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Publié par Gilles Kraemer

Jean Duvet (vers 1485-1559 ?). La licorne purifie une source. Suite de la licorne. Langres. Vers 1555-1559. Burin. Prêt de la Bibliothèque nationale de France © BNF.  

Langres, ville haute, place forte royale face à la Bourgogne, à la France-Comté et à la Lorraine, toujours entourée de ses murailles. 8 000 habitants aujourd'hui, le même nombre que lors de la présence romaine. Son musée d'Art et d'Histoire présente une magnifique exposition consacrée à la Renaissance de cette cité, riche d'un patrimoine privé et public du XVIe siècle.

 

Maître de Jacques de Césolles. Jeu des échecs moralisés. Langres ou Lorraine ? Vers 1480-1485. Paris, BnF, manuscrits, français 2000 © BnF.

Parcours labyrinthique pour la remarquable exposition Langres Renaissance, labellisée d'intérêt national - 175 œuvres dont 80 spécialement restaurées, prêtées par 26 institutions - dans ce musée inauguré en 1997 à l'architecture de béton. Voir les salles consacrées aux imprimés et aux estampes, les quitter, longer une coursive, chercher l'escalier pour arriver dans une pièce étonnante exposant de merveilleux manuscrits - selon Maxence Hermant, "la production et la commande de manuscrits enluminés à Langres à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance restant encore à ce jour un terrain d’investigation", citant le Maître du Missel de Troyes principal enlumineur troyen du milieu du XVIe siècle ayant travaillé à plusieurs reprises pour des commanditaires langrois, Guillaume Hugueniot, le Maître de Michel Jouvenel des Ursins, "toutes ces questions restent ouvertes et l’existence même d’ateliers d’enlumineurs langrois pérennes après Guillaume Hugueniot ne semble pas acquise" -.

Anonyme. Vierge. Langres, jubé de la cathédrale Saint-Mammès. Vers 1550. Pierre calcaire assimilée à de la pierre de Tonnerre. Restes de polychromie partiellement rouge, traces de jaune, traces de blanc. H 193  cm.. Saint-Loup-sur-Aujon (Haute-Marne), chapelle du couvent du Cœur-immaculé-de-Marie.    Anonyme, Saint JeanLangres, jubé de la cathédrale Saint-Mammès. Vers 1550. Pierre calcaire assimilée à de la pierre de Tonnerre. Restes de polychromie partiellement rouge. H 198  cm..Saint-Loup-sur-Aujon (Haute-Marne), chapelle du couvent du Cœur-immaculé-de-Marie © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Langres Renaissance.

Et, enfin arriver dans l'ancienne chapelle consacrée à la peinture et à la sculpture avec la Vierge et Saint Jean pièces exceptionnelles de la sculpture langroise de la Renaissance, vers 1550, ayant conservé quelques traces de polychromie. Installées au sommet du jubé monumental de la cathédrale, elles furent démontées à la Révolution pour se retrouver sur la façade de la chapelle du couvent de Saint-Loup-sur-Aujon (Haute-Marne). Déposées et restaurées, leur présentation ici est un moment fort. Comme l'est, témoignage des décors intérieurs, le manteau de cheminée de la Maison Renaissance, bas-relief des amours de Mars et de Vénus tirées des Métamorphoses d’Ovide, également restauré.

L'on prolongera ce parcours en visitant la cathédrale Saint-Mammès, constatation in situ de ce que fut l'effervescence créatrice qui régnait dans cette ville. Sans oublier la "Maison Renaissance", chef-d’œuvre d'un hôtel particulier langrois construit entre 1540 et 1550, réservant la surprise d'un studiolo - cabinet de travail de Claude Bégat - de nouveau accessible après plus de 30 ans de fermeture.

Jacques Langlois ou Pierre Blassé, d’après Jean Cousin père (vers 1503 - 1560 / 1562) Cycle de la Vie de saint Mammès : Mammès devant le gouverneur de Cappadoce, Paris 1544 - 1545. Tapisserie en laine, sayette et soie. H. 435 cm. × l. 475 cm.. Paris, musée du Louvre (anc. collection Maurice Lereuil, legs en 1940). Inscr. : Sainct Mammes [, ] aprés avoyr festiee et se estre declaré a ceulx/ qui le vouloyent prandre [, ] ayans differé pour la peur qu’ils/heurent des bestes [, ] de luy mesmes avec ung lyon s’en alla /presenter au duc Alexandre qui le feist martiriser (dans la bordure inférieure). © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Langres Renaissance.

Important foyer artistique et intellectuel au XVIe siècle, la ville bénéficia du mécénat d'illustres hommes. Claude de Longwy, cardinal de Givry, fastueux prince de l'Église, commanda le jubé monumental de la cathédrale et les huit tentures de la Vie de saint Mammès, s’adressant à Jean Cousin (originaire de Sens) pour les cartons payés 200 écus et aux lissiers parisiens Pierre Blassé et Jacques Langlois pour le tissage réalisé en 1544-1545 estimé à 640 écus. Trois des huit pièces ont traversé les siècles. Mammès dans la fournaise et Mammès prêchant devant les animaux sauvages se trouvent dans la cathédrale L'on pourra s'interroger sur le pourquoi de leur présentation trop haute et qu'elles ne soient pas disposées légèrement inclinées (comme La Dame à la licorne, musée de Cluny) évitant une trop forte tension des fils de trame et de chaîne. La troisième, appartenant au musée du Louvre, Mammès devant le gouverneur de Cappadoce, ayant conservé tout son éclat, est magnifiquement présentée à l’exposition.

Atelier champenois, d'après Jacques Prévost. Partition du ténor. Langres, cathédrale Saint-Mammès, chapelle d'Amoncourt. 1551. Faïence polychrome. Langres, dépôt SHAL au musée des Beaux-Arts © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Langres Renaissance.

Autre mécène, Jean d’Amoncourt, grand vicaire, proche du cardinal de Givry, fit ériger dans la cathédrale la chapelle funéraire Sainte-Croix dite chapelle d’Amoncourt, merveille de l’architecture langroise, remarquable par sa voûte à caissons (1549) et son pavement de faïence émaillée (1550) dont l'attribution actuelle et proposée du carton est donnée au peintre Jacques Prévost. Dans son programme iconographique mêlant héraldique et emblématique, une partition musicale représentée dans les deux cartouches du pavement de la chapelle appartient au motet Regi saeculorum composé à quatre voix par Claudin de Sermisy, édité en 1542 par Pierre Attaingnant. Des carreaux de ce pavement sont présentés dans l’exposition.

Propagation des idées, l'imprimerie est introduite à Langres en 1582 par le chanoine Jean Tabourot qui devient le protecteur de Jean Des Preys, imprimeur humaniste qui éditera plus de 60 ouvrages entre 1582 à 1603;  le premier ouvrage qu'il imprimera à Langres sera Compot et Manuel Kalendrier de son mentor. Ce même auteur, publiant sous l'anagramme Thoinot Arbeau, rédigera aussi le premier traité de danse française qu'il scinde entre danse guerrière et récréative Orchesographie./et traicte en forme de dialogve,/par leqvel tovtes personnes peuvvent/ facilement apprendre & practiquer l’honneste/exercice des dances (1589).

Jean Duvet (vers 1485-1559 ?) Suite de L’Apocalypse figurée. Langres. Vers 1546-vers 1555 [1561]. Burin © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, exposition Langres Renaissance.

Pour une fois, l'estampe est à l'honneur dans une exposition. Superbe hommage rendu à Jean Duvet (vers 1485-1559 ?), né à Langres, surnommé le Maître à la Licorne, figure incontournable de la gravure française de l'époque. D’abord orfèvre du roi François Ier pour lequel il conçoit aussi des décors éphémères, il gravera ensuite un œuvre estimé à 74 planches. Cherchant à se mesurer au maître de Nuremberg, il incise au burin la suite des 25 planches de l'Apocalypse figurée (vers 1546-1555), imprimées à Lyon en 1561, toutes présentées ici. Ceci permet de constater l'influence d'Albrecht Dürer sur sa pratique mais aussi celle de Marcantoni Raimondi et de l'école de Fontainebleau. Ce tropisme italien se retrouve dans la rarissime Mise au tombeau (1530-1540) reproduisant dans son intégralité la pièce éponyme d'Andrea Mantegna et Marie reine des cieux reprenant Lucrèce se donnant la mort de Raimondi (vers 1510-1511). Autre suite, celle des six burins de la Suite de la licorne (vers 1555-1559), évocation toujours poétique de cet animal fabuleux.

À côté de ce buriniste, d’autres artistes révèlent leur talent avec Joseph Boillot et Pierre Woeiriot avec son étonnante série de décors animaliers ou Nouveaux portraitz et figures de terme pour user en l'architecture (1592).

Langres la grande, oui, indiscutablement.

 

Gilles Kraemer

envoyé à Langres

Langres à la Renaissance

19 mai - 7 octobre 2018

Musée d'art et d'histoire - 22 200 Langres

Internet www.musees-langres.fr

 

Cathédrale Saint-Mammès, chapelle d'Amoncourt © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, angres.

Le pavement reflète le décor de la voûte. Il a été remplacé à 80% par des copies en 1887. Les carreaux originaux se trouvent au musée de la Céramique à Rouen, au musée national de la Renaissance, au musée de Langres.  La statue de la Vierge à l'enfant, 1341, est de Evrard d'Orléans, réalisée par son commanditaire, l'évêque Guy Baudet. Cette chapelle est dédiée à l'invention-de-la-Sainte-Croix. Elle pourrait être de Jacques Prévost, architecte, peintre et sculpteur.  

 

 

 

 

 

Studiolo de la maison Renaissance (détail du plafond et des murs) © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018, Langres. 

Ce focus sur cette période d'effervescence artistique succède à d'autres expositions consacrées à la Renaissance en France. Trésors royaux, la bibliothèque de François 1er à Blois, 2015. Renaissance en Normandie. Le cardinal Georges d'Amboise, bibliophile et mécène à Évreux, 2017. Et, jusqu'au 24 septembre 2018 Toulouse Renaissance au musée des Augustins et à la Bibliothèque d'étude et du patrimoine de Toulouse. 

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