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Publié par Gilles Kraemer

Gilles Kraemer. 

 

Forza del disegno ! Le dessin est la première idée, le moment où l’idée jaillit, la base de l’art. Force revient toujours au dessin. Démonstration éblouissante avec la Collection Prat, recherche continuelle de la belle feuille, présentée au Petit Palais.

 

Jean Auguste Dominique Ingres (Montauban 1780 – 1867 Paris), Le Songe d’Ossian ou Ossian visité par les ombres de ses ancêtres pendant son sommeil. Plume et encre brune, aquarelle, mis au carreau à la pierre noire. 30,5 x 30,2 cm.. Collection Prat.

Tout était prêt pour le 24 mars, l’accrochage terminé, les lumières presque réglées, le catalogue imprimé et, patatrac, l’arrivée du Covid-19 en décida autrement ce 17 mars. L’exposition de dessins, ceux de la Collection Prat, ne pouvait s’ouvrir. Un long sommeil ne nuit pas aux dessins puisque, pendant ce confinement de 55 jours qui fut imposé à toute la France, ils plongèrent dans la longue parenthèse de ne pas voir la lumière. Ne dit-on pas que le dessin doit être exposé précautionneusement, aimant plus le silence des cartons et des boîtes que de se montrer sur les murs, fuyant les rayons du Soleil ou les caresses de la Lune. Chez les Prat, c’est tout le contraire. Véronique et Louis-Antoine vivent quotidiennement avec leurs dessins. Tous sont présents sur les murs, dans un accrochage au touche à touche, en panneaux par neuf ou six souligne Louis-Antoine. Dans leur appartement, la lumière est cependant tamisée.

 

Vues de l’exposition © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2020.

Ouverte maintenant, cette exposition présente ce qui est certainement l’un des plus remarquables ensembles privés au monde de dessins français, allant du XVIIe au début du XXe siècle. Initiée en 1973 avec un portrait au crayon d'André Breton par Marx Ernst – à l’époque la belle feuille n’était que modérément atteinte par la fièvre, seuls les connoisseurs la collectionnaient et ce jusqu’au déclenchement de la vente Chatsworth en 1994 chez Christie’s -, c'est la première collection privée à avoir été présentée au musée du Louvre, en 1995 puis à Edimbourg et Oxford la même année.

Il me plait de faire un rapprochement entre leur collection montrée au Louvre et celle de Pierre Berès, le libraire de l’avenue de Friedland qui exposa les 70 ouvrages de "son coffre-fort" dans le saint des saints pour tous les bibliophiles, le Cabinet des livres du duc d’Aumale au musée Condé, château de Chantilly en décembre 2003.

Dès 1990, la Collection Prat est exposée aux Etats-Unis et au Canada, puis à Los Angeles - Toledo - Naples - Philadelphie - Charleston en 2004-2005, Barcelone en 2007, plus parcellairement à Sydney en 2010.

 

Jacques Callot (Nancy, 1592 – 1635), Deux gentilhommes vus de dos, un "pantalon" dansant, plusieurs gnomes. Plume et encre brune. 11,6 x 16 cm. © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2020.

 

Vue d’ensemble. Au premier plan, Pluton enlevant Proserpine de Nicolas Poussin (Les Andelys 1594 – 1665 Rome) © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2020.

Vingt-cinq après le Louvre, le Petit Palais témoigne de la vitalité de cette collection qui s’enrichit continuellement de pièces cruciales dont certaines montrées ici pour la première fois depuis la dernière présentation en 2017 au musée vénitien Correr et la fondation toulousaine Bemberg (1).

183 feuilles exposées – 37 sont restés à la maison comme le dit Louis-Antoine Prat -, de Callot à Cézanne, en passant par Poussin naturellement – ce collectionneur partage avec Pierre Rosenberg la rédaction du catalogue raisonné des dessins de Nicolas Poussin, comme ceux d’Antoine Watteau et Jacques-Louis David -, Le Brun ou Prud’hon, Ingres, Delacroix ou Redon.

Un panorama du dessin français de 1580 à 1900 comme le précise Christophe Leribault – avec Pierre Rosenberg, l’un des deux commissaires - montré dans une scénographie - évocation d’un appartement, avec des photographies de leur bibliothèque, en un parcours chronologique et un accrochage voulu tel celui d’un collectionneur.

Ce panorama du dessin français s’ouvre sur une série de feuilles du XVIIe siècle entre Paris, Rome et la province puis les rubénistes et poussinistes, se poursuit avec le style Rocaille et l’évocation du XVIIIe siècle, le retour à l’Antique, l’émergence du romantisme, les académismes et les réalismes d’après 1850, les dessins d’écrivains -Hugo, Baudelaire-, se terminant par l’ouverture vers la modernité.

 

Le mur aux cinq Cézanne © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2020.

Paul Cézanne (Aix-en-Provence, 1839 - 1906), Les grands arbres. Aquarelle sur graphite. 47 x 58 cm.. Collection Prat.

Des mille dessins qu'ils possèdent, achetés depuis le début des années 1970, L.-A. Prat décide progressivement de n'en conserver qu'un peu plus de deux cents. Ventes aux enchères – en 1984, à Drouot, leurs dessins italiens et des écoles du Nord, en 1998, chez Christie’s New York, une sélection de 25 dessins –. Ventes à des marchands.  Attention un marque à repérer c'est celle du P dans un cercle; un conseil : acheter tout de suite.  C'est ainsi que la cohérence de cet ensemble consacré uniquement à l’école française, naquit. De Deux gentilhommes de Jacques Callot (circa 1602-1617) acquis auprès de Jacques Petithory jusqu’aux Grands arbres de Paul Cézanne (circa 1890-1904) ; il ne nous était pas possible d’aller plus loin, ni vers Vuillard, ni Bonnard. Le Poussin, un des 35 encore en mains privés, ils l’achetèrent en vendant "quelques" dessins modernes ; raccourci tout en retenu et en modestie pour justifier la cession, en réalité, de très nombreux dessins.

 

François Boucher, (Paris 1703 – 1780),  Bacchus, Trois crayons et estompe sur papier crème. 35,4 x 25, 1 cm, Collection Prat.

Pour cette parfaite quadrature du cercle, rien de plus simple, enfin presque. L’œil et la connaissance. L’argent mais, Louis-Antoine reconnaît qu’il n’a ni la folie des voitures, ni résidence secondaire, toute leur passion va au dessin. Le hasard et le temps. Et, surtout le risque, la capacité à prendre un risque dans l’acquisition d’une feuille sans attribution dont il saura… ou pas poser un nom sur cette pierre noire ou ce lavis brun, cette plume ou cette encre brune.

Son dessin préféré ? Comme tout collectionneur, le prochain. En vente ou chez un marchand ? Les deux mais si en salle des ventes, il faut toujours enchérir et vite, sur le marché de l’art le jeu est celui de chercher à faire baisser le prix et là, le temps ne compte pas.

 

Louis-Antoine Prat & Christophe Leribault, Petit Palais, Paris, juin 2020 © remerciements à Laure de Gramont. parisdiarybylaure.com/the-prat-collection-at-petit-palais-what-a-treat/

« Lettrés, savants, subtils, Louis-Antoine et Véronique Prat se rêvent en effet souvent anxieusement, superficiels, légers et éphémères. Par élégance, sans doute. Par liberté aussi. Par gravité surtout […] Véronique Prat poursuit avec lui la réalisation d'une collection idéale dont eux seuls peuvent croire, au fond d'eux-mêmes, qu'elle est tout à la fois vaine et plus vivante qu'eux-mêmes. » in Frits Lugt, Les Marques de Collections de Dessins & d'Estampes.

Forza del destino ? Ou Forza del disegno ? Le dess(t)in sera toujours vainqueur.

 

La force du dessin. Chefs-d’œuvre de la Collection Prat

15 juin – 4 octobre 2020 (au lieu du 24 mars - 17 juillet)

Petit Palais, Paris

www.petitpalais.paris.fr/ réservation obligatoire

Commissariat de Pierre Rosenberg, président-directeur honoraire du musée du Louvre & Christophe Leribault, directeur du Petit Palais, assistés de Laurence Lhinares et Côme Rombout.

 

Prud’hon, Psyché enlevée par les Zéphyrs. Pierre noire, craie blanche, estompe sur papier bleu. 32 x 26 cm,. Collection Prat.

Catalogue. Éditions Paris Musées. 328 pages. 49,90 €. Remarquable publication. Entretien entre Pierre Rosenberg et Louis-Antoine Prat avec Christophe Léribault. De vrais notices techniques : description, provenance, exposition, bibliographie, le b. b-a ce que l’on ne retrouve plus dans de très nombreux catalogues privilégiant l’image et des "essais" parfois abscons.

Chaque collectionneur de dessins et/ou d’estampes "marque" d'un timbre humide ou sec ses feuilles. Si cette marque est mentionnée dans les notices, elle n’est pas reproduite dans le catalogue. La consultation en ligne sur le site de la Fondation Custodia du Frits Lugt Les Marques de Collections de Dessins & d'Estampes la dévoile. La simplicité même dans ce P dans un cercle, apposé au recto de leurs dessins (L. 3617). Il en existe en fait deux, pratiquement identiques ; la deuxième (L. 3618), utilisée à partir de 1995, porte la trace très légère d'un point à gauche du jambage de l'initiale.

 

(1) http://www.lecurieuxdesarts.fr/2017/09/paul-cezanne-1839-1906-les-grands-arbres-pinceau-et-aquarelle-sur-graphite-47-x-58-cm-collection-prat

 

 

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