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Présentation in situ de L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe, El Greco, 1608-1613. Huile sur toile, 348 x 175 cm.. Museo de Santa Cruz, Toledo © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, exposition El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition, Musée Paul Valéry, Sète, juin 2017.

Se rendre dans un musée pour une exposition. Jusqu'à présent, une démarche normale. El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition, voici un artiste dont le nom attire le public baignant cet été 2017 dans une profusion d'expositions Picasso, entre Rouen, Paris, Perpignan ou Canet-en-Roussillon. L'exposition sétoise surprend, étonne, déstabilise,  trouble, perturbe. Une proposition singulière, assumée magistralement par Maïthé Vallès-Bled, directrice du Musée Paul Valéry dans ce pari réussi de ne présenter... qu'une seule œuvre. Comment ? Simplement. Avec dix grands canapés d'un blanc immaculé, très très confortables, incitant le regardeur à s'asseoir et à lever les yeux vers cette immense toile - 3,48 x 1,74 cm -. " Proposer aux visiteurs une manière particulière de prendre le temps de regarder une œuvre. Et d'aller jusqu'au bout de ce regard, de ce qu'il veut transmettre, véhiculer, apprendre ou suggérer". Pour ne plus entendre l'expression trop fréquente, le pensum de "faire une exposition" en lieu de "visiter une exposition".

La beauté se suffit à elle seule. Rien d'autre face à ce chef d'œuvre du Greco considéré comme son testament esthétique, commencé en 1608, terminé en 1613 : L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe de l'église San Vicente à Tolède, toujours conservé dans cette ville. Cité dans laquelle Le Grec, natif de Crête en 1541, passant par Venise, Rome, Madrid pour s'installer à Tolède, mourut le 7 avril 1614. Domenikos Theotokópoulos, le peintre de la modernité, fort de résonances dans la réflexion d'artistes. Peintre atypique et "a-chronologique" avec trois siècles d'avance, peintre pour les peintres, admiré et collectionné par eux comme le sera plus tard Paul Cézanne. Jean-François Millet possédait deux Greco. Édouard Manet le vit à Madrid. Picasso... encore lui, et Francis Bacon l'ont regardé.  

L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe, El Greco, 1608-1613. Huile sur toile, 348 x 175 cm.. Museo de Santa Cruz, Toledo © Parroquia de San Nicolás, Toledo, Espagne © David Blázquez

Étonnamment, la démarche de Maïthé Vallès-Bled rejoint celle du 116, centre d'art contemporain de Montreuil, avec son exposition 14 secondes (jusqu'au 29 juillet). Le public observerait en moyenne 13 secondes une œuvre dont 11 secondes son cartel, selon une étude canadienne. Vraie ou fausse, cette affirmation ne peut que piquer au vif l’artiste comme le commissaire. Le premier pour son engagement, le second pour le souci qu'il peut légitimement nourrir de ce que le public s’arrête le plus longuement possible devant les œuvres retenues. D'où ce projet 14 secondes, né du défi de la commissaire Marie Deparis-Yafil, que le visiteur reste une seconde de plus devant chacune des pièces.

L'œil d'aujourd'hui ? Quelques secondes, une photographie, un selfie narcissique naturellement pour signifier j'y étais et plus tard l'écran pour s'y complaire et éprouver le ravissement de son image. Une œuvre c'est une dimension dans l'espace et une rencontre physique irremplaçable, unique. Ce tableau du Greco est fourmillant, foisonnant de symboles, de discours, de nouveautés dans la peinture. Dans quatre salles, de manière rayonnante, des films sur les toiles de ce peintre, ce tableau, la ville de Tolède et les influences du Greco sur les peintres de la modernité poursuivent la lecture et offrent les clefs du tableau entièrement construit sur la volonté du mouvement ascensionnel, des pieds de l'ange jaune vers les têtes des chérubins, dans un train d'union entre le terrestre et le céleste. Approfondissent du dialogue entamé. Comment le souligne la commissaire, "j'ai souhaité commencer ce nouveau concept d'exposition avec Greco car il a trois siècles d'avance quand à sa relation avec la couleur, la lumière, le traitement des contrastes. On trouve des cernes noirs qui soulignent les contours comme chez Cézanne".

Salah Stétié, Musée Paul Valéry, Sète © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, juin 2017.

Face au maître, laissons sourdre les mots du poète. Ceux de Salah Stétié, rencontré dans ce musée Paul Valéry situé au flanc du mont Saint Clair, face au Cimetière marin et à la Méditerranée. Mais avant, encore une dernière confidence de la commissaire de cette exposition avouant que lorsque l'œuvre fut accrochée, ceci fut suivi d'un long silence puis d'applaudissements. "C'est la première fois que j'ai vécu ceci. Merci Greco".

 

Le Curieux des arts : Salah Stétié, l'on vous sait écrivain, poète, diplomate, vous avez présidé le Comité intergouvernemental pour le retour des biens culturels pendant 7 années. Vous voici dans ce musée qui vous consacra à l'hiver 2012-2013 l'exposition Salah Stétié et les peintres, en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France. Qu'avez-vous éprouvé en voyant, exposée dans cette grande salle blanche L'Immaculée Conception du Grec ?

Salah Stétié : Un sentiment d'effritement devant cette Vierge, une énergie atomique subie comme une radiation. Cette toile je la connaissais, je l'avais déjà vue, je croyais la connaître pour l'avoir contemplée il y a 40 ans. Pour exprimer ce que j'ai ressenti, je reprendrai les mots d'un autre poète, Dante, extraits de La Comédie "J'étais enroué d'un trop long silence ". 

G. K : Un belle façon de transcrire ce que vécut Henry Beyle, cet excès de contemplation de la beauté sublime, qui lui fit écrire, après la visite de l'église florentine Santa Croce, "J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, ce que l'on appelle des nerfs à Berlin...". Le syndrome qui peut vous submerger en Italie. Celui de Stendhal.

S. Stétié : Oui. J'étouffe sous la violence du choc en revoyant cette toile, je pleure. Qu'est-ce que cet espace qui n'est plus un espace temps ? Est-il d'ici ? Est-il d'ailleurs ? Je m'assieds et je regarde. Sentiment d'effritement. Je suis foudroyé. 

G. K. : Que voit l'œil du poète  ? Que voit l'écrivain ? Que voit l'homme ? En présentant cette exposition, Maïthé Vallès-Bled1 proposait de " s'arrêter le temps que l'on veut devant ce tableau".

S. Stétié : La ville Tolède en bas à gauche, tel le mont du Golgotha [NDR si proche de la Vue de Tolède du Metropolitan Museum of Art, New York, www.lecurieuxdesarts.fr/2015/01/la-gloire-du-greco-au-metropolitan-museum-new-york.htmlLa Vierge comme surgissant de la mort. L'ange en jaune à droite, aux ailes d'aigle, comme du fer forgé. Il y a beaucoup de violence. Dans un contre-balancement, l'Esprit saint, colombe, regarde tendrement cette femme, l'Esprit saint entouré de putti, comme une figuration de la Couronne d'épines. L'Ange à gauche, de rouge vêtu, comme le corps du lapidé, le Christ en souffrance. En bas, à hauteur d'homme, le bouquet, mêlant la virginité du lys à la Passion de la rose. 

Ange aux ailes déployées - Angel con las alas desplegadas, détail de L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe, El Greco, 1608-1613. Huile sur toile, 348 x 175 cm.. Museo de Santa Cruz, Toledo © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, exposition El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition, Musée Paul Valéry, Sète, juin 2017.

G. K. : Et, au-delà, le ressenti du poète ?

S. Stétié : Ce n'est pas peint mais forgé. C'est comme le voile du théâtre qui se déchire. Nulle rationalité. Il y a de la frénésie, comme un retour aux sources, l'Orient, ce monde dont El Greco est natif. Cette toile, en même temps une Annonciation et une Ascension, contient violence et puissance. L'étude du tableau a permis de voir que Greco a terminé sa toile par la grande aile de l'ange jaune. Et ces ailes sont tout sauf des ailes d'ange, ce sont des ailes d'oiseau.  Les cieux sont traités avec des jeux d'ombres et de lumières ouvrant des jeux chromatiques proches de l'abstraction. 

Gilles Kraemer (envoyé spécial)

 

El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition. L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe. La obra maestra del Greco. La Inmaculada Concepción Oballe.

Musée Paul Valéry - 34200 Sète

museepaulvalery-sete.fr

04 99 04 76 16

© Le Curieux des arts Gilles Kraemer, exposition El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition, Musée Paul Valéry, Sète, juin 2017.

Commissariat général de Maïthé Vallès-Bled, collaboration scientifique de Stéphane Tarroux.

Catalogue indispensable en version bilingue français/espagnol. 280 pages. Éditions midi-pyrénéennes / Musée Paul Valéry, Sète. 35 euros. Textes sur Les itinéraires artistiques du Greco, La chapelle Oballe, Le processus créatif, L'autopromotion par l'iconographie, La réception de l'œuvre du Greco entre France et Grande-Bretagne au XIXe siècle, L'influence du Greco sur les peintres du XXe siècle.

 

 14 Secondes

19 mai - 29 juillet 2017. Le 116 - centre d’art contemporain de Montreuil. Commissariat de Marie Deparis-Yafil / Commissaire associée et artiste : Corine Borgnet

www.montreuil.fr/culture/arts-visuels/le-116-centre-dart-contemporain/

Ange aux ailes déployées, roses, lys, paysage et ville de Tolède - Angel con las alas desplegadas, rosas, lirios, paisaje, Toledo, détail de L'Immaculée Conception de la chapelle Oballe, El Greco, 1608-1613. Huile sur toile, 348 x 175 cm.. Museo de Santa Cruz, Toledo © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, exposition El Greco. Un chef d'œuvre, une exposition, Musée Paul Valéry, Sète, juin 2017.

 

Tag(s) : #Expositions France, #Entretien à 210 km-h

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