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Publié par Gilles Kraemer

Jeanine De Bique et Tim Mead. Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
"Mon papa est parti et je suis rester (sic) tout seul" a écrit son fils Flavio sur le rideau de scène. L'action est annoncée. Rodelinda (1725) d'Haendel, sous la direction incandescente d'Emmanuel Haïm - qu'elle dirigea pour la première fois en 2011 au Glyndenbourne Touring Opera - peut débuter. 
Livret de Nicola Francesco Haym, adapté de celui d’Antonio Salvi, lui-même inspiré de Pertharite, roi des Lombards de Pierre Corneille (1651). C'est dire que lutte de pouvoir, ambition, passion, infidélité supposée ou réelle, exacerbation des sentiments, retournement, meurtre seront présents.  "Mais ce qui convoque ce maelström de sentiments, c’est d’abord la douleur face au deuil" souligne la note d'attention de Jean Bellorini et Mathieu Coblentz, celle d'une mère, Rodelinda Jeanine De Bique prête à faire immoler son fils par Grimoaldo Benjamin Hulett. Cette intrigue foisonnante en mille rebondissements réunit "six personnages en quête de ... tragédie". Bertarido roi destitué et tenu pour mort. Rodelinda, son épouse inconsolable et partagée de sentiments. Grimoaldo, usurpateur du trône. Eduigue, sœur de Bertarido, fiancée de Grimoaldo et convoitée par Garibaldo qui souhaite prendre le pouvoir. Seul Unolfo, tout en conseillant Grimoaldo est resté fidèle à Bertarido qu'il sait vivant, presque son double, son frère musicalement puisque les deux rôles sont tenus par des contre-ténors.
 
Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
Plus le septième personnage, rôle muet, le jeune fils, " Notre idée est de placer Flavio au centre, que tout se passe sous ses yeux, ou plutôt dans son esprit : ces trois heures de musique pourraient être le dernier quart d’heure d’un enfant ... " souligne Jean Bellorini. Et, pour mettre en images ceci, "À la manière de travellings de cinéma, les personnages voyagent, immobiles. Nous sommes dans l’univers mental de Flavio posant son regard sur le monde sans concession des adultes, avec toute la fantaisie et la violence d’un rêve ou d’un cauchemar d’enfant".
 
Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
Belle idée mais répétée pendant 2 heures 45 de musique, ceci lasse, donne le tournis avec ces décors bougeant sans cesse et ces chanteurs en équilibre sur le tapis roulant. Pour prévenir le spectateur que l'air chanté en solo, en duo ou en quintet est important, primordial, capital, que son attention est requise, un cadre de néons descendu des cintres, tel le "deus ex machina du compositeur" entoure les chanteurs visualisés dans cet écran de télévision. Impossible pour eux de s'enfuir, encerclés de la sorte.  Précisant les intentions du metteur en scène, un petit train circulant entre cour à jardin puis en sens inverse, transporte de minuscules décors. Les décors réels ne sont d'ailleurs guère grands, les portes basses obligeant les chanteurs à se baisser pour les franchir.  Ceci n'est pas nouveau; pour sa pièce Karamazov, d'après Les Frères Karamazov de Dostoïevski, vue à la Maison des Arts de Créteil en février 2017, Jean Bellorini usait déjà de la petite pièce et du plateau mouvant. Que penser de l'acte I, scène V, Garibaldo Andrea Mastroni, chantant Di Cupido impiego i vanni  dans une gestuelle trop saccadée, avec des baigneurs dans les cintres dont l'un chutera à la fin ? Ou des visages des chanteurs parfois masqués par un bas qui les transforment en têtes de libellules. Ou l'intervention de marionnettes pour représenter Bertarido frappant mortellement Garibaldo s'apprêtant à assassiner Grimoaldo. Serait-ce un rappel du théâtre de marionnettes sicilien, d'Orlando furioso, Ariodante ou Alcina  et un clin d’œil aux précédents opéras d'Haendel ? 
 
Jeanine De Bique. Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
Regard plus adéquat à l'acte I, lors de la scène dans le cimetière, aux tombes cerclées de néons, avec cette magnifique grille dorée. Dans le décor de lustres, dans un jeu de reflets avec le fond de la scène dorée. Lorsque Rodelinda et sa belle-sœur Eduige Avery Amereau apparaissent dans des profils à la Carmontelle. Lorsque cette dernière éteint des doigts, un puis deux puis trois puis quatre chandeliers, quelle magnifique image et sublime trouvaille. Lumières travaillées dans le bleuté, le rouge, le rose, les noirs. Je craignais les costumes confiés à Macha Makeïff après Éblouissante Venise ! au Grand Palais (il aurait mieux fallu un point d'interrogation pour la scénographie perturbante de cette exposition. "Voir Venise... et repartir déçu" écrit La Tribune de l'art latribunedelart.com/eblouissante-venise-venise-les-). Mis à part la chemise à jabot flashy couleur stabilo vert de Garibaldo et la tenue pas très heureuse d'Eduige,  l'ensemble reste dans un registre sobre.
 
Jeanine De Bique et Benjamin Hulett. Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
Andrea Mastroni et Avery Amereau. Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.

 

Jeanine De Bique © photographie Gilles Kraemer, 4 octobre 2018.
Les voix ? Sublimes. Jeanine De Bique, royale, impériale, partagée entre les tourments de la mère et de l'épouse éplorée. Moment intense dans la scène VII de l'acte I, devant la tombe de son mari Ombre, piante urne funeste, dans un tempo très long; l'on souhaiterait que ceci ne cesse jamais. Ou dans l'acte III, ne voulant plus que la mort et débarrassée de son horrible masque bas dans l'éclatement de la douleur du sublime  Se' I mio duoi non è si forte.  Aisance totalement incarnée dans les différentes phases de ses sentiments jusqu'à l'acmé de la dernière scène de l'acte II, celui des époux se disant adieux dans le déchirant Io t'abbracchio.  Comment ne pas rester tétanisé devant ce moment d'une grâce indicible incarné par Jeanine De Bique et Tim Mead dont les voix arrachent des frissons. 
Ce contre-ténor, ayant déjà interprété ce rôle en 2017 à l'Englisch National Opera, nous avait fortement impressionné dans Jephtha du même compositeur, en janvier 2017, à Garnier lecurieuxdesarts.over-blog.com/2018/01/it-must-be-so-jephtha-va-droit-au-guth-a-garnier.html.  Comment ne pas être à ses côtés dans sa longue complainte interrogative Dove sei, amato bene ? ou lorsqu'il vous porte aux sanglots avec Con rauco mormorio.  Benjamin Hulett, ténor parfait du tyran finalement au grand cœur et clément qui abdiquera pour rendre ce trône qu'il a usurpé. Superbe dans le désespoir et fabuleux de rage dans l'air ton amant est mon rival.   
 
Opéra de Lille. Haendel. Rodelinda © Simon Gosselin. 2018.
Avery Amereau, prodigieuse Edwige, les cheveux en furie, voix emplie de fureur dans Lo farò dirò : spietato au mille intonations dans cette voix de la vengeance et de la détermination  dont elle fera preuve tout au long de cet opéra. Andrea Mastroni, parfait dans la peau du manipulateur, adepte d'un billard à trois bandes. N'avait-il pas endossé le costume de Sparafucile dans Rigoletto. Le noir de l'âme lui va parfaitement. Il est merveilleux dans cette interprétation de Garibaldo, toujours présent, campé dès le début, prêt à aider contre une promesse de mariage, jouant d'un faux amour envers Eduige Di Cupido inpiego i vanni. Second contre-ténor, le polonais  Jakub Jósef Orliǹski. Doit-on rappeler sa prestation dans Vedro con mio diletto, extrait de Giustino de Vivaldi, enflammant You Tube, en juillet 2017 à Aix.  https://www.bing.com/videos/search?q=jakub+josef+orlinski&&view=detail&mid=B86CF98259A6BCC20229B86CF98259A6BCC20229&&FORM=VRDGAR. Semblable sentiment à Lille face à cette voix captivante dès la scène du cimetière, cristalline dans Un zeffiro spiro
 
La direction d'Emmanuelle Haïm ? Parfaite, dans un soutien sans faille des voix, l'osmose avec ses musiciens. Ressentirons-nous un identique et immense plaisir lorsque qu'elle dirigera la version concert, au TCE lundi 10 décembre 2018 ? Aucun doute. 
Place déjà achetée.  Pour cette concentration unique et primordiale autour de la musique et des voix. 
 
Gilles Kraemer
place achetée, orchestre
déplacement et séjour à Lille à titre personnel
10 minutes d'applaudissements
 
CultureBox Live le 11 octobre puis en replay pendant 6 mois culturebox.francetvinfo.fr/
 Rodelinda regina de'Longobardi
Opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Livret Nicola Francesco Haym d’après Antonio Salvi inspiré de Pierre Corneille
Direction musicale Emmanuelle Haïm - Orchestre Le Concert d'Astrée
Mise en scène, scénographie, lumière Jean Bellorini 

Rodelinda (soprano) Jeanine De Bique
Bertarido (contre-ténor) Tim Mead
Grimoaldo (ténor) Benjamin Hulett
Eduige (contralto) Avery Amereau. Au TCE avec Romina Basso
Unolfo (contre-ténor) Jakub Jósef Orliǹski. Au TCE avec Paul-Antoine Bénos-Djian  
Garibaldo (basse) 
Andrea Mastroni 
Flavio (l’enfant) Animata Diouaré (4, 9 et 11 oct.), Souleymane Sarr (6 et 14 oct.)
 
Nouvelle production de l’Opéra de Lille. Coproduction Théâtre de Caen, Teatro Municipal de Santiago, Opéra National du Chili (autre chef et autre distribution en août 2019)
 
Représentations à Lille je 4, sa 6, ma 9, je 11 et de 14 octobre 2018
Représentations à Caen les 9 et 11 novembre 2018
Représentation scénique au TCE, Paris le 10 décembre 2018
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