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Publié par Gilles Kraemer

 

Lea Desandre. 1er tableau. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois.

Gilles Kraemer

Orchestre, place achetée

Jeudi 1er février 2018. 1ème représentation à l'Opéra Comique.

 

"Moi aussi j'ai vécu en Arcadie" au lieu de "Même en Arcadie j'existe". Peu importe mais la (re)lecture d'Erwin Panofsky L'Œuvre d'art et ses significations jette quelques lumières sur le titre du tableau Et in Arcadia ego de Nicolas Poussin.  

Et in Arcadia ego, musiques (au pluriel) de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Livret d'Éric Reinhardt sur des chœurs et airs de l'enfant de Dijon qu'il a largement réécrits. Projection d'un texte qu'il a écrit sur le rideau de fer pendant l'ouverture, le passage vers l'âge adulte puis vers la vieillesse, comme les pensées de Marguerite. Résultat de ce qui pourrait être un opéra ou un oratorio ? Une création lyrique comme le qualifie le programme, un "very best of  Rameau" pour Christophe Rousset. 

Pour l'Opéra Comique c'est une mise en scène de Phia Ménard, "un big bang baroque" selon elle, chahutée pour la première - et nullement méritée -, qui fut le choix de cette représentation. 

Lea Desandre. 1er tableau - Enfance. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois.

L'argument ? La vie de Marguerite. Non celle de Boito, de Gounod ou de Berlioz lorsque l'on songe à ce prénom. Aucune âme vendue au diable, nul enfant de l'amour, pas de jeunesse éternelle, pas de femme délaissée. Seulement une vieille dame âgée de 95 ans ce 8 février 2088. Elle va mourir dans quelques instants, toute dans la souvenance de son enfance, de son âge adulte. Un "flash-back" d'une heure trente. Recule-t-elle cet instant ultime, cette entrée dans l'obscurité, alors que dans sa tête, son cœur, ses rêves, elle a toujours 23 ans ? 

Ouverture éblouissante, toute en montée progressive - ah la sonorité des flûtes - sous la direction pertinente de Christophe Rousset à la tête des Talens lyriques sur les musiques de Zaïs puis celle des Fêtes de l'Hymen et de l'Amour. L'obscurité se fait peu à peu dans la salle, jusqu'au noir total et ce surgissement éblouissant de 72 projecteurs qui nous aveugle. Impossible de voir. Serait-ce la retranscription visuelle du choc de chaque nouveau-né au moment de sa sortie de L'Origine du monde ? Cette entrée violente dans la lumière, dans la vie. Le premier tableau peut commencer. Il y en aura trois, le séquençage des âges de la vie, entre Enfance, Âge adulte et Vieillesse / Mort. 

Apparition d'une grande sculpture que d'aucuns verront telle un lapin bleu ou Batman ou Dark Vador. Suspendues, des fleurs en tissu gelé qui s'ouvriront peu à peu, s'épanouiront et flétriront sous l'effet de la chaleur. Et Marguerite qui joue d'un miroir concave et facetté dans lequel elle se regarde, en envoyant parfois les reflets vers la salle. Rit-elle de se voir si belle en ce miroir gounodien éclaté ?

Lea Desandre. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois.

Il y a maintenant 72 ans, elle en avait 23 ans. Enfermée dans une chose noire, une robe noire à l'immense traîne, Marguerite en sort, comme d'une chrysalide. Somptuosité de l'air "Monde aride, hypocrite et vain, Qu'il est doux de briser ta chaîne", instant que l'on souhaiterait éternel tellement Lea Desandre est l'incarnation sublime de Marguerite par sa voix d'ange, la projection de celle-ci. Le ravissement de la perfection. Quelle merveilleux jeu d'acteur lorsqu'elle simule la démarche d'une funambule devant le rideau de fer baissé ou qu'elle joue de sa disparition-apparition derrière le rideau. Phia Ménard lui impose un engagement physique, des mouvements de danse ou parfois de contorsionniste. Prodigieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lea Desandre. 1er tableau. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois

C'est le temps de "Mort qui me vient, tendre torpeur... " ré-interprétation de "Tristes apprêts" de Castor et Pollux amplifié par "Une force irréversible /s'empare de ta personne, Pour te propulser dans l'obscur" d'après Hippolyte et Aricie chanté par le chœur Les éléments. 

Lea Desandre. 3e tableau -Vieillesse / Mort. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois

Moment intense, cette aspiration de Marguerite dans un tunnel noir - façon Hieronymus Bosch, celui de La Montée des bienheureux visible aux Gallerie dell'Accademia - lorsqu'elle chante sur un plan incliné, gravi à reculons. Jusqu'à sa disparition, comme avalée par l'Au-delà. Lumières irréelles d'Éric Soyer pour des fumées noires et grises, telles une re-transcription du mezzotinto de la gravure ou des cieux hachurés de Rembrandt des Trois arbres. Une forme noire en plastique apparaît, submergeant la scène, image inutile et pas d'un heureux effet en conclusion de cet opéra défendu merveilleusement par Lea Desandre, unique interprète, perpétuellement présente, soutenue par un chœur invisible, dans une temporalité dilatée. Elle me fait songer à l'investissement passionné, entier et viscéral de Teresas Stratas, dans l’interprétation de Lulu, lors de la mythique création mondiale de l'acte III de Lulu, vue à Garnier en février 1979. Mais, il est vrai que nous étions au temps de Rolf Liebermann... qui fut la grande époque de Garnier. 

Lea Desandre. Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois.

 

Et in Arcadia ego

Création lyrique sur des œuvres de Jean-Philippe Rameau

Opéra Comique - Paris

Du 1er au 11 février 2018 pour 6 représentations

Livret d'Eric Reinhardt

Direction musicale - Christophe Rousset

Mise en scène - Phia Ménard

Dramaturgie - Éric Reinhardt

Décors - Phia Ménard & Eric Soyer

Costumes et textiles - Fabrice Ilia Leroy & Phia Ménard

Lumières - Éric Soyer

Chœur les éléments

Orchestre Les Talens Lyriques

Marguerite, Lea Desandre, mezzo-soprano

Diffusion en direct vendredi 9 février 2018 sur : 

www.mezzo.tv/nos-programmes/univers/operas et culturebox.francetvinfo.fr/opera-classique/opera/videos.

culturebox.francetvinfo.fr/opera-classique/musique-classique/c-est-baroque/operas/et-in-arcadia-ego-sur-la-musique-de-rameau-a-l-opera-com

Internet www.opera-comique.com

Lea Desandre (1993), franco-italienne, mezzo-soprano est révélation lyrique de l’année au Victoire de la musique classique 2017, Prix Jeune Soliste des Médias Francophone Publics (MFP), lauréate HSBC 2016 du Festival d’Aix-en-Provence, lauréate de la 7ème édition du Jardin des Voix, l'académie pour jeunes chanteurs des Arts Florissants. 

Salle Cortot, Paris, mercredi 7 mars, elle sera accompagnée de Thomas Dunford au théorbe, pour un récital avec des airs de Monteverdi (Crémone 1567 - 1643 Venise), Francesco Cavalli (Crema 1602 - 1676 Venise), Barbara Strozzi (Venise 1619 - 1677 Padoue) et Giovanni Girolamo Kapsperger (Venise 1580 ? - 1651 Rome). 

Rendez-vous dans quelques mois pour Les Indes Galantes de Rameau, à l'opéra Bastille. Quelle en sera la lecture de Clément Cogitore (1983), auquel cette mise en scène a été confiée par l'Opéra national de Paris ? www.lecurieuxdesarts.fr/2017/10/braguino-ile-d-utopie-selon-clement-cogitore.html

Rameau, serait-il la nouvelle star française à Paris ?

Et in Arcadia ego DR Pierre Grosbois.

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