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Publié par Marie-Christine Sentenac

Marie-Christine Sentenac. 

En ces temps où le politiquement correct, relayé par des mouvements divers et variés, voudrait nous imposer des règles de pensées et de vie d’un autre âge, il est rassurant de voir que l’on peut encore jouir sans entrave d’une exposition passionnante.

 

N’en déplaise aux esprits chagrins l’Institut Giacometti s’est penché par l’intermédiaire de ses commissaires Serena Bucalo-Musely et Christian Alandete sur le rapport que le sculpteur entretenait avec le divin marquis, ne confondant pas l’homme et son œuvre. La photographie de Man Ray choisie pour l’affiche suggestive d’une madone berçant avec tendresse un énorme phallus agrémenté de dents (allusion à la "vagina dentata" ?) Femme portant l’Objet désagréable (1931) d’Alberto Giacometti donne le ton.

La période concernée 1929-1934 correspond à la redécouverte, grâce aux surréalistes, des écrits de Sade qui circulaient alors sous le manteau. En ce temps là, on se réconcilie avec le désir et on se libère de la morale bourgeoise. Les cent vingt journées de Sodome et de nombreux textes retrouvés dans les archives de la Bastille sont publiés par Maurice Heine, écrivain et éditeur, passionné par le libertin philosophe. Apollinaire, poète et critique d’art, avait déjà en 1909 imprimé dans sa "Bibliothèque des curieux" Oeuvres du marquis de Sade, pages choisies une sélection de textes, préfacés, critiqués et annotés. L’époque est à la réhabilitation du marquis et la lecture positive de ses écrits ne s’attache pas qu’à l’horreur des descriptions de sévices et autres raffinements voluptueux mais à l’aspect plus politique et universel d’élucubrations monstrueuses destinées à échauffer son imagination. La réflexion l’intéresse plus que la pratique.

Alberto Giacometti, Boule suspendue, 1930-1931. Plâtre, métal et ficelle. 60,6 x 35,6 x 36,1 cm.. Fondation Giacometti, Paris © photo Gilles Kraemer, visite presse,  2019.      Dans les années 1930, Giacometti (qui écrit à Breton en 1933 : " Hier lu Sade qui me passionne beaucoup et je veux continuer… ") réalise des objets à fonctionnement symbolique éminemment érotiques. Il a rejoint en 1929 le groupe surréaliste sous l’impulsion de Dalí, impressionné par La boule suspendue (1930-1931) qui entrera dans la collection d’André Breton. Après sa rupture d’avec le groupe, au bout de cinq ans, il retourne à la  représentation de la figure humaine. Les liens d’amitié noués avec André Masson son mentor, Georges Bataille, Buñuel, Dalí, Michel Leiris, Raymond Queneau perdurent sa vie durant.

Entre caresse et incision… Tous ces objets ne sont pas lisibles au premier regard et une observation attentive permet de constater qu’ils sont dysfonctionnels : la Pointe à l’œil n’atteindra jamais son but, pour Homme et femme, la pénétration est illusoire.

 

 

Alberto Giacometti, Homme et femme, 1928-1929. Bronze. 40 x 40 x 16,5 cm.. Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Paris © photo Gilles Kraemer, visite presse,  2019.      Fleur en danger peut échapper au sort qui semble lui être promis ! Aucun ouvrage de Sade dont il inscrit le nom sur les murs du petit atelier de 24 m² de la rue Hippolyte Maindron n’a été retrouvé lors de l’inventaire de la bibliothèque de l’artiste mais il a annoté de nombreux textes parus sur le libertin entre 1926 et 1935. Éros n’est jamais bien loin de Thanatos dans ces jeux érotiques interdits suggérés par les sculptures. Attraction, répulsion, frustration. Le protestant Giacometti n’a jamais fait mystère de sa fréquentation des prostituées, de sa peur des femmes, victimes et meurtrières.

 

Alberto Giacometti, Femme égorgée. Bronze. 22 x 75 x 58 cm.. Kunstmuseum Basel, en dépôt de la Alberto Giacometti-Stifung, Zürich © photo Gilles Kraemer, visite presse, 2019.     Démembrée à la suite d’un viol la femme peut aussi être perçue comme une sorte de mante religieuse menaçante, fantasme de celui qui regarde, perverti en voyeur. La femme, insecte inquiétant et dangereux, est un symbole récurant chez les surréalistes.

 

Alberto Giacometti, Projet de sculpture surréaliste, 1934. Crayon sur page de carnet. 10,5 x 14,2 cm.. Fondation Giacometti, Paris © photo Marie-Christine Sentenac, visite presse 2019.    Nombre de ses carnets, jamais encore montrés, sont remplis de contes cruels où le viol le dispute à la torture et au meurtre et de dessins éminemment licencieux et suggestifs. La sexualité va de pair avec la cruauté, comme le plaisir avec la souffrance. Son rapport à ses modèles est d’ailleurs placé sous le signe du sado-masochisme comme en témoignent entre autres, Jean Genet ou James Lord, contraints de garder la pose pendant des séances interminables qu’ils assimilaient à des séances de torture. Les fantasmes inassouvis, les désirs inconscients, refoulés, la guerre entre les sexes, sont le ferment de l’œuvre. Impuissance, difficulté d’une sexualité ordinaire. Impuissance psychologique versus impuissance physique; chez Sade l’enfermement développe l’imaginaire et la perte de désir liée à la cinquantaine libère et amène à la jouissance cérébrale des idées. Les contempteurs en seront pour leurs frais, l’exposition tend à prouver que l’art évite le passage à l’acte.

 

Alberto Giacometti, Objets mobiles et muets in Le Surréalisme au service de la révolution, n°3, 1931. 27,6 x 43 cm.. Fondation Giacometti, Paris © photo Gilles Kraemer, visite presse 2019.   Créé en 2003, l’Institut Giacometti qui réunit de nombreuses œuvres de l’artiste est aussi un centre de recherche en histoire de l’art dédié aux pratiques artistiques modernes (1900-1970), ouvert aux étudiants et chercheurs aussi bien qu’aux amateur qui peuvent assister aux conférences, colloques et master-class et visiter toute l’année la reconstitution de l’atelier de la rue Hippolyte Maindron, riche d’une soixantaine d’œuvres. Il siège dans le splendide immeuble art-déco construit par le décorateur Paul Follot pour abriter son atelier et ses appartements. Le bâtiment classé a conservé son décor d’origine, mosaïques, ferronneries d’art, boiseries en chêne, érable, ébène. Une rareté à visiter absolument dans le quartier Montparnasse que fréquentait Alberto.

 

Giacometti / Sade Cruels objets du désir  

21 novembre 2019 - 16 février 2020  

Institut Giacometti - 5, rue Victor Schoelcher 75014 Paris  

Commissariat de Christian Alandete & Serena Bucalo-Mussely. Catalogue. Stéphanie Genand Sade Hors-les-murs. Christian Alandete Giacometti, lecteur de Sade. Serena Bucalo-Mussely Cruels objets du désir. 170 pages. Bilingue français/anglais. Co-édité par la Fondation Giacometti, Paris et FAGE éditions, Lyon. Prix 26 €. Couverture du catalogue représentant Femme tenant l'Objet désagréable, 1931. Photographie Man Ray. Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.  www.fondation-giacometti.fr/          

À la recherche des œuvres disparues. Résultat d’une enquête originale sur les œuvres d’Alberto Giacometti dont on a perdu la trace : disparues ou détruites, cette prochaine exposition réunit des sculptures originales de référence, des dessins inédits, des photographies d’archives, et des évocations d’œuvres disparues. Commissaire : Michèle Kieffer.

 

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