Cupidon)

 

France Musique  https://www.francemusique.fr/emissions/samedi-a-l-opera/hippolyte-et-aricie-de-rameau-en-direct-de-l-opera-comique-88753  &  https://www.francemusique.fr/emissions/l-invite-du-jour/l-invite-du-jour-du-jeudi-12-novembre-2020-88799

ARTE Concert  https://www.arte.tv/fr/videos/099633-000-A/hippolyte-et-aricie-de-rameau-a-l-opera-comique/

(1) Opéra Comique : Faut qu'ça saigne dans Cabaret horrifique ! www.lecurieuxdesarts.fr/2020/06/opera-comique-faut-qu-ca-saigne-dans-cabaret-horrifique.html

Ecoutez aussi Händel et Aci, Galatea e Polifemo, créé en 1708 à Naples pour le mariage de Tolomeo III, duc d’Alvito et de Beatrice Sanseverino, enregistré portes fermées au Teatro de Piacenza, visible sur YouTube Opera Streaming. www.youtube.com/watch?v=8rsUU2gp1dg&ab_channel=OperaStreaming  &  Dido and Aeneas de Purcell au Teatro de Modène. 

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