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Publié par Marie-Christine Sentenac

Mystère et glamour au service d’un mythe sur fond d’histoire d’amour, le musée qui a décidé de s’intéresser au XXe siècle de façon différente, hors des habituels sentiers battus, comme aime à le souligner Olivier Gabet, directeur du musée des Arts Décoratifs et commissaire de cette exposition, présente l’univers du maharajah d’Indore figure iconique, célèbre mais secrète. La mise en vente de son mobilier par Sotheby’s au Sporting d’hiver de Monaco en mai 1980 avait attiré des amateurs éclairés, Karl Lagerfeld, Hélène Rochas, Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent…

Bernard Boutet de Monvel, S.A. le maharajah d’Indore (habit du soir), 1929 © Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019 Photo by Prudence Cuming.

In situ de l'exposition Moderne Maharajah. Un mécène des années 30. Photographie de Man Ray, Le maharadja et sa femme, vers 1927. Paris, Centre Pompidou - Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle. Au premier plan, Man Ray, jeu d’échecs, 1927, laiton, argent, or. Chicago, The Art Institute of Chicago © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, MAD - Paris.   

Retombé dans l’oubli jusqu’à la mise aux enchères de son portrait par Bernard Boutet de Monvel en 2016 chez Sotheby’s Paris où l’adjudication à 2  499 000 € avait " ému " le monde de l’art, le prince Yeshwant Rao Holkar II, né en 1908, descendait de guerriers marathes qui prirent le pouvoir au XVIIIe siècle à la chute de l’empire moghol, participant ainsi à l’unité de l’Inde. Il incarne la force symbolique fédératrice du pays. Pionnier de la modernité, riche de deux cultures, parfait exemple de cette génération de souverains entre tradition et progressisme, il fait ses études à Oxford où il se lie d’amitié en 1929 avec Eckart Muthesius, fils d’un architecte reconnu et filleul de Charles Rennie Mackintosh.

In situ de l'exposition Moderne Maharajah. Un mécène des années 30. Sur le mur, photographie d'une Vue du salon de Jacques Doucet avec quelques exemples des commandes spéciales passées à de grands créateurs et artistes : au premier plan, un tapis de Gustave Miklos, mobilier et luminaire de Pierre Legrain, vers 1928-1929, studio Saint James, Neuilly-sur-Seine. Photographe anonyme. Richmond, Virginia, Museum of Fine Arts, fonds Pierre Legrain, inv. 2013.12 © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, MAD - Paris.   

Son précepteur, le Dr Marcel Hardy, un botaniste belge, ancien assistant de l’urbaniste écossais Patrick Geddes, lui  fait connaître le sulfureux Henri- Pierre Roché (l’auteur de Jules et Jim -1953-) qui deviendra son conseiller artistique. Il rend visite à Jacques Doucet dans son studio en octobre 1929, un mois avant sa mort. Fasciné par l’homme et son intérieur (dont on peut voir une reconstitution), il rachètera de nombreuses pièces lors de la vente après décès du couturier. La genèse de son projet date de cette rencontre inspirante. Est exposée pour la première fois une lettre du jeune prince qui remercie le plus grand collectionneur et mécène français de son temps de l’avoir reçu.

L’"oxymorique" titre de l’exposition Moderne Maharajah devrait alerter le visiteur, alléché par le mot Maharajah. S’il s’attend à un univers exotique de palace des mille et une nuits, paillettes et éléphants blancs parés de diamants, il sera sans nul doute déçu par cette exposition qui est un déchaînement de raffinement minimaliste. La quintessence des lignes épurées de l’Art-Déco se retrouve ici.

In situ de l'exposition Moderne Maharajah. Un mécène des années 30. Sur le mur, photographie du Hall d’entrée. Portrait du maharajah d’Indore en tenue de soirée par Bernard Boutet de Monvel, mobilier et luminaires d’Eckart Muthesius, tapis d’Ivan Da Silva Bruhns, vers 1933. Collection Vera Muthesius © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, MAD - Paris.  

Il fait construire en 1930 sur les fondations d’une ancienne résidence, Manik Bagh, (terminé en 1933), réservé à la vie privée ; les cérémonies officielles se tiennent dans les anciens palais familiaux. Eckhart Muthesius, parangon d’une architecture nouvelle, se voit confier le chantier. Il a non seulement conçu une demeure très colorée mettant en valeur des matériaux négligés à l’époque: le métal, le cuir synthétique, le verre… mais créé des meubles, des appliques, un train aménagé, un avion, une caravane pour la chasse et  élaboré de nombreux projets à l’esthétique moderne, certains jamais réalisés, dont les plans sont exposés. Le prestigieux Temple de la Méditation, imaginé par Constantin Brancusi, ne verra jamais le jour non plus. Il devait servir d’écrin à Oiseau dans l’espace (1933), en bronze doré, ainsi qu’a une version en marbre noir et une en marbre blanc (1936) de la même sculpture. Outre la conjoncture instable, le décès de la maharani Sanyogita Devi en 1937, à l'age de 23 ans,  semble avoir mis fin à cette aventure singulière dans laquelle elle joua un rôle essentiel.

Bernard Boutet de Monvel, S. A. la maharani d’Indore (robe du soir occidentale), 1931 © Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019 Photo by Prudence Cuming.

Après son décès le prince retournera dans un relatif anonymat jusqu’à sa mort le 5 décembre 1961 à Bombay. Une vingtaine de créateurs dont la quasi totalité des membres de l’UAM (Union des artistes modernes) ont contribué à la cohérence de l’entreprise, cornaqués par le couple royal qui s’investit totalement dans l’entreprise.

In situ de l'exposition Moderne Maharajah. Un mécène des années 30. À droite Le Corbusier, Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret, chaise longue basculante modèle B 306, piétement en métal peint, structure en tube d’acier chromé, recouverte initialement de fourrure puis postérieurement à son achat d’une peau de léopard, éditions Thonet, vers 1931, H. 80; L. 160; Pr. 50 cm.. Collection particulière. À gauche Eileen Gray, fauteuil Transat acquis par le maharajah en 1930, bois laqué, métal chromé, cuir, H. 73,7; L. 53; Pr. 89,5 cm.. Collection particulière © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, MAD - Paris.    

Incontournables, le Fauteuil Transat  d’Eileen Gray et la Chaise longue basculante (vers 1930) de Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret et Le Corbusier, dans une inédite version recouverte de fourrure de panthère. Jacques-Émile Ruhlman en 1929 n’hésite pas à présenter au Salon des artistes décorateurs un Studio pour un prince héritier des Indes, les prospections menées par le prince et son épouse n’ayant pas échappé aux créateurs. Le stand de Charlotte Alix et Louis Sognot au salon des artistes décorateurs de 1930 montre un Essai de salon de repos pour une habitation coloniale. Leur interprétation des chambres avec des lits en métal chromé et verre est d’une incroyable avant- garde. Puiforcat dessine de la vaisselle, une ménagère pour le palais ainsi qu’un monogramme pour chacun des époux Holkar.

Man Ray, Le maharajah et la maharani d’Indore, vers 1927-1930 © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019 Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard.   

Attiré par la liberté surréaliste de Man Ray, le prince lui commande une série de photographies notamment lors de son voyage de noces à Cannes. On y découvre un couple amoureux, loin des conventions, la maharani Sanyogita Devi se prêtant au jeu de poses inattendues pour une souveraine, indienne de surcroît.

Bernard Boutet de Monvel, S. A. la maharani d’Indore (costume traditionnel), 1933-1934. Huile sur toile. 175,26 x 175,26 cm. avec cadre. Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019. Photographie by Prudence Cuming.   

Bernard Boutet de Monvel, S. A. le maharajah d’Indore (costume traditionnel), 1933-1934. Huile sur toile. 181,5 x 181,5 cm.. Collection Al Thani. 2019 / Adagp, Paris, 2019. Photographie by Prudence Cuming.   

Les portraits en pied de Bernard Boutet de Monvel, disposés dans la rotonde, se font face. La version en costume européen (1929-1931) peinte avant celle en costume traditionnel (1933-19334). L’élégance naturelle du jeune maharajah d’Indore, son port altier, son profil aquilin et la finesse des ses mains marque les esprits. Les fameuses "poires d’Indore" collier de diamants de Golconde de 47 carats chacun qui rehaussait l’élégante robe du soir à l’antique de Worth de la maharani est aussi porté par le maharajah qui pose dans ses habits traditionnels de monarque marathe.

In situ de l'exposition Moderne Maharajah. Un mécène des années 30. Le tapis de la chambre du maharajah d'Indore d'Ivan Da Silva Bruhns, vers 1930, velours de laine, tissage au point noué à la manufacture de Savigny-sur-Orge. 646 x 331,5 cm.. Collection particulière © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, MAD - Paris.   

La scénographie de l’exposition de Giovanni Commana et Yva Berton Gajsak s’est construite autour du tapis de Ivan Da Sylva Bruhns pour la chambre du maharajah. Long de plus de 6 mètres pour une largeur de plus de 3 mètres,  tel un tableau abstrait il devait selon les termes du licier, au même titre que l’ensemble des tapis qui couvraient presque totalement les sols " magnifier l’ameublement pour créer des ensembles cohérents et harmonieux ". Composants naturels inspirés des techniques berbères, sobriété de la gamme chromatique, les ocres, beiges, bleus, roses répondent aux teintes des murs.

Eckart Muthesius, Hall d’entrée, vers 1933. Portrait du maharajah d’Indore en tenue de soirée par Bernard Boutet de Monvel, mobilier et luminaires d’Eckart Muthesius, tapis d’Ivan Da Silva Bruhns © Collection Vera Muthesius / Adagp, Paris, 2019.  

De nombreuses photographies d’archives, la mise en scène des aménagements et décors intérieurs de la demeure royale, des bijoux des plus grands joailliers de la Place Vendôme, d’émouvants films de la famille et des amis du couple font revivre ces personnalités atypiques, figures incontestées de la vie parisienne, dont la beauté a marqué les esprits, globe-trotteurs généreux, mécènes cosmopolites, révolutionnaires dans leur approche des arts.

Marie-Christine Sentenac.

Moderne Maharajah. Un mécène des années 1930 

26 septembre 2019 - 12 janvier 2020 - Musée des Arts Décoratifs - Paris

Commissariat général Olivier Gabet. Commissaires Raphaëlle Billé & Louise Curtis 

https://madparis.fr/  &  www.lecurieuxdesarts.fr/2016/03/du-chic-de-l-entre-deux-guerres-bernard-boutet-de-monvel.html

 

 

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