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Publié par Gilles Kraemer

Gilles Kraemer

corbeille, loge de face, place achetée

mercredi 14 mars 2018, 1er représentation

 

Alcina - Acte III - Cecilia Bartoli © Monika Rittershaus                      

Quatre. Seulement quatre représentations d'Alcina avec Cecilia Bartoli et Philippe Jaroussky sous la direction sublimissime, aérienne d'Emmanuelle Haïm, caressant l'orchestre du Concert d'Astrée et le pliant à ses désirs, telle une seconde magicienne. Pour notre plus grand plaisir d'entendre tous ces musiciens, certains instrumentistes intervenant parfois en soliste. Il faudrait tous les nommer.

 

Alcina - Acte I © Monika Rittershaus

Un plateau de rêve avec LA Bartoli sur cette scène enflammée du Théâtre des Champs-Elysées. Elle y fut reine éblouissante, magicienne ayant perdu tous ses pouvoirs de jeter un sort avec sa baguette magique qui n'est... qu'un gratte-dos, femme amoureuse éperdue, révoltée, délaissée. Sa réincarnation incandescente de la reine-fée-magicienne livrée aux passions de l'amour que lui inspire le mortel Ruggiero / Philippe Jaroussky restera gravée. Autant son interprétation de Norma, l'année passée, ici même, ne m'avait pas enthousiasmé dans des accents plus rossiniens que bellinistes, dans une mise en scène improbable de Patrice Caurier et Moshe Leiser, venue du Festival de Pentecôte 2013 de Salzbourg, autant son Alcina méritait que le public du TCE se jetât à ses pieds ce 14 mars. Un signe non trompeur de cette fusion ? Aucun toussotement pendant toute la représentation, un silence religieux, quasi mystique, pendant ce sommet qu'est tout le second acte de cet opéra au livret inspiré de L'Orlando furioso de l'Ariosto.

 

 

Alcina - Acte II - Cecilia Bartoli © Monika Rittershaus

La romaine Cecilia Bartoli comprendra de suite, pourquoi j'évoque le syndrome de Stendhal qui vous submerge, vous engloutit jusqu'aux larmes lorsque s'élève Ah mio cor ! Schernito sei ! Juste avant de commencer cet aria divin, où elle sera ange et démon, elle manque de trébucher, signe que même reine, la maîtrise en permanence de ce paraître qu'elle s'impose ne peut durer. Elle est une femme livrée aux passions de l'amour. Après elle, pourra-t-on écouter, voir, ressentir, vivre ces moments de grâce lorsque se traînant au sol elle comprend que Ruggiero l’abandonne, puis dans un temps d'orgueil - une reine ne peut s'abaisser à être une simple mortelle - elle se relève, se ressaisit tel un animal blessé, trouvant de l'énergie dans l'ultime sursaut de Ma, che fa gemendo Alcina ? Elle se doit de ravaler ses sentiments et cacher cette faille qui l'assaille. Le tout porté jusqu'au filet de voix comme un fil de verre déroulant à l'infini sa fragilité. Jusqu'à ouvrir son cœur et vouloir se transformer elle-même en rocher Mi restano le lagrime étant l'aveu de sa faiblesse dans cette scène plongée dans le noir, elle-seule étant éclairée dans un halo.

 

Alcina - Acte I - Philippe Jaroussky & Cecilia Bartoli © Vincent Pontet

La mise en scène de Christf Loy transmet les sentiments. L'île de la magicienne n'est finalement que celui du monde du théâtre et de ses coulisses, d'une pièce qui finira tragédie pour Alcina, comédie pour Ruggiero/ Bradamante et Morgana/Oronte de nouveaux réunis après des jeux de l'amour et du hasard.

Le plateau de la scène c'est l'illusion, le bonheur fugace, la grandiloquence, le décor baroque, les toiles peintes, les nuages, le plaisir de l'Île enchantée. Le sous-sol où les chanteurs descendent par une trappe, devient le lieu où les corps s'affrontent et s'opposent, Emőke Baráth Morgana tombant amoureuse de Bradamante Varduhi Abrahamyan, les masques tombent, le questionnement de la vieillesse d'Alcina lorsqu'elle est confrontée à son double joué par Barbara Goodman. Les trois pièces aux tapisseries lépreuses laissant apparaître la fresque d'un jardin, comme les soupentes du théâtre, traversées par la magnifique lumière rasante crépusculaire de Bernd Purkrabek sont lieu d'une projection dans le futur lorsque le rideau tombera dans cet acte II. Morgana est devenue obèse, Alcina toute de noir vêtue caresse sa robe de cour à la française suspendue, comprenant qu'elle ne pourra plus jamais la revêtir, Ruggerio quittant la scène et descendant dans la fosse. Dans le théâtre ruinée, vu des coulisses, tout n'est que l'envers, celui du retour vers la réalité lorsque la magie cesse et que le royaume magique s'évanouit. Fin de l'acte III sous une tonnerre d'applaudissements, ceci est tellement rare, sans huée.

 

Alcina - Acte I - Philippe Jaroussky, Krzysztof Bączyk & Varduhi Abrahamyan© Vincent Pontet

Admirable Jaroussky, se jouant d'Alcina lorsqu'il hésite entre amour et tromperie à l'égard de cette reine dont il a percé la faiblesse dans un jeu de duperie, d'une folle drôlerie et quel plaisir de le voir devenir lui-même dans Sta nell'ircana pietrosa tana lorsqu'il s’immisce dans une chorégraphie bad-boys de soldats.

Julie Fuchs, souffrante le soir de la première, son rôle fut interprété par Emőke Baráth qui se tenait dans la fosse. En tous points admirables pour un texte qu'elle connaît pour l'avoir chanté avec Jaroussky à Versailles, d'une grande émotion. Varduhi Abrahamyan, Christoph Strehl, Krzysztof Bączyk ont complété ce plateau de rêve.

Tout au long de la représentation, Cupido de la comédienne Barbara Goodman, a suivi les chanteurs, de loin, de prêt, les épiant, Cupidon tout blanc mais aussi Cupidon aux ailes noirs comme Omnia vinci Amor peint par Caravage. Mais, les amours triomphent-t-elles toujours ? Le théâtre demeure le royaume des illusions.

 

Alcina  © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, TCE, représentation mercredi 14 mars 2018

 

 

 

Alcina - Acte I - Philippe Jaroussky © Vincent Pontet

Alcina, Georg Friedrich Haendel, livret anonyme d'après Orlando Furioso de L'Arioste. Opéra en 3 actes (1735)

14 au 20 mars 2018

Théâtre des Champs-Élysées - Paris 

Emmanuelle Haïm direction

Christof Loy mise en scène

Thomas Wilhelm chorégraphie

Johannes Leiacker scénographie

Ursula Renzenbrink costumes

Bernd Purkrabek lumières

Cecilia Bartoli, mezzo-soprano, Alcina

Philippe Jaroussky, contre-ténor, Ruggiero

Julie Fuchs, soprano, Morgana, sœur d'Alcina. Souffrante le soir de la première, son rôle fut interprété par Emőke Baráth qui se tenait dans la fosse. Julie Fuchs assura son rôle sur la scène.

Varduhi Abrahamyan, mezzo-soprano, Bradamante, épouse de Ruggiero

Christoph Strehl, ténor, Oronte, prétendant de Morgana

Krzysztof Bączyk, basse, Melisso, ami de Ruggerio et Bradamante

Barbara Goodman, comédienne, Cupido 

Orchestre et solistes du Concert d’Astrée

Production Opernhaus Zürich

Opéra chanté en italien, surtitré en français 

 

Emőke Baráth a chanté Morgana, sous la direction d'Ottavio Dantone, au côté de Philippe Jaroussky à l'Opéra royal de Versailles le 6 février 2016. Elle sera dans le rôle d'Amore d'Orfeo ed Euridice de Christoph Willibald Gluck au TCE aux côtés de Philippe Jaroussky et Patricia Petibon sous la direction de Diego Fasolis, mise en scène de Robert Carsen, du 22 au 31 mai 2018.

 

Remerciements au service de presse du TCE pour les photographies.

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