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Publié par Gilles Kraemer

 

Gautier Deblonde, Atelier de Pierre Soulages, Paris, 2007 (détail) © Gautier Deblonde - Galerie Cédric Bacqueville 

D'un seul coup, presque d'un seul, la magie s'opère. L'objet, sous "la baguette" de l'artiste, se transforme en œuvre, se mute sous sa volonté, presque divine. L'urinoir duchampien, la cuillère à absinthe picassienne, le ticket de tramway de Kurt Schwitters en sont quelques démonstrations de cette entrée fracassante de l'objet dans le monde de l'art au XXe et XXIe siècle. La roue de bicyclette, le lit, l'aspirateur, le dentier font irruption. "C'est alors le banal, l'ordinaire, parfois l'étrange, souvent le mercantile, qui sont entrés dans le musée, la galerie, la collection" souligne Marc Desportes, dans son ouvrage " œuvres à objet", promenade en 13 objets, à travers ce champ méconnu auquel il nous convie.

Au LAAC à Dunkerque, ancien musée d'art contemporain voulu et édifié par Gilbert Delaine, Richard Schotte décrypte en cinq sections, cette part d'enchantement, cet "enchanté" du monde lorsque le basculement s'opère dans cette proposition de "la sacralisation" d'un objet, parfois banal, par La seule décision de l'artiste. "Ce sont les regardeurs qui font le tableau". Impossible d'ignorer Marcel D. et son ready-made. "Cette exposition en cinq parties a pour ambition de poser les formes d’une réflexion sur la création artistique, le travail de l’artiste. Elle offre, à travers des processus de création simples, un regard sur la limite, le seuil, ce moment de basculement qui fait qu'un objet, une image par le seul choix, par le seul fait de représenter ou d’être représenté, montré, collectionné, multiplié, transformé, augmenté. acquiert une autre dimension, affirme une charge historique et symbolique "selon Richard Schotte, le commissaire.

Gautier Deblonde © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

Parcours d'Allan McCollum à Tony Cragg, 24 artistes. Point de départ, le creuset ou fabrique de ce travail. Six photographies de Gautier Deblonde (1969), dans un format panoramique, nous livrent ce lieu magique, nimbé de mystère, l'atelier ou le "studio" de Fabre, Gormley, Kapoor, Mueck..., dans un temps suspendu. Le pinceau est en apesanteur, l'ordinateur arrêté, les assistants partis. La pièce seule, dans l'absence de son créateur, dans cette série commencée en 2004 avec le sculpteur britannique Antony Gormley, poursuivie par plus de 140 espaces. Photographie prise au temps du déjeuner, "ce creux curieux du temps juste après que quelque chose se soit passé et juste avant qu'une autre chose débute" comme il l'explique, un temps qu'il qualifie de "suspension", dans "un atelier vide, dans un éclairage naturel, sans aucune mise en scène". L'atelier de Pierre Soulages à Paris ? : "seul le papier kraft sur le sol donne la présence de l'artiste. Pour Ellsworth Kelly une œuvre terminée".

Pierre Mercier, Les travailleurs dans la rue, 1978-1982 © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

Hors espace de création, au contact de la rue, Pierre Mercier pose un regard photographique esthéticien sur les Portraits de travailleurs dans la rue (1978-1982). L'objet devient art dans la sacralisation photographique chez Jean-Luc Moulène par ses Objets de grève (1999-2000), avec un clin d'œil, puisque nous sommes en anciennes terres sidérurgiques de la journée porte ouverte à la CGT pour faire connaître Sacilor en France.

Au premier plan Louis Cane (1943), Etude pour la ville d’Épernay, 1988. Plâtre peint, fil de fer et carton. Collections du CNAP, Paris  //  Jesus Rafael Soto (1923-2005), Étude pour l'aéroport d'Orly, 1985. Maquette en bois peint & tiges métalliques. Musée des Beaux-Arts de Rennes, dépôt du CNAP, Centre National d'Art Plastique,  Paris © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018. 

Dans la préparation du passé, la maquette devient une œuvre à part entière, une prolongation de la conceptualisation de l'idée de l'artiste, ce "work in progress" de l'imaginaire révélé. Trois maquettes de projets deviennent, dans leur dimensionnalité intime, une œuvre achevée : Louis Cane, Soto pour Orly et Arman avec sa signature monumentale d'une tour de grues, réminiscence du passé et de l'histoire de chantiers navals de Dunkerque. Face à ce trio aux épaules de géants, Inventorium 03 (2003) de Michel Paysant que l'on situerait volontiers dans un des Pavillons des Giardini ou de l'Arsenale dans cette année 2018 de la biennale de l'Architecture, dans son inventaire développant la poétique de son espace au jeu mental de déplacement. Défense absolue de toucher.

Jean-Luc Vilmouth (1952-2015), Local time, 1987-1989. 99 marteaux, 99 horloges. Collections du musée d'Art Moderne et contemporain, Saint-Etienne métropole  // Hervé Télémaque (1937), Charrette à bras : le visible, 1975. Acrylique sur toile. Collection du LAAC, Dunkerque   © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

De l'ordinaire à l'exceptionnel, dans ce prélèvement d'un objet, de cette augmentation par d'autres, de ce ré-agencement naît l'œuvre. Tony Cragg procède de l’assemblage de matériaux plastiques, fragmentés ou entiers, dans un éventail de couleurs, avec cette recréation de l'instrument emblématique et indispensable du peintre : Palette (1985). Dans un rêve de nouveau créateur de l'univers, Odyssée (1983) de Jean-Luc Vilmouth joue de l'idée d'envoyer des objets étranges  dans l'espace, lui qui se présente "augmentateur" ou qui intercale dans une démarche multiplicatrice warholienne  de Local time des pendules accrochées sur un mur que scandent des marteaux, temps du travail et temps de l'usine.

Allan McCollum, Perfect vehicles, 1988. Trente pots -acrylique sur plâtre - posés sur des socles (détail). Collections du musée de Grenoble © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

Dans la multiplication générant le singulier, la photographie froide, en noir et en blanc du couple de photographes allemands Bernd & Hilla Becher : Douze châteaux d'eau (1978-1985) tous différents, produit dans cette confrontation la naissance d'une pseudo planche scientifique. Dans cette démarche tous pareils mais tous différents, la multiplication de vases en plâtre façon porcelaine chinoise de collection présentés muséalement génère une répétition infinie chez Allan McCollum.  

 Séverine Hubard © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.    

Retour au fondamental du monde hors de l'atelier, le monde devenant un immense atelier, celui de Séverine Hubard, dont les maquettes portent toutes une histoire. Plus sculpteur que "constructeur", elle inscrit sa démarche au cœur du milieu urbain. A elle de réinventer le monde,  elle qui a choisi la ville comme son atelier.

L'atelier... chaque artiste le porte en lui.

Gilles Kraemer

envoyé spécial

 

Enchanté

21 avril - - 26 août 2018

LAAC / Lieu d’Art et Action Contemporaine - 59 140 Dunkerque

Commissariat de Richard Schotte

Catalogue. Entretien avec Gautier Deblonde photographe, Michel Paysant au sujet d'Inventarium 03 et Séverine Hubard. 38 pages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 2018.

Le FRAC Grand Large - Hauts-de-France et le LAAC présentent une saison commune, autour de projets d’art contemporain sur les deux lieux. Le thème du travail a été retenu : Tubologie - Nos vies dans les tubes au FRAC (21 avril - 31 décembre 2018) & Enchanté au LAAC.

www.musees-dunkerque.eu/nous-connaitre/laac  &   www.fracnpdc.fr 

Le musée des beaux-arts de Dunkerque a fermé le 1er avril 2015. En attendant une implantation dans un bâtiment qui fut celui d'une ligne portuaire, la politique d'hors les murs s'est mise en place.

 

Marc Desportes. œuvres à objet. Présence de l'objet dans l'art, XXe - XXIe siècle.

216 pages. 1er semestre 2018. Éditions du Regard. Prix 24,50 €. 

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