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Publié par Gilles Kraemer

 "Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. Cette action est très fameuse dans l’histoire ; et je l’ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu’elle y pouvait exciter... ." Jean Racine, préface à Bérénice, 1670. 

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, 11 mai 2018.

Encore. Encore passer sous les fourches Caudines de la mise en scène pour avoir le droit d'accéder à entendre les admirables alexandrins de Bérénice ! Faut-il que Jean Racine fasse si peur ou qu'il paraisse "out" pour le maltraiter à ce point, ne pas donner à l'écouter, à respirer le texte, rien que le texte, seulement le texte. Avec parfois des difficultés à l'entendre lorsqu’il est chuchoté. Que cette adjonction de la musique, à tout prix, est lassante. Les silences existent, ils sont là pour être goûtés. Les extraits de Césarée, court métrage de Marguerite Duras (1979), n'apportent rien à la pièce dans ces césures inutiles. Quinze minutes de trop finalement et une baisse d'attention. La seule justification de cette promenade visuelle, les longs des quais du fleuve entre statues de Maillol des Tuileries et celles de la place de la Concorde, pourrait se retrouver dans ce sable allusif couvrant le plateau, " Le sol. / Il est blanc. / De la poussière de marbre / mêlée au sable de la mer. / Douleur. / L’intolérable. / La douleur de leur séparation... [...] (Marguerite Duras, Césarée), dont Célie Pauthe s'est inspirée pour la mise en scène de sa Bérénice, y voyant une rencontre impossible entre l'Orient et l'Occident, une femme prête à la trahison face à la trahison

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, mai 2016.

Pourquoi le rôle d'Arsace, confident de Titus, à une femme ? Fallait-il trois actrices-trois acteurs pour ce trio Bérénice-Titus-Antiochus roi de Comagène face au trio de la sublime confidente Phénice et aux confidents Paulin et Arsace. Pourquoi la convocation baudelairienne de "Sois sage, ô ma Douleur". Le texte ne se suffit-il pas ? Doit-on encore se complaire à cette mode obligée du metteur en scène, greffant absolument d'autres mots sur ceux de l'auteur ? Il faut qu'il laisse, à tout prix, sa marque, sa signature. Heureusement, nous n'avons pas eu droit à l'acteur en slip blanc, ponctif des mises en scène actuelles !

S'affronter en une mise en scène, à cette histoire représentée en 1670 en l'hôtel de Bourgogne est louable, voire téméraire, parfois bien fol. Et là, cette tragédie s'ensable dans ce salon à l'immense canapé gris "si chic" troublé par les seules vagues du haut rideau de tulle dans lequel Bérénice se lovant y exprime physiquement sa douleur. Seul moment où quelque chose se fit, un tremblement du sublime, un frisson,  pour vite se déliter tout au long de cette représentation dans laquelle devait se ressentir l'exacerbation de l'obligation politique plus forte que celles des amours déchirées. À cette Rome du Sénat et du peuple de l'Urbs, Titus se doit de se soumettre et de se séparer de celle qu'il aime pour épouser la raison de l'État. César ne peut s'unir à la reine de Judée. Et celle-ci ne peut et ne veut répondre à l'amour d'Antiochus, très convaincant Mounir Margoum. 

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, mai 2016.

Déjà oubliée cette Bérénice, au visage ingresque, aux pieds de sable et non d'airain pour des amours qui ne se peuvent.

Le renouveau de la pratique théâtrale ne sera-t-il pas dans une représentation sans mise en scène ? Comme ceci se pratique avec l'opéra en version concert. La voix qui porte le texte - encore faut-il qu'il soit intact -, rien que la voix. Seul devrait compter le texte.

A force de tirer sur la corde, elle casse. 

"Hélas !". Un grain de sable... dans ces amours .

 

Gilles Kraemer

3ème rang, place achetée

Vendredi 11 mai 2018. Première. Applaudissements polis de la salle

 

Jean Racine, Bérénice

11 mai - 10 juin 2018

Odéon Théâtre de l'Europe - Les Ateliers Berthier - Paris 17ème 

Mise en scène Célie Pauthe

Avec Clément Bresson Titus

Marie Fortuit Arsace

Mounir Margoum Antiochus

Mahshad Mokhberi Phénice

Mélodie Richard Bérénice

Hakim Romatif Paulin 

Production Centre Dramatique National Besançon Franche-Comté avec le soutien de l’Odéon-Théâtre de l’Europe

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, mai 2016.

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