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Publié par Gilles Kraemer

 

Johan Creten devant The Price of Freedom, galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

Regarder le soleil en face brûle souvent les yeux et la peau. Du coucher du soleil à son lever, de l'apparition de l'astre de la nuit d'Artémis à la survenance, au point du jour, du char conduit par son frère Hélios.  Johan Creten (1963) se place sous le signe de Sunrise / Sunset, "sur le cheminement de notre vie mais aussi du monde et des Empires". Le plus français des artistes belges installé en France, accroc des superbes vestes "aristoloche"  - avec la broche allusive au mammifère fétiche du comte Robert de Montesquiou - si audenardaises pour ce connoissseur de Verdures des Flandres, digne suiveur d'Alberto Giacometti qui sculptait toujours impeccablement habillé, de Jean-Joseph Carriès (1855-1894) par sa façon de bouleverser le monde de la céramique.

Johan Creten, The Price of Freedom (2015-2016). Bronze patiné. 155 x 194 x 59 cm.. Dans le fond, des Observation point (2017). Grès émaillé. Ø 40 cm.. Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset  © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

Pour regarder ses sculptures que propose-t-il ? Des "postes d'observation" disposés dans les diverses salles de la galerie d'Emmanuel Perrotin, "une façon de s'asseoir et d'arrêter le temps en retenant le regard". Mais "comme l'humour n'est jamais loin, car... " dit-il, éclatant d'un large rire, "je suis belge, il s'agit en réalité de ... bittes, de bittes d'amarrages portuaires!" souligne ce natif du Limbourg, province bien éloignée du port d'Anvers. "Regardez mes sculptures et laissez les vous parler".

Johan Creten. Au premier plan Sign of Times (2015). Au fond I'am Abendrot (2017). Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

Comment présente-t-il ses sculptures ? Il rejoint là encore son prédécesseur de la rue Hippolyte-Maindron qui attachait autant d'importance à sa sculpture qu'à son socle. "C'est l'artiste qui, par le rapport du motif à la masse de matière qui le soutient, définit la relation à l'espace de son œuvre" écrit Catherine Grenier dans Alberto Giacometti paru à l'automne 2017. Une phrase convenant très bien à Johan, si inspiré d'Auguste Delaherche (1957-1940) dans le rouge sang de ses socles aux glaçures renvoyant la lumière. 

Vue de l'exposition Sunrise / Sunset. 10 janvier-10 mars 2018 © Creten / ADAGP, Paris 2018. Photo: Claire Dorn / Courtesy Perrotin. 

A gauche, La Cible du Diable I, II, III (2017), émail sur grès modelé, cuisson multiples à haute température, Ø de 62 à 73 cm.. Au milieu Europea's dream (2016), bronze patiné noir. 191 x 85 x 85. A droite Wargame Tondo I (2014/2015), émail sur grès modelé, cuisson multiples à haute température, Ø 89 cm..

Retour au sérieux, à cette difficulté de dire, d'aborder un sujet sensible qui dérange. Johan sait nous provoquer doucement, tout doucement avec ses œuvres. Il ne faut pas se contenter de les regarder mais les comprendre. Leurs noms, pas aussi innocents, nous y aident. Il n'use pas de cette terminologie si commune, facile à de trop nombreux créateurs contemporains se contentant du banal: Untitled. Que signifie une exposition avec quinze ou vingt untitled, quinze ou vingt propositions jugées indignes d'être nommées en fait. Désavouées car non baptisées ?

Untitled ! Untitled ! Est-ce que j'ai une gueule d'Untitled !

 

Johan devant Aus dem Serail (2016-2017). Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

Comment interpréter ce voile devenu un fait de société ? La Vierge d'Aleppo voilée, sortant de son contexte de bataille, de conflit armé pour devenir une symbolique religieuse. Aus dem Serail renvoie, pour ce féru mozartien des précédentes et donjuanesques Odore di femina, à Die Entführung. Au-delà de ce singspiel se love - le sait-on ? - la magnanimité du pacha Selim accordant pardon et liberté aux deux couples de jeunes amants qui surent se retrouver après les épreuves de séparation. Il y a comme une réminiscence des turqueries dix-huitièmistes, des séjours d'Eugène Delacroix au Maroc et en Algérie, du goût de l'orientalisme du XIXème. "L'émail qui recouvre mes grès est comme un voile".

 

Johan Creten, Sign of Times (2015). Bronze patiné. 110 x 57 x 50 cm.. Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

Sign of Times (2015), un bronze comme les marbres d'Hadju ou un bronze du Louristan dans sa construction mais, prenez le temps de l'observance. Dépassez ces mythiques 14 secondes consacrées à voir une œuvre dont 90% à lire le cartel. Gagner le regard et capter l'attention, voici ses souhaits. L'œuvre de Johan ne souffre de l’œil qui balaie et s'évade tout de suite, elle requiert le temps du dévoilement progressif. "Elle vit du regard de son collectionneur". N'en surgit-il pas un S, barré verticalement, un $, le S du dollar dans un renvoi vers le capitalisme visible des deux côtés.

The Price of Freedom. À y regarder de plus près, est-ce vraiment de liberté que nous parle ce grand oiseau puisqu'il faut la payer ? Ne pourrait-il pas être le frère de l'albatros, "Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! / Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !". Observez ce grand oiseau noir, n'écoutez que vous-même, prenez votre élan et envolez-vous. Vers un monde de poésie en devenant le prince des nuées. Le prince des céramistes.

Gilles Kraemer

 

 

 

 

 

Johan Creten. Sunrise / Sunset

10 janvier - 10 mars 2018

Galerie Perrotin - Paris

Pas de catalogue, Plaquette de 10 pages

Internet www.perrotin.com/fr

 

 

Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

En mémoire. Johan Creten. La Traversée / The Crossing. Texte de Colin Lemoine Repêcher et recueillir. Les Traversées de Johan Creten. 142 pages, Catalogue de son exposition au Centre Régional d'Art Contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée à Sète, octobre 2016-avril 2017, photographies in-situ.

Johan Creten 8 Goods. 154 pages. Catalogue de son exposition à la galerie Almine Rech à Bruxelles, 9 mars-9 avril 2017.

À partir de 6 000 €. 

Exposition à Sète www.lecurieuxdesarts.fr/2016/12/la-nouvelle-traversee-de-johan-creten-a-sete.html

Entretien avec Johan Creten www.lecurieuxdesarts.fr/2016/09/avant-maintenant-demain-entretien-avec-johan-creten.html

Catherine Grenier, Alberto Giacometti, collection Grandes biographies chez Flammarion, 2017. 

www.lecurieuxdesarts.fr/2018/01/alberto-giacometti-le-tourmente-de-la-perfection.html

Johan Creten, Wargame Tondo I (2014-2015). Émail sur grès modelé, cuisson multiples à haute température, Ø 89 cm.. Galerie Emmanuel Perrotin, Paris, exposition Johan Creten. Sunrise / Sunset © Le Curieux des arts, Gilles Kraemer, hiver 2018.

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