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Publié par Gilles Kraemer

Quel est l'auteur de ce carton - fusain ou carboncino et rehauts de blanc de plomb, piqué pour le report - que le duc d'Aumale acquit à prix d'or en 1862 à la barbe des britanniques, ne souhaitant pas que le British Museum se l'approprie ? " Une œuvre aussi décisive qu'énigmatique " comme le souligne Xavier Darcos dans sa préface du catalogue de l'exposition La Joconde nue.

Un clin d’œil Marcel Duchamp ! Buzz souhaité, l'affiche de l'exposition rouge sang, celui de la passion, de l'amour, se barre de l'affirmatif " le mystère enfin dévoilé ". Elle va enflammer tous les amoureux de Léonard, cette Joconde dévêtue, cette Femme nue dite La Joconde nue. Il revenait à Mathieu Deldique, co-commissaire avec Vincent Delieuvin et Guillaume Kazerouni de nous raconter l'histoire de ce carton acquis comme un Leonardo da Vinci par le duc, mais aussi de cette beauté singulière devenue idéale.

Léonard de Vinci (1452 - 1519) ? ou son atelier, Femme nue, dite La Joconde nue. Carboncino et blanc de plomb, piqué pour le report. 74,8 x 50 cm.. Chantilly, musée Condé © RMN-Grand Palais domaine de Chantilly, Michel Urtado.

"Dessin fortement dénaturé par de nombreuses interventions anciennes " souligne Bruno Mottin du C2RMF qui l'examina sous toute les coutures pour arriver à la conclusion de "son attribution à un artiste de premier plan, qui pourrait être Léonard de Vinci". La lecture de la bibliographie impressionnante de ce carton le donne dès 1899 comme entourage de Léonard, école, Léonard avec un point d'interrogation, Léonard, exécution par un élève avec intervention de Léonard. L'étude auprès du Centre de recherche et de restauration des musées de France fit apparaître " un réseau de hachures repérable sur le visage et le buste [est] caractéristique de la manière d'un artiste gaucher ". Nul n'ignore que l'élève d'Andrea del Verrocchio (auquel le palazzo Strozzi vient de consacrer une exposition à Florence) était gaucher !

Cette personne, poitrine nue, seins saillants, très androgyne, musculature masculine, mains comme des battoirs, est une image d'une certaine beauté, intellectualisée. Toutes les portes sont ouvertes, d'un tableau mythologique à un portrait, la coiffure rappelle la Vénus capitoline, donc la main d'un artiste sensible à la culture antique.

Atelier de Sandro Botticelli (1445 -Florence- 1510), Portrait allégorique d'une jeune femme. Tempera sur toile // Piero di Lorenzo detto Piero di Cosimo (vers 1461-Florence-1522), Portrait de Simonetta Vespucci. Tempera sur bois // Bartolomeo Veneto (actif entre 1502 et 1531), Portrait idéalisé d'une courtisane en Flore. Huile et tempera sur bois © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, musée Condé, Chantilly, 2019.

Bartolomeo Veneto (actif entre 1502 et 1531), Portrait idéalisé d'une courtisane en Flore. Huile et tempera sur bois de peuplier. 43,6 x 34,6 cm.. Francfort, Städel Museum © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, exposition Aldo Manuzio il rinascimento di Venezia, Gallerie dell'Academia, Venise, 18 mars 2016.

" Couvrez ce sein, que je ne saurais voir, / Par de pareils objets les âmes sont blessées, / Et cela fait venir de coupables pensées ".  Ses "aïeules" étaient beaucoup plus réelles, plus "sexy"? bien qu'idéalisées. Trois femmes nous accueillent, téton  à l'air. Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo, vers 1480, Portrait allégorique de l'atelier de Sandro Botticelli, vers 1480 et surtout le fascinant Portrait idéalisé d'une courtisane en Flore de Bartolomeo Veneto, vers 1505, couverture du catalogue de l'exposition vénitienne Aldo Manuzio il rinascimento di Venezia en 2016, un mixte entre le monde païen de la mythologie classique et les principes de la foi chrétienne dans le pendentif cruciforme et la symbolique des fleurs. 

François Clouet (Tours vers 1515 - 1572 Paris), Dame au bain, vers 1570 (détail). Huile sur panneau de chêne. 92,3 x 81,2 cm.. Washington, National Gallery of Art © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, musée Condé, Chantilly, 2019.

La postérité de cette nudité a donné naissance à d'autres images, héritage fécond outre-Alpes, dans les pays du Nord, chez l'anversois Joos van Clève. François Clouet est à l'honneur avec Dame au bains, 1571; le prêt de ce tableau est exceptionnel, n'ayant pas été vu en France depuis 1904. Objet de nombreuses interprétations, faut-il y voir une maîtresse royale, Diane de Poitiers, Gabrielle d'Estrées mais aussi la reine Marie Stuard captive d'Élisabeth Ier, une Vénus, une femme relevant de ses couches ? Femme dans son bain que l'on retrouvera en compagnie d'une autre femme dans le célébrissime Gabrielle d'Estrées et sa sœur d'un anonyme, prêt du Louvre, dans une comparaison avec deux autres toiles du même sujet. L'exposition se clôt avec Sabina Poppæa, romaine à la beauté idéale et légendaire.

Sans oublier que la vieillesse est là, que nous nous retrouverons tous devant la même porte; la Femme entre les deux âges blottie contre son jeune et vigoureux amant sera un jour du côté qu'elle repousse aujourd'hui.  

Gilles Kraemer

La Joconde nue

1er juin-6 octobre 2019

Musée Condé, Domaine de Chantilly - Oise

Commissariat de Mathieu Deldicque, Vincent Delieuvin & Guillaume Kazerouni

Catalogue. 224 pages. 150 illustrations. Bibliographie très fournie. In fine éditions d'art (que reste-t-il "in fine" après une exposition si ce n'est le catalogue ?). 29 €. Gardes et contre-gardes en ouverture avec le carton de Chantilly et en clôture avec Mona Lisa. Nombreuses contributions dont celle de Carole Bluemenfeld autour de la personnalité de William Thibaud, vendeur de La femme nue, dans un temps où Rome fut la capitale européenne du marché de l'art et lieu des ventes du cardinal Fesch.

Jean Clouet (1475/1485 - 1540-1541) , Marie de Langeac, dame de Lestrange (1508 - 1588), vers 1530. Pierre noire, sanguine et craie blanche. 29,2 x 20,2 cm..  © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, musée Condé, Chantilly, exposition Clouet. Le miroir des dames. 2019.

Deux autres expositions, au château, aux mêmes dates.

Clouet. Le miroir des dames. Quarante dessins du cabinet d'Arts graphiques du musée Condé, de Jean le père et François le fils, entre 1519 et 1565, portraits des nobles dames de la cour des Valois. Nombre furent commandés par la reine Catherine de Médicis à François. Commissariat de Mathieu Deldicque, conservateur du Patrimoine au musée Condé. Catalogue. 96 pages., Éditions Faton, 19,50 €.

Le Cabinet des livres au féminin. Trésors de la Renaissance. Le Cabinet des livres du duc d'Aumale met en lumière le scavoir des femmes, les figures idéalisées en poésie, les charges satiriques, les portraits dans les traités moralisateurs, l'instruction, les princesses humanistes et bibliophiles. Commissariat de Marie-Pierre Dion avec le concours d'Hélène Jacquemard et Florent Picouleau. 

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