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Publié par Gilles Kraemer

Gilles Kraemer (envoyé spécial)

   

"Bluffante" la tapisserie Bleue de Marie Sirgue, lauréate de l’appel à création 2016 de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson. Incroyable. Une tapisserie illusionniste souligne Bruno Ythier, conservateur en chef de cette institution creusoise. Illusionniste dans son jeu optique, à se demander comment ceci fonctionne. Une trompe-l’œil virtuose, démontrant tout le savoir-faire des lissiers d’Aubusson. Dans le cas présent des lissières Patricia Bergeron et Aïko Konomi.  L’art de la tapisserie joue du dialogue, des dialogues entre l’artiste, le lissier qui n’est nullement un exécutant mais un artiste lui aussi, l’adaptation du carton, la recherche des couleurs. 

 

Marie Sirgue (1985), Bleue, 2018. Tissage Atelier A2, Aubusson. Lissières Patricia Bergeron, Aïko Konomi. Adaptation du carton et recherche des couleurs et matières : France-Odile Perrin-Crinière et Nadia Petkovic. 3,00 x 2,00 m.. 16 couleurs, teinture Thierry Roger, Aubusson © DR.

Cette tapisserie fut montrée au Palais de Tokyo, à l’automne 2019, dans le cadre de l’exposition L’esprit commence et finit au bout des doigts, à l’initiative de la Fondation Bettencourt Schuller, pour célébrer les 20 ans du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main.  De loin, Bleue est une bâche dépliée, portant encore les traces de ses pliures,  avec des effets de lumière, un souvenir de la toile libre chère au groupe Supports/Surfaces. L’on s’approche et tout change, il s’agit d’un incroyable tissage tout en mouvement. Les œillets de suspension, en tapisserie, couleur argent of course, sont même présents. Incroyable. 

 

De gauche à droite. If de Pascal Haudressy. Tissage Atelier Patrick Guillot, Aubusson et Cc Brindelaine, 2015. Sculpture et vidéo atelier de l’artiste  //  La Rivière au bord de l’eau d’Olivier Nottellet. Atelier Bernard Battu, Aubusson  //  Confluentia de Bina Baitel. Tissage Atelier Françoise Vernaudon, Nouzerines (Creuse), 2013-2014 © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juillet 2020.

Retour en arrière. En 2012, le magazine parisien Technikart, maniant des mots à l’envi sans en connaître la portée blessante, dans son article "La bouse ou la vie", commençait ainsi: "Enterrée dans le Limousin, Guéret est une ville quasi morte [...] il y a des ploucs, des viocs, des bovins en surnombre et des jeunes qui, malgré tout, n'ont pas toujours mauvais goût". Le reporter de Technikart décrivait ce qu'il appelle une "ambiance bourbier", une "vie sociale un brin consanguine puisqu'une personne sur deux connaît votre mère". Dans son article, la place du marché devient "un parking où zonent quelques bouseux en casquette - survêt' - banane tchatchant probablement de la mobylette à Greg" (1). S’il revenait aujourd’hui, il constaterait que le Blouson Teddy selon Christine Phung, la banane Infinite flowers selon la créatrice de mode Maroussia Rebecq (alias la marque Andrea Crews), la casquette américaine Henri Cap de Vincent Blouin et Julien Legras et d’autres vêtements se déclinent maintenant en tapisserie ! Imaginés en 2015.

Manifestement, cet intrépide reporter débarquant en Creuse, connaissait-il le Fonds régional de création contemporaine de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson créé en 2010 ? Mais, se rendre à Aubusson, sous-préfecture de la Creuse [3 699 habitants en 2012], devait être l’inconnu alors qu’en septembre 2009, l’Unesco inscrivait les savoir-faire de la tapisserie d’Aubusson sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité !

 

De gauche à droite. Carton de C’est l’aube d’eL Seed. Tissage en cours auprès des Ateliers Just’lissières, 2020  //  Pieta for World War I (détail) de Thomas Bayrle. Tissage Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2016-2017. Lissiers : Olivier Baude, Marie Guillot, Patrick Guillot © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juillet 2020.

Depuis 10 ans, Aubusson s’affirme dans le monde de la création contemporaine, de Mathieu Mercier à Clément Cogitore, de Raùl Illarramendi à Thomas Bayrle, de Cécile Le Talec à Nicolas Buffe.

Cette exposition, 10 ans de création contemporaine, en 2020, est l’opération bilan de 10 années de dynamisme du Fonds régional de création contemporaine. Elle est l’occasion de présenter un ensemble de créations, les risques pris, les créateurs plasticiens, designers, le choix des artistes retenus, le travail des liciers précise Emmanuel Gérard, directeur de la Cité. Cette aventure commencée il y a dix ans n’est pas finie, il y a encore à faire. Ajoutant, la Cité a obtenu, en 2018, le  Parcours du Prix Liliane Bettencourt. Cette récompense, depuis 2014, salue l'engagement d'une personnalité physique ou morale, qui oeuvre au développement des métiers d'artSigne d’une tradition séculaire résolument orientée vers l’avenir et reconnue.

En 10 ans, près de 1 300 artistes de 45 pays ont répondu aux appels à création financés par le Fonds, aux commandes mécénées depuis 2017, à la collection Carré d’Aubusson depuis 2019 accompagnée financièrement par la Fondation Bettencourt Schueller. Un partenariat - édition déléguée - a été établi avec le studio Ymer & Malta de Valérie Maltaverne autour d’une collection de mobilier. Comment ne pas songer, pour cette édition déléguée, à l'Hôtel du Collectionneur de Jacques-Emile Ruhlmann ou au Pavillon Une ambassade française lors de l'Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, en voyant ici les sept meubles de ce studio suggère Dominique Sallanon, la commissaire de cette exposition, démonstration du dynamisme de l’art tissé avec plus d’une trentaine d’œuvres "tombées" des métiers de basse lisse d’une dizaine d’ateliers de la région d’Aubusson et de Felletin. (2).

 

Clément Cogitore (1983), Ghost_Horseman_of_the_Apocalypse_in_Cairo_Egypt.jpg. Tissage Atelier A2, Aubusson, 2019. Lissières Patricia Bergeron et Aïko Konomi. Adaptation du carton et recherche des couleurs : France-Odile Perrin-Crinière, Delphine Mangeret, Aïko Konomi (en dialogue avec l’artiste). Chaîne coton, trame en laine. 2,40 x 5,00 m.. 130 couleurs, teinture Thierry Roger, Aubusson © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juillet 2020.

 

Ours, 2019, Benjamin Graindorge (1980) et Valérie Maltaverne, Studio Valérie Maltaverne (Ymer & Malta). Tissage : Atelier Catherine Bernet, Felletin, 2019. 186 couleurs, teinture Filature Terrade, Felletin. Bois : Chêne des marais ©  photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juillet 2020.

A la Cité, les 9 pièces de l’appel à création 2015 : Aubusson tisse la mode sont présentées ainsi que La famille dans la joyeuse verdure (2013) de Leo Chiachio et Daniel Giannone. Pour Dominique Sallanon, la Cité donne la possibilité aux créateurs, aux designers, aux artistes de s’exprimer ; ils s’approprient le textile avec un nouveau regard, comme le montrent les vastes salles du Centre Jean Lurçat, dans un parcours ouvert par L’Ours (2019) de Benjamin Graindorge et Studio Valérie Maltaverne, insolite et inédit, élargissant le sens des possibilités par ce dialogue avec un mobilier puisque la tapisserie figurant deux têtes d’ours recouvre un cabinet en chêne des marais. Il se clôt par Ghost_Horseman_of_the_Apocalypse_in_Cairo_Egypt.jpg (2019) du vidéaste Clément Cogitore. Comme un grand écart des pratiques innovantes de la tapisserie. Qui aurait songé que l’image captée sur les réseaux sociaux d’une scène d’émeute sur la place cairote Tahrir, lors de la révolution égyptienne en 2011 deviendrait une tapisserie ? (3). Qu’un vidéaste donnerait un carton dans cette longue histoire de l’art tissé dont, parmi les pièces, les plus célèbres, celles de La Dame à la licorne de Cluny demeurent ?

 

Nicolas Buffe (1978), Peau de licorne. Tissage Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2010. Traçage du carton et recherche des couleurs Patrick Guillot. Porcelaine du CRAFT Centre de Recherche des Arts du feu et de la terre, Limoges. Dimensions 0,67 x 3,45 x 2,38 m... Couleurs Teinture Thierry Roger, Aubusson. Chaîne coton, trame en laine et soie, porcelaine (tête et sabots) © DR.

Avec Peau de licorne, grand prix de l’appel à création 2010,  Nicolas Buffe joue des codes des tentures patrimoniales du Moyen-Âge et de la Renaissance Comment ne pas penser à la tenture aux sept pièces de La chasse à la licorne des Cloisters à New York même s’il se plaît à déployer des références manga dans sa réinterprétation ? Ne reste plus que la peau de l’animal, telle celle tannée du tigre ou de l’ours – c’était il y a bien longtemps – devenant un tapis. Seconde référence, celle des arts du feu – Limoges n’est pas loin - avec les sabots et la tête de l’animal mythique en porcelaine.

 

Christophe Marchalot et Félicia Fortuna, Le bain, 2012. Tissage Atelier Françoise Vernaudon à Nouzerines (Creuse) et Anne Boissau. Coque de la baignoire et clous : Fonderie d’Art Gourcuff, Charbonnière les Vieilles (Puy-de Dôme). Assemblage Sellerie Selaneuf, Ivry-sur-Seine. Coque en fonte aluminium ; clous en laiton ; miroir entreprise ATL, Aubusson. 20 couleurs et fil de cuivre et or, teinture Thierry Roger, Aubusson  ///   Mathieu Mercier (1970), Sans titre, 2011. Tissage Atelier Legoueix, lissier Daniel Bayle, Aubusson, participation au tissage d’Agnès Durieux. 3, 20 m x 3,20 m.. 7 couleurs © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer,  juillet 2020.

Sans nul doute, Le bain est la plus insolite des oeuvres présentées, dans cette façon de renouer avec le mobilier, dans sa réinterprétation de la baignoire enserrée dans une tapisserie, renvoyant à l’ancienne tradition d’envelopper la baignoire dans un tissu. Ici, elle devient l'objet précieux d'un Kunstkammer, dont les nuances du tissage s’inspirent d’un coléoptère, le Sagra Longicollis. Ces clous ou piquants dont elle s’hérisse racontent qu’ils protègent l’intimité et la nudité du corps, mais aussi l’eau, élément précieux et vital. Objet magnifique me faisant songer à un durian coupé en deux que ses protubérances pointues interdisent de toucher, 

A côté, une pièce très emblématique d’Aubusson, la corde ou Sans titre (201) de Mathieu Mercier résume la survenance du numérique et du virtuel dans la tapisserie. De loin, l’entrelac d’une énorme corde dans l’espace, de près des centaines de pixels dans cette représentation en 3 D, d’une force incroyable comme Bleue exposée dans la même salle. L’année passée, elle fut présentée à l’exposition monographique que le Frac Normandie Caen consacra à cet artiste.

 

De gauche à droite. Pieta for World War I de Thomas Bayrle. Tissage Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2016-2017. Lissiers : Olivier Baude, Marie Guillot, Patrick Guillot  //  Panoramique polyphonique de Cécile Le Talec. Tissage Atelier A2, Aubusson, 2013. Lissières : Martine Stamm, France-Odile Perrin-Crinière, Nadia Petkovic et Patricia Bergeron (rentrage de fils)  //  Antoine Carbonne (1987), Cascade, 2019. Tissage Néolice, Felletin. Tapisserie mécanique. 16 couleurs, teinture Filature Terrade, Felletin. 4,20 x 2,70 m.  //  Melancholia I de Marc Bauer. Tissage Atelier Patrick Guillot, Aubusson, 2013 © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juillet 2020.

Pièce jalon, cette grande Cascade si bien dénommée d’Antoine Carbonne est comme signe de l’élargissement des possibilités de l’art tissée avec cette pièce "tombée" d'un jacquard mécanique et entrée dans les collections de la Cité. Une première. Une démonstration pertinente des jeux de texture de ce tissage.

Alors, dépassée la tapisserie à Aubusson, dans ce lieu d'expérimentations permettant l'interrogation du savoir-faire patrimonial face aux nouvelles formes d'expression ? Aubusson s'affirme, plus que jamais, dans une tradition séculaire résolument orientée vers l'avenir.

 

10 ans de création contemporaine

Commissariat de Dominique Sallanon chargée des expositions et de l’accompagnement des artistes à la Cité.

Cité internationale de la tapisserie et Centre culturel et artistique Jean Lurçat – Aubusson - Creuse

Pas de catalogue

site Internet en japonais, français et anglais www.cite-tapisserie.fr/

 

(1) au sujet de Technicart  www.francetvinfo.fr/replay-radio/l-histoire-du-jour/quand-technikart-se-moque-de-gueret_1733747.html et Creuse : les bouseux vous saluent bien ! https://www.lepoint.fr/editos-du-point/jerome-cordelier/i-love-creuse-08-06-2012-1470995_244.php

 

(2) artistes ou duo d’artistes présentés. Appels à création, entre 2010 et 2019 : Nicolas Buffe, Benjamin Hochart, Olivier Nottellet, Cécile Le Talec, Marc Bauer, Mathieu Mercier, Bina Baitel, Marie-Laure Bourgeois & Vincent Bécheau, Christophe Marchalot & Félicia Fortuna, Goliath Dyèvre & Quentin Vaulot, Léo Chiachio & Daniel Giannone, Diane de Bournazel, Jane Harris, Pascal Haudressy, Christine Phung, Dagmar Kestner & Prisca Vilsbol, Maroussia Rebecq (alias Andrea Crews), Alessandro Piangiamore, Vincent Blouin & Julien Legras, Capucine Bonneterre, Eva Nielsen, Marie Sirgue,

Carré d’Aubusson Collection soutenue par la Fondation Bettencourt Schueller (dans le cadre de l’attribution du Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main ® - Parcours 2018) : Raúl Illarramendi 2019. Les prochains artistes sont Jean-Baptiste Bernadet, Amélie Bertrand, Romain Bernini.

Édition déléguée de mobilier - collection the great lady conçue par le Studio Valérie Maltaverne / Ymer & Malta : Sylvain Rieu-Piquet, Ferréol Babin, Sebastian Bergne, Benjamin Graindorge, Kenza Drancourt.

Commandes mécénées : Thomas Bayrle 2017, Clément Cogitore 2019, Antoine Carbonne 2019, el, Seed 2020.

 

(3) Cogitore www.lecurieuxdesarts.fr/2019/09/clement-cogitore-et-ghost_horseman_of_the_apocalypse.jpg-aubusson-cite-internationale-de-la-tapisserie.html

 

John Ronald Reuel Tolkien, Christmas 1928. Tissage atelier Patrick Guillot, 2019 © DR.

Voir aussi Aubusson tisse Tolkien avec la réalisation d’une tenture de 13 tapisseries et d’un tapis d’après des illustrations originales de l’auteur du Seigneur des Anneaux J. R. R. Tolkien. Le tissage de la 9e tapisserie est lancé. Le nouveau accrochage de la Nef des tentures. La création Les Horizons Perdus de la plasticienne Delphine Ciavaldini dans le cadre de la plateforme de création contemporaine.

 

 

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