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Publié par Marie-Christine Sentenac

Effroi et fascination, pulsion érotique et violence du sexe, figuration de la blessure et de la meurtrissure, obsession de la chair, supplice, déchirement des tissus, viande sacrifiée sur l’autel des passions, sperme qui jaillit, sang qui gicle. "L’art est un cri pour combattre l’étouffement.". Soixante tableaux, dont douze triptyques, accrochés à 40 centimètres du sol, dans des cadres de bois doré à la feuille, sans aucun cartel explicatif, sidèrent le visiteur. Chacun peut apporter sa part et se projeter dans l’œuvre, comme son image, absorbée par la vitre dans laquelle elle se reflète. Le " regardeur " se voit dans la peinture, dans tous les sens du terme. Les toiles de 2 mètres sur 1 mètre 50 (pour la plupart) transpercent la moelle épinière comme le souhaitait l’artiste : "L’art plastique c’est un côté du système nerveux qui parle tout de suite, sans interprétation.".

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Francis Bacon, Triptych, 1976. Huile, pastel et caractères transfert su toile. 198 x 147,5 cm. chaque panneau. Collection particulière  // à droite Man at Washbasin [Homme au lavabo], 1989-1990. Huile et peinture aérosol sur toile. Marlborough International Fine Art © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, septembre 2019, Centre Georges Pompidou, Paris.    Didier Ottinger, commissaire de l’exposition - assisté d'Anna Hiddleston-Galloni -, parle de l’excès comme remède. Ce n’est pas à une rétrospective de l’œuvre de Francis Bacon (Dublin 1909 - 1992 Madrid) qu’il nous convie mais à une relecture, à la lumière de ses expériences personnelles et littéraires du travail des vingt dernières années de sa vie (1971-1992). Il a fait le choix de cette période charnière, qu’il juge primordiale bien que mésestimée et prétendument moins créative.

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Francis Bacon, Second version of Triptych 1944, 1988. Huile sur toile. 198 x 147,5 cm. chaque panneau. Tate Gallery Londres © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, septembre 2019, Centre Georges Pompidou, Paris.    Autodidacte, Bacon (qui se vantait de ne pas avoir eu de professeur) pense alors être arrivé à l’apogée de son art: à la peinture "immaculée", sans tache, à laquelle il aspire. La critique voudrait qu’il innove et lui reproche de répliquer des toiles antérieures, avec, entre autres, la seconde version en 1988 du triptyque de 1944 (Second Version of Triptych 1944). Lui, refait, car il veut… parfaire.  Il est sûr d’avoir atteint la maîtrise absolue, le summum avec Water from a Running Tap [Eau s'écoulant d'un robinet], 1982. De l’eau immaculée qui coule d’un robinet ! Idéal pour un artiste qui refuse toute interprétation narrative. Aplats d’huile et d’aérosol sur toile.

Pour une fois, la peinture se donne à voir sans se lire (paradoxe de l’exposition) comme c’est trop souvent le cas. Foin des biographies et des extrapolations alambiquées, on touche à l’universel. On est dans la jouissance de la peinture. Quoique… bien vite un bémol se fait entendre. Tout le monde ne connaît pas la sulfureuse biographie du peintre, n’a pas suivi des cours d’histoire de l’art, ne peut acheter un catalogue qui va plomber son budget mensuel. Tout le monde n’a pas un téléphone permettant de télécharger les podcasts qui remplacent le sacro-saint écouteur que l’on va finir par regretter (c’est un comble !) même si le commentaire de six œuvres par Didier Ottinger est instructif et les textes dits (plus ou moins biens) par des comédiens, intéressants. C’est bien dommage pour les réfractaires à la technologie moderne. Qui a parlé de la démocratisation de la culture et de l’accès à… bla bla bla ?

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Charles Matton, Atelier de Francis Bacon, 1986. Matériaux divers. Collection particulière © photo Marie-Christine Sentenac, 2019.    Six œuvres déterminantes pour ce lecteur compulsif ont été choisies dans sa bibliothèque. Il a fallu déblayer des strates de livres accumulés sur le plancher de l’atelier mythique jonché de vieux pulls souillés, d’assiettes servant de palettes et autres objets hétéroclites, pour en établir l’inventaire; près de 1300 publications, des magazines consultés pour leurs illustrations photographiques aux recueils de poèmes en passant par essais philosophiques et romans, ouvrages de médecine, cinéma… le tout conservé au Trinity College de Dublin.   Des textes éclairants qui l’ont influencé sans pour autant qu’il les illustre, sont lus en anglais et en français à l’intérieur de " cages " qui jalonnent le parcours muséal. Y sont épinglés dans des coffrets vitrines les livres ayant appartenu à Bacon. L’état auquel ils sont réduits montre à quel point ils ont été consultés, sans aucun ménagement !

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Francis Bacon, Triptych inspired by Oresteia of Aeschylus, 1981. Huile sur toile. 198 x 147,5 cm. chaque panneau. Astrup Fearnley Museet, Oslo  //  © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, septembre 2019, Centre Georges Pompidou, Paris.    Les six auteurs distingués partagent une même conception, en accord avec celle du peintre d’un monde arbitraire, absurde et tragique. Ils font le procès de l’humanité, alimentent sa vision a-morale du bien et du mal. On connaît la légende, qu’il a largement contribué à construire, du mauvais garçon traînant dans des bouges infâmes, joueur invétéré, alcoolique, amateur de situations extrêmes, mais c’est aussi un gentleman cultivé, parlant le français à la perfection, curieux de tout, fréquentant la gentry. 

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Michel Leiris, L'Âge d'homme, précédé de De la littérature considérée comme une tauromachie, 1964 © photo Marie-Christine Sentenac.     Il lit et relit : Eschyle Les Euménides qui alimente son obsession de culpabilité et dont les furies vengeresses peuplent son univers. Friedrich Nietzsche La vision dionysiaque du monde dualité entre l’apollinien et le dionysiaque. T.S. Eliot La terre vaine qu’il connaît par cœur et par qui il a découvert Eschyle au travers d’une adaptation de l’Orestie. Miroir de la tauromachie de Michel Leiris, avec lequel il tisse de forts liens d’amitié, qui parle de la relation entre érotisme et sacré. Joseph Conrad Au cœur des ténèbres qui conforte ses positions anticolonialistes et Georges Bataille Chronique Dictionnaire qui dénonce le rapport entre civilisation et barbarie.

Vue de l'exposition Bacon en toutes lettres. Francis Bacon, Three Studies of the Male Back [Trois études du dos masculin], 1970. Huile sur toile. 198 x 147,5 cm.. chaque pannean. Kunsthaus Zürich © photo Le Curieux des arts Gilles Kraemer, septembre 2019, Centre Georges Pompidou, Paris.    Il n’est pas forcément inutile de savoir qu’en 1971 Bacon est à Paris pour la rétrospective que lui consacrent les Galeries nationales du Grand-Palais. 108 toiles, un événement considérable pour un artiste vivant, qui l’amène à reconsidérer son œuvre; seul Pablo Picasso (son idole) a eu droit à un tel hommage en 1966. Le 24 octobre, deux jours avant le vernissage, son ex-amant, Georges Dyers, qui avait tenu à l’accompagner, meurt à l’hôtel des Saints Pères où ils résidaient, d’un abus d’alcool et de barbituriques. Ce drame, qui est loin d’être le premier de la vie tourmentée du peintre (son premier amant s’était suicidé), va radicalement changer sa façon de peindre. Bizarrement en complète contradiction avec l’horreur qui vient de le frapper, on voit apparaître dans sa palette des roses, mauves, cyans, jaunes, oranges éclatants en larges aplats; il ose les confronter à des sujets morbides. Technique hétéroclite, rehauts au fusain sur la matière pas encore sèche, pigments soufflés, grattages, jets de poussière. Les triptyques qualifiés de noirs par un critique anglais suivront cette consécration et cette perte qui déclenchera un fort sentiment de culpabilité.   

Vue de l'exposition Francis Bacon en toute lettres © Photo Philippe Migeat. A gauche Triptych August 1972 [Triptyque août 1972], 1972. Tate Gallery, Londres  //  A droite Triptyque mai-juin 1973 [Triptyque mai-juin 1973], 1973. Huile sur toile. Collection Esther Grether Family © The Estate of Francis Bacon/All rights reserved/Adagp and DACS, London 2019 © The Estate of Francis Bacon / All rights reserved, DACS/Artimage 2019 © Photo Philippe Migeat.    Triptyque mai-juin 1973 montre la figure de Georges Dyers se dissoudre dans le lavabo sur le panneau de droite, dans le panneau central il se transforme en ombre aspirée par une créature nocturne. " La mort est l’ombre de la vie " dit Didier Ottinger. Enfin à gauche il est dans la position, absolument triviale, dans laquelle il a été retrouvé mort, sur les toilettes. "Des mouches aux mains d’enfants espiègles, voilà ce que nous sommes pour les dieux : ils nous tuent pour leur plaisir." William Shakespeare. Le roi Lear. Un portrait de Georges Dyers le montre de dos se reflétant dans un miroir d’après la célèbre Vénus à son miroir de Diego Velázquez, 1647 (son maître absolu). On sait que le cinéma (Eisenstein et Luis Buñuel), la photographie (Eadweard Muybridge pour la décomposition des mouvements, Brassaï, Jacques-André Boiffard pour ses monstres " déclencheurs d’images ") ont nourri les visions de cet ogre à l’affût de tout.

Vue de l'exposition Bacon en toute lettres © Photo Philippe Migeat. A gauche Triptych [Triptyque août], 1967. Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Institution, Washington, D.C.  // A droite, Study from the Human Body [Etude d'après le corps humain], 1981. Collection particulière, Londres @ The Estate of Francis Bacon/All rights reserved /Adagp, Paris and DACS, London 2019 @The Estate of Francis Bacon. All right reserved.DACS/Artimage 2019. Photo : Prudence Cuming Associates Ltd.    Sans cartels explicatifs on peut laisser vagabonder son imagination devant Sand Dune [Dune de sable, 1981, Landscape [Paysage], 1978, ou Street Scene (with Car in Distance)[ Scène de rue (avec une voiture au loin)], 1984 qui se démarquent des cris muets, des corps torturés et des visions d’apocalypse et se recueillir sur le seul geste pictural. La scénographie sobre autour des triptyques (jusqu’ici liés au christianisme médiéval) qui immergent le visiteur dans la matière contribue à donner à l’ensemble un sentiment de sacralité et une incongrue sérénité.  

Marie-Christine Sentenac  

Bacon en toutes lettres 11 septembre 2019 - 20 janvier 2020 Centre Georges Pompidou, Paris. L'exposition est présentée du 23 février au 25 mai 2020 au Museum of Fine Arts de Houston   - www.centrepompidou.fr/fr/lib/Expositions 

 

 

 

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