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Jean-Michel Othoniel au Carré Sainte-Anne, Montpellier © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Montpellier, Carré Sainte-Anne.

Le Curieux des arts : En revenant à Sète pour la dernière exposition de Noëlle Tissier, directrice du CRAC depuis plus de vingt années, dans ce cycle de monographies à rebours intitulé "Les premiers seront les derniers" qu'elle a souhaité, quels sentiments éprouvez-vous ? Faut-il rappeler qu'elle vous invita en 1988 dans le cadre de la résidence Villa Saint-Clair à Sète avec Yang Pei Ming et Philippe Perrin. Résidence qui sera suivie d'une exposition à la caserne Vauban. Vous succédez, en ce même lieu sétois, à Johan Creten présenté à l'hiver 2016-2017, lui aussi un "ancien" de cette Villa.

Noëlle Tissier & Jean-Michel Othoniel au CRAC, Sète © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.

Jean-Michel Othoniel : C'est un sentiment de fidélité. Ceci est important, en art, cette fidélité à ses premières rencontres. Depuis 1988, Noëlle a toujours suivi mon travail. Le fait qu'elle m'offre cette ultime exposition, sa dernière exposition dans ce Centre [NDR Noëlle Tissier partant à la retraite cette année 2017] est le plus beau cadeau qu'elle puisse me faire. Car, au-delà d'être une exposition, c'est aussi un peu un testament. Je l'ai conçue d'une façon très émouvante

Extraordinaire work in progress de La Grande Vague / The Big Whave, Jean-Michel Othoniel, 2017. 10 000 briques de verre noir soufflées en Inde et métal, 535 x 15000 x 510 cm.. Remerciements l'artiste et Galerie Perrotin © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.

G. K. : Un cadeau pour Noëlle et pour son action menée dans ce Centre qu'elle dirige ! À Sète, dans la première salle La Grande Vague nous accueille, de ses plus de 5 mètres de haut et de ses 15 mètres de long, composée de plus de dix-mille briques de verre noir toutes soufflées en Inde suite à votre résidence chez les verriers indiens. Spécialement conçue pour le lieu, cette œuvre fait écho à une photographie réalisée à Sète par Gustave Le Gray : La Grande vague (1857), une icône de la modernité, deux négatifs distincts, l’un représentant le ciel et l’autre la mer, superposés.

J. M. O. : Je crois que nous nous faisons tous les deux un cadeau, elle à mon égard, moi au sien. J'ai vraiment voulu concevoir une exposition comme je l'aurai réalisée à Paris. Ou à Londres. Ou à New York. J'ai travaillé sur cette exposition pendant deux années et demi, avec des productions d'œuvres gigantesques dont je rêvais la réalisation. Des œuvres plus centrées sur des préoccupations que j'ai vraiment à cœur. D'où une grande unité dans cette exposition, une étape pour moi dans laquelle j'y dévoile le désir de mes prochaines œuvres.

Jean-Michel Othoniel, Black Lotus, 2016, fonte d'aluminium anodisé peinte en noir et acier, 166 x 150 x 138 cm. et 154 x 130 x 126 cm. // Black Lotus, 2016, peinture sur toile, encre sur feuille d'or blanc, 160 x 120 x 5 cm. // The Knost of Shame, 2016, peinture sur toile, encre sur feuille d'or blanc, 140 x 105 x 5.5 cm.. Remerciements l'artiste © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.

 G. K. : Grande exposition au Centre Pompidou au printemps 2011 [Séoul à l'été, Tokyo à l'automne, New York au printemps 2012]. Aujourd'hui, les nouvelles œuvres de verre miroité, en aluminium, les neuf encres sur feuille d'or blanc - Black Lotus et The Knot of Shame, 2016 - ou les neuf obsidiennes - Invisibility Face, 2015 - présentées à Sète, témoignent de l’évolution de votre travail.

J. M. O. : La rétrospective du Centre My Way montrait d'où venait mon travail, comment il s'était construit. Elle permettait la découverte ou la redécouverte des périodes plus ou moins oubliées comme celles du soufre, des photographies sur verre, des héliographies, le travail poétique sur les objets du tout début, une pertinent démonstration menée avec Catherine Grenier, la commissaire, dans l'analyse de mon parcours. Avec Noëlle, c'est la construction d'une aventure, du futur, de l'avenir. C'est une exposition testament même si le terme peut sembler un peu fort. Elle va clore une période. Et pour moi, au contraire, ouvrir une nouvelle ère. Au CRAC je présente uniquement des œuvres qui n'ont jamais été montrées en France.  

Jean-Michel Othoniel. Au fond Tornado, 2017. Perles en aluminium, peinture chrome, acier // Au premier plan Black Tornado 1, 2017. Perles en aluminium, peinture chrome et acier. 340 x 170 x 170 cm.. // Black Tornado 2, 2017. Perles en aluminium, peinture chrome et acier. 340 x 170 x 170 cm.. // Purple Tornado, 2016. Verre miroité violet, inox. 290 x 280 x 220 cm.. Remerciements l'artiste et Galerie Perrotin © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.
Au fond, suspendue The Wild Pansy, 2016. Verre miroité, inox. 300 x 200 x 200 cm. L'artiste dans la salle de Black Tornado 1, 2017. Perles en aluminium, peinture chrome et acier. 340 x 170 x 170 cm.. // Black Tornado 2, 2017. Perles en aluminium, peinture chrome et acier. 340 x 170 x 170 cm.. // Purple Tornado, 2016. Verre miroité violet, inox. 290 x 280 x 220 cm.. Remerciements l'artiste et Galerie Perrotin © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée.

G. K. : Le titre Géométries amoureuses est commun aux deux expositions. Pourquoi ?

J. M. O : L'envie de choisir le titre d'une œuvre pour qu'elle devienne globale, me permettant ainsi de couvrir les deux expositions. Cette idée de géométrie amoureuse est très importante dans mon travail car il y a une approche des formes qui pourrait être minimale - les colliers -, les structures des nœuds qui sont presque géométriques. Et en même temps, tout ceci est perturbé par mes émotions, mes sentiments, par mes histoires personnelles. Il y a toujours une géométrie perturbée. 

Jean-Michel Othoniel. À gauche La Croix, 1996. Verre soufflé ambre et cristal, Murano. 35 x 21 x 15.5 cm.. // Au centre Géométrie Amoureuse, 2004. Verre, aluminium, Murano . 170 x 70 x 70 cm.. // À droite Sabot de Vénus, 1997. Verre soufflé jaune et transparent, Murano. 16 x 11 x 11 cm.. Remerciements l'artiste © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Montpellier, Carré Sainte-Anne.

G. K. : A Montpellier, au Carré Sainte-Anne, cette Géométrie Amoureuse, verre de Murano et aluminium (2004) [NDR présentée dans la grande cour Khorsabad du musée du Louvre en 2004] est placée dans un endroit important, en hauteur, au niveau de ce qui fut l'emplacement  du maître-autel, dans cette église. 

J. M. O. : Cette œuvre pourrait faire penser à une croix ou à une fibule. Dans cette église désacralisée, elle est vraiment perçue comme une croix car placée dans le chœur. Face à elle, à l'autre extrémité, une œuvre minuscule conçue pour la croix se trouvant dans le cloître du musée des Augustins à Toulouse, la Vierge du jardinier, en verre de Murano (1995). À distance, elles dialoguent.  

G. K. : Ici au Carré Sainte Anne, vous montrez votre collection. Votre collection personnelle, uniquement des Othoniel dont vous dites "j'ai gardé au sein de la collection personnelle de mes propres œuvres toutes ces pièces clefs afin de pouvoir y revenir et m'y ressourcer".  Votre jardin secret que vous offrez, sous le titre Se collectionner soi-même. 1992-2016. Le verre. Une période que vous nommez celle de la "cristallisation". De Le Contrepet, une obsidienne moulée à La Mandorle d'or blanc, soit 32 œuvres en verre. Auxquelles s'ajoutent, disposées sur les murs, les 24 planches enluminées de dessins et d'aquarelles : L'Herbier merveilleux (2008) dont certaines furent montrées à l'hiver 2012-2013 au musée Delacroix pour Eugène Delacroix. Des fleurs en hiver. Othoniel, Creten .

Jean-Michel Othoniel. Un des leurres, 1996. Verre soufflé orange et rouge, Murano. 23 x 12 x 19 cm.. Au second plan, Collier seins, 1997. Verre bullseye, Honolulu. 170 x 60 x 20 cm.. Remerciements l'artiste © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Montpellier, Carré Sainte-Anne.

J. M. O : C'est un monde intime que je présente. Celui du verre. Je devrai même dire qu'il y a une histoire intime derrière chaque œuvre. J'avais envie de montrer ces œuvres provenant de ma collection personnelle. Déjà pour moi, pour les voir. Ce que je ne pensais pas possible : les réunir toutes ensemble. Et, me disant qu'invité par l'association Les Amis du musée Fabre, eux-mêmes des collectionneurs, je pensais qu'il serait intéressant de dialoguer sur cette idée de collection qui a constituée le musée Fabre.  

G. K. : Ce collectionnisme vous le poussez vraiment à l'extrême puisque vous avez racheté une pièce présentée ici, que vous n'aviez pu garder, obligé de la vendre !

J. M. O. : C'est une œuvre que je rêvais de conserver ce qui fut impossible à son époque. Lorsqu'elle passa en vente en 2016, il était obligatoire que je puisse la racheter. Se collectionner soi-même, c'est comme répondre avec humour en montrant des œuvres de soi. Derrière ceci, réside une volonté d'organisation et de garder des traces.  

G. K. : De nombreuses pièces dans votre travail abordent le jardin. Dans cette continuation, pour vous, "tel un jardin clos, un monde onirique, une carte personnelle du Tendre, l'installation fait rayonner pudiquement les œuvres comme de précieux talismans sacrés". Une façon de renvoyez vers certaines miniatures, Clélie de Madame de Scudéry. Les planches de L'Herbier merveilleux, Pink Lotus à Montpellier, Black Lotus, sculptures et peintures à Sète. Lors de votre séjour à Rome, lorsque vous étiez pensionnaire à la Villa Médicis, avez-vous vu les fresques de la villa Livia ?

J. M. O. : Oui, J'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir les bleus et les verts de celles-ci. L'on retrouve ici à Montpellier, une atmosphère italienne avec l'utilisation de ce rouge pompéien que j'ai souhaité pour les cimaises dans cette église néogothique. La lecture du Songe de Polyphile de Colonna, cette recherche de Polia par Polyphile dans des forêts mystérieuses et des clairières, m'a marqué par ses images et par son texte. Ceci se retrouve dans les six Bannières de la série du Cortège endormi (2003) ou dans Le kiosque des noctambules (1996-2000), l'entrée du métro Palais Royal à Paris [NDR, les premières esquisses datent de son séjour à la Villa]. Ce jardin, cette quête amoureuse, sont présents dans mon travail, liés à mon séjour romain, à mes visites du jardin de la Villa Borghese et d'autres lieux italiens. Un sentiment émouvant. 

 

Jean-Michel Othoniel, Le Chemin de briques bleues, 2017. Briques en verre bleu, métal, bois. 7 x 307 x 1707 cm.. Remerciements l'artiste et Galerie Perrotin // The Pink Lotus, 2015. Verre miroité, inox. 142 x 135 x 122 cm.. Remerciement l'artiste © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Montpellier, Carré Sainte-Anne.

G. K : Et maintenant ?

J. M. O. La grande installation, Le Chemin de briques bleues est une relecture de mon travail. Des œuvres du CRAC seront présentées au musée d'Art contemporain à Saint- Étienne puis au musée des Beaux-Arts de Montréal. Une exposition est prévue dans le nouvel espace new yorkais de la galerie Perrotin. Les œuvres présentées ici, qui ont besoin d'espace, retourneront dans leurs caisses, une fois l'exposition terminée.

Jean-Michel Othoniel. En suspension The Wild Pansy, 2016. Verre miroité, inox. 300 x 200 x 200 cm.. // Sur le mur de droite The Wild Pansy, 2016. Aquarelle sur papier. 36 x 26 cm.. Remerciements l'artiste © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, visite presse, juin 2017, Sète, Centre régional d'art contemporain Occitanie / Pyrénées-Méditerranée. Selon l'artiste, cette sculpture placée dans la dernière salle du parcours"fonctionne comme un trou noir dans lequel le regardeur se perd et se laisse hypnotiser : son corps est happé. Cette Pensée sauvage est le portrait d'un homme libre. C'est la seule œuvre à échapper aux différents noirs de l'exposition, elle déploie une gamme de pourpres, de violets et d'indigo".

Gilles Kraemer (envoyé spécial)

 

Jean-Michel Othoniel Géométries amoureuses

10 juin - 24 septembre 2017

La Grande Vague et œuvres nouvelles (2016 - 2017) au Centre Régional d’Art Contemporain - 26 quai Aspirant Herber - 34200 Sète. Commissariat : Noëlle Tissier

Tél. : +33 (0) 4 67 74 94 37 / crac.languedocroussillon.fr

Pas de catalogue, plaquette de 16 pages offerte.

 

 

Se collectionner soi-même (le verre 1992 - 2016) au Carré Sainte-Anne - espace d’art contemporain - 2, rue Philippy – 34000 Montpellier. Commissariat : Nicole Kerangueven et Edouard Aujaleu, Association Les Amis du Musée Fabre. Direction artistique : Numa Hambursin

Tél. : +33 4 67 60 82 11 /www.montpellier.fr/505-les-expos-du-carre-sainte-anne.htm

Catalogue. Othoniel. Carré Sainte-Anne Montpellier, éditions Liénart, juin 2017. 64 pages.  Bilingue français-anglais. Prix 20 €. Coffret rassemblant plaquettes : un ouvrage sur 16 œuvres décrites par l’artiste et un ouvrage sur l’installation imaginée spécialement pour ce lieu avec des photographies in situ. "Pour l'artiste se collectionner soi-même correspond à un désir de se soustraire au monde. Se faire violence et décider de montrer au public sa propre collection de soi fait partie de l’ambivalence des sentiments qu'il place au cœur de son travail".

 

Précédent entretien avec Jean-Michel Othoniel www.lecurieuxdesarts.fr/2016/08/jean-michel-othoniel-avant-maintenant-demain.html

 

Tag(s) : #Expositions France, #Entretien à 210 km-h