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Publié par Gilles Kraemer

          

Gilles Kraemer

envoyé spécial à Landerneau. 

Vladimir Veličković, Eléments Fig II, 1974 (détail). Huile sur toile. 195 x 365 cm. Collection particulière © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Vladimir Veličković est né en Yougoslavie, à Belgrade, en août 1935. " Sa jeunesse explique le reste " souligne Jean-Luc Chalumeau, Guerre (1959) rappelle la rue de Belgrade où il vit à l'âge de 10 ans un pendu.". De la Cave (1959) resurgissent les souvenirs de l'endroit où l'on se réfugie. Mon pays n'existe plus, je suis un yougo-nostalgique " murmurait-il de sa voix sourde - lors de la rétrospective que lui consacra le musée de l'Hospice Saint-Roch à Issoudun en 2015 -, en évoquant, " pris dans la tourmente de cohabiter avec la violence de mon pays ", cette guerre civile de 1991 à 1999 dans l'ex-Yougoslavie. Les Abattoirs à Toulouse dédièrent une rétrospective en 2011 à Vlada, élu membre de l'Académie des Beaux-Arts en décembre 2005www.lecurieuxdesarts.fr/2015/10/vladimir-velickovic-l-inhumain-n-a-pas-de-tete.html

Son amour des Maîtres anciens, il le clame. L'autoportrait de Dürer au chardon dans Visage étrange (1959), Goya des guerres napoléoniennes pour Feu (2005). Hommage à SK, 1962, dialogue avec la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon (vers 1455) du primitif Enguerrand Quarton qui l'influença lorsqu'il la vit, en compagnie de son père, au musée du Louvre. Évoquant, lors de son installation sous la Coupole Bernard Buffet, autre écorché vif de la peinture, auquel il succédait au fauteuil VII - qui fut celui du peintre et collectionneur de dessins anciens Léon Bonnat - Vladimir Veličković précisait : " La première évocation est celle de la Pietà d’Avignon. Pour Bernard Buffet, c'est le plus beau tableau au monde, celui qui résume l’enjeu de toute la peinture. Et cette opinion, qui peut paraître bien absolue, je la partage entièrement avec lui ".

Sait-on encore l'importance du choc des images de Paris Match, dans la diffusion large public de la culture dans les années 1960 et 1970 ? Lors de son installation, le 20 juin 2007, il le rappela : " Mon père, [...] revenant d’un voyage en France, en 1956, avait rapporté dans ses bagages un numéro de Paris Match. À l’époque, à Belgrade, nous manquions de tout, surtout d’information culturelle et artistique. Le moindre magazine était comme une fenêtre sur le monde, et dans celui-là, précisément, figurait un important reportage sur Bernard Buffet. ". 

 

Vladimir Veličković, Orateur, 1968 Huile sur toile, 250×170 cm. Collection particulière Photo André Morain © Adagp, Paris 2019. Une des rares toiles où règne la couleur. 

Les institutions parisiennes, que pensaient-elles de Vlada ? Boudé par elles si ce n'est l'exposition en 1970 au musée d'Art Moderne de la Ville de Paris. Une de ses toiles Gibet n°5 (1970) sera présente à l'accrochage de l'inauguration du Centre Georges Pompidou en 1977. Souhaitait-on faire oublier l'exposition de 1972 dite Pompidou, à laquelle il participa (1). Réunissant 72 artistes sélectionnés par François Mathey directeur du musée des Arts Décoratifs assisté d'Alfred Pacquement, Serge Lemoine, François Barré, Jean Clair, Daniel Cordier, Maurice Eschapasse, le vernissage de 60.72. Douze ans d'art contemporain en France ce 16 mai 1972 fut très agité devant la presse télévisée, des artistes du Front des Artistes Plasticiens décrochant avec grand fracas leurs toiles (2). Veličković laissera la sienne. Bilan ? Retour du balancier dans une France pompidolienne. Maurice Druon, moins sensible à l'art, succède à Jacques Duhamel, rue de Valois, en avril 1973.

Vladimir Veličković décède brutalement le 29 août 2019 à Split, Croatie, durant ses vacances. Choc terrible pour ses élèves des Beaux-Arts de Paris, où ce professeur estimé enseigna 18 années, Il venait de fêter son anniversaire avec Maristella son épouse, ses deux fils et ses petits-enfants. Il n'aura pu voir cette exposition, voulue par Michel-Edouard Leclerc, qu'il préparait depuis deux années avec le commissaire Jean-Luc Chalumeau. Monstration plus que poignante aujourd'hui avec ses dessins et ses peintures.

Vladimir Veličković Eléments Fig II, 1974. Huile sur toile. 195 x 365 cm. Collection particulière © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Éléments Fig. II (1974). Immense toile, telle la synthèse du monde de Vlada installé en France depuis 1966. Celle des toiles passées, celles des toiles futures. Une femme accouchant ou écartant son sexe, naissance ou agression, horrifiante violence, c'est la même chose. Souvent un rat remplace l'embryon et surgit de l'Origine du monde. La tête de l'orateur - Hitler, Mussolini, le dictateur haranguant la foule du haut de la tribune -. Un chien. Un rat. Un corbeau ou une corneille. Un homme nu courant, presque L’Écorché de Jean-Antoine Houdon (1767), sautant puis tourneboulant. Une seringue, un ciseau chirurgical. Dans un monde de dévastation où la couleur est impossible, où seules les grisailles règnent, apparaît en bas l'annotation "les couleurs possibles", avec la barre du blanc, jaune, orange, vert, bleu, rouge . Et des lettres A B C D et E, intercalées entre des chiffres de 1 à 9.

Vladimir Veličković Éléments Fig II, 1974 (détail). Huile sur toile. 195 x 365 cm. Collection particulière © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Jacques Taddei, membre de la section de composition musicale, l'installant sous la Coupole, le 20 juin 2007, disait de lui " Que tu aies été architecte cela se voit dans ta peinture, sous la forme d’indications de l’échelle, de quadrillage, une écriture structurée de lignes aidant l’artiste à respecter la perspective et d’une façon générale, de la rigueur du tracé C’est également une idée d’architecte que celle de laisser sur l’œuvre achevée les marques de l’essai, le schéma du projet, les lignes tracées pour faciliter la mise en place. ".

Vladimir Veličković, à gauche Chien, Fig. XXVIII, 1974 Huile sur toile, 195 x 365 cm. Collection particulière  // à droite Chien, Fig. XXII, 1972. Huile, crayon et craie sut toile. 195 x 365 cm.. Centre national des arts plastiques FNAC 31617 © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Deux autres toiles, sous-titrées variation sur le thème d'un autoportrait. Elles aussi dévoilent Vlada avec cette figure canine toujours en mouvement, vive, toujours dans l'attaque. Chien figure XII (1972), tel un film développé, avec des chiffres, de 0 1 0 1 à 0 0 0 0, de gauche vers la droite, comme si l'animal était dans le questionnement du temps et de la mort. Chien figure XVIII (1974), ce lévrier toujours courant, au dessus d'une ligne écrite par quatre fois, de 1 à 9, comme s'il devait également rattraper la multiplication du temps, dans une course effrénée. Le travail photographique d’Edwars Muybridge appert dans cette approche du mouvement qu'il retranscrira dans la progression analytique d’hommes toujours nus - dans leur habit de naissance et celui de leur mort  - qui courent, sautent, tombent.

Vladimir Veličković, Grande poursuite, 1986 Huile sur toile, 4×(225×165 cm) Collection particulière © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Poursuite (1977) résume sa décennie 1970. L'homme décapité mais encore capable de courir - comment ne pas songer au martyre du saint sans tête marchant entre Paris et Saint-Denis ! - est attaqué par les rats. Vaincu, ils le dévorent. Grande poursuite (1986), dans ses noirs profonds, insiste sur la trace, l'élan, la progression. " Comme une marche musicale avec une finale " suggère Jean-Luc Chalumeau. Une marche plutôt funèbre. Polyptyque pour les deux, triptyque pour l'un, tétraptyque pour l'autre, comment ne pas y voir des retables religieux, qu'ils soient privés ou d'églises, du Moyen Âge et de la Renaissance, sensés édifier les croyants et leur montrer ce qui les attendrait dans cette souvenance du mal que l'homme est capable de faire à l'homme.

in situ, Vladimir Veličković, salle dite Grünewald © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020.

Vladimir Veličković , Grünewald, 2004 Huile sur toile, 210×150 cm Collection particulière Photo © Zarko Vijatovic © Adagp, Paris 2019.

Immersion dans la salle "Grünewald", au cœur de l'exposition, annoncée par la toile éponyme de 2004, un Christ chauve. Veličković a-t-il en souvenance les victimes des camps de la mort " tondus dans un processus de dépersonnalisation et d’humiliation. "? 

Un vol de corbeaux, devenus gigantesques, monstrueux, aux ailes lumineuses, des messagers de la mort s'attaquent au corps du crucifié, mort, encore attaché par des liens rouges à la Croix. Des corbeaux tels quelques ptérodactyles au long bec dans une danse macabre.

Une croix Crucifixion (1977), un crucifié attaché, l'autre décapité suspendu par les pieds, un corbeau monstrueux mort suspendu par les pattes. Comment ne pas voir dans cette toile la re-visitation du bon et le mauvais larron ? Corbeau (2001) en haut de La Croix, deux corps décapités suspendus par les pieds et flottant, une tête tombant, au fond  le rougeoiement du feu. 

Vladimir Veličković, Danger, 2019 Huile sur toile, 250×500 cm Collection particulière Photo © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, janvier 2020. Vijatovic.

Dernières années dans les champs de bataille avec ces oiseaux de malheur dans sa dernière toile, Danger (2019), sans nature puisque l'Homme n'existe pas. Un fil auquel, comme un panneau "interdiction d'entrer", est accrochée une feuille de papier sur laquelle il a dessinée une tête de mort, un memento mori. Souviens-toi que tu vas mourir. 

Terminant son discours, hommage à Bernard Buffet, Vladimir Veličković disait de ce peintre adulé un temps par la presse mais totalement ignoré par la rue de Valois "Et, peu de temps avant de choisir sa fin [il disait] : "Pour un artiste, à quoi bon le suicide ? De toutes les façons, on ne part pas. Les œuvres demeurent."".

Vlada, ton œuvre demeure, construite de cieux impénétrables et de soleils noirs, monde de l'enfer sur terre clamant l'injustice et l'indignation.

André Velter, le poète de Palympeste des peurs, évoquait ainsi ce peintre, dessinateur, graveur & sculpteur : 

" Velickovic ne prophétise pas. Ne moralise pas.

S’il dénonce c’est par mégarde.

Il est à lui seul l’énergie du désespoir.

La violence jetée contre une violence sans emploi.

Son œuvre à évidence est la force d’une rumeur immémoriale

Qui mêle les instants et les corps

Qui réinvente l’éclair sombre des destinées

Et célèbre une course affolée, lyrique, maîtrisée.  Une course au néant. " (3)

Une course vers les ténèbres, vers la chute inexorable ?

Visuel de l’exposition Photo © Zarko Vijatovic ©Adagp, Paris 2019 ©FHEL, 2019.

Veličković. Le grand style et le tragique

15 décembre 2019 - 26 avril 2020

Fonds Hélène & Edouard Leclerc pour la culture

29 800 Landerneau

Commissariat Jean-Luc Chalumeau

Guide du visiteur offert

Catalogue. 216 pages. Éditions FHEL. Prix 41 €.

www.fonds-culturel-leclerc.fr/

(1) enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000492/l-exposition-60-72-douze-ans-d-art-contemporain-en-france-chahutee.html#eclairage

(2) www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2014-2-page-281.htm

(3) nulle erreur dans le titre d'André Velter si nous rappelons qu'un "palimpseste" est un parchemin dont l'on a effacé la première écriture pour pouvoir écrire un nouveau texte, pratique courante des copistes au  Moyen Âge. 

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