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Publié par Gilles Kraemer & Guillaume Kraemer

Il y eut le victorieux Ulysse, celui de Christiane Jatahy, celui de Blandine Savetier. Ce poème d'Homère, à l'origine de la construction imaginaire de l'Europe, résonnant du voyage du Grec vainqueur de Troie, de l'autre, de la rencontre avec l'étranger. Mais, le vaincu de L'Énéide de Virgile, devons-nous l'oublier ?

 

Sous d'autres cieux © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Pensons-nous à cette narration conduisant le Troyen, de sa ville détruite vers Carthage puis en l'Italie pour la fondation de la future Rome qui dominera, et les Grecs et le monde connu ? Songeons-nous à cette épopée des exilés, à ces  Troyens s'enfuyant de leur ville, à ces apatrides recherchant une terre hospitalière pour la renaissance d'une nouvelle Troie ? Avant d'entendre, de voir, mais aussi de sentir car tous les sens sont convoqués pour Sous d'autres cieux mis en scène par Maëlle Poésy, scénographié par Damien Caille-Perret, arrêt au musée avignonnais Granet. Dans cette cotation des 3 A - Aix-en-Provence, Arles & Avignon -, entre opéra, photographie et théâtre, il faut parfois sortir de ce triangle festivalier et regarder ailleurs, vers Pierre-Narcisse Guérin. 

 

Pierre-Narcisse Guérin (1744-1833), Énée racontant à Didon les malheurs de Troie (détail), 1819. Huile sur toile. 131 x 176 cm.. Prêt du musée des Beaux-Arts de Bordeaux du 2 juillet au 30 octobre 2019 © photo Le Curieux des arts Guillaume Kraemer, juillet 2019.

Énée raconte ses aventures à Didon et à sa sœur, en présence d'Ascagne, le fils du prince troyen. Cette scène centrale de l'Énéide, s'évoque dans une retranscritption visuelle par Damien Caille-Perret, une '' chorégraphie donnant une sensation du voyage ''.

 

Sous d'autres cieux © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Le groupe des sept acteurs-danseurs avance et recule, dans des déplacements évoquant une embarcation ballottée ou affrontant les vagues, les tempêtes, tous derrière Énée, entre Thrace, Délos, Paros, Naxos, Santorin, la Crète, entre Etna et Charybde et Scylla, un voyage ne cessant jamais depuis six années. Une narration qui n'a pas besoin de s'exprimer, le dialogue des corps soumis aux épreuves y suffit. Didon les observe, muette.

 

Marc Lamigeon, Sous d'autres cieux © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

Tout débuta dans une Troie trahie par un cheval de bois, évoquée par sa tête déterrée par Énée. La cité allait disparaître dans les flammes et les étincelles de feu de la vidéo, la fumée omniprésente – avez-vous senti l'odeur du bois brûlé dans le cloître des Carmes ? - d'où surgissent les fantômes de son épouse Créuse et d'Hector.

L'histoire des six premiers chants traduit par Kevin Keiss, à laquelle celui-ci adjoint des épisodes d'écriture originale, pouvait commencer. Plus de deux heures de pur plaisir poétique.

 

Sous d'autres cieux © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon.

'' J'ai souhaité une traduction construite pour l'oralité, pour les voix, pour les corps, la narration passant par la rythmique dans un mélange des danseurs et des acteurs '' précise Maëlle dans cette histoire dominée par trois dieux : le mâle Jupiter à la tête de taureau s'exprimant en espagnol, – vient-il de saillir Europe dans une de ces métamorphoses dont il use pour ses conquêtes sexuelles ? -, Vénus en italien et Junon en farsi, poursuivant de sa colère Énée. Comment ne songerait-on pas aux puissants de la Tétralogie en regardant ces trois personnes qui malgré leur langue différente se comprennent ? Les hommes sont des marionnettes soumis aux décisions des dieux, Vénus soutenant son fils partagé entre l'amour de sa mère et la haine de Junon voulant sa perte. Au milieu, Jupiter tente de régler cette affrontement, dépêchant son fils Mercure non aux pieds ailés mais plus Amour avec ses inattendues ailes pour rappeler Énée à sa mission : celle de la fondation d'une nouvelle Troie. Le roi de l'Olympe serait-il trop lâche pour agir directement ?

Didon règne sur Carthage, souveraine dans sa grandeur, connaissant le drame de l'errance. Elle accueille dans une longue et belle tirade - présence incandescente de Véronique Sacri -, à bras ouverts le fugitif, sans qu'il soit présent, ce héros malgré lui, soulignant que '' les cités ne sont que des fictions ''. Elle en sait quelque chose, l'exilée de Tyr qui s'unira à Énée dont elle est follement tombée amoureuse, préférant les sentiments au pouvoir, ce que lui reprochera son peuple dont l'on entend, dans un bruissement, la rumeur négative. " Dans ma démence, je t'ai accueilli ", ses derniers mots avant la tirade de la douleur et son suicide. Didon, Énée l'apercevra, lorsqu'il descendra aux Enfers pour y rencontrer Anchise.

 

Sous d'autres cieux © photo Le Curieux des arts Guillaume Kraemer, 8 juillet 2019, Festival d'Avignon.

Maëlle Poésy © photo Le Curieux des arts Guillaume Kraemer, 5 juillet 2019, Festival d'Avignon.

Gilles Kraemer

représentation du lundi 8 juillet 2019

séjour et déplacement personnel à Avignon

d'après L'Énéide de Virgile Sous d'autres cieux

6 7 8 | 10 11 12 13 14 juillet 2019 à 22 h puis en tournée

Cloître Des Carmes - Avignon

Harrison Arevalo, Jupiter, la Sybille, un Troyen

Genséric Coléno-Demeulenaere, Hector, Mercure, un Troyen

Rosabel Huguet, Vénus mère d'Énée, une Troyenne

Marc Lamigeon, Énée

Roshanak Morrowatian, Junon, épouse et sœur de Jupiter, une Troyenne

Philippe Noël, Anchise père d'Énée

Roxane Palazotto, Sinon, Créuse, Palinure

Véronique Sacri, Didon

Et les voix de Jalal Altawil, Romain Gneouchev, Hatice Ozer. Adaptation Maëlle Poésy, Kevin Keiss

Texte, traduction, dramaturgie Kevin Keiss

Mise en scène Maëlle Poésy

Scénographie Damien Caille-Perret

Vidéo Romain Tanguy

Chorégraphie Rosabel Huguet, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, Roshanak Morrowatian Assistanat à la mise en scène Aurélie Droesch.

Pierre-Narcisse Guérin (1744-1833), Énée racontant à Didon les malheurs de Troie (détail), 1819. Huile sur toile. 131 x 176 cm.. Prêt du musée des Beaux-Arts de Bordeaux du 2 juillet au 30 octobre 2019 © photo Le Curieux des arts Guillaume Kraemer, juillet 2019.

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