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Patricia Petibon (Mélisande) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet.

1902 L'Hérésiarque & Cie de Guillaume Apollinaire, création de la La Nuit transfigurée d'Arnold Schönberg. Les rhizomes du passage vers un autre monde, celui d'un siècle qui débutera tragiquement en août 1914. Pelléas et Mélisande, première représentation d'un opéra irréel dans une partition irréelle et un chant irréel, presque parlé, celui d'un drame lyrique du poème éponyme de Maurice Maeterlinck mis en musique par Claude Debussy. Plus rien ne pourra être comme avant, après Pelléas.

 

 

 

Arnaud Richard (le médecin), Patricia Petibon (Mélisande), Jean Teitgen (Arkel) et Kyle Ketelsen (Golaud) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet.

Monsieur l'administrateur général de la Comédie Française connaît sur le bout des doigts la direction des chanteurs et, la mise en scène qu'il vient de signer pour ces représentations de Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs Élysées relève d'une merveille de sensibilité. Hormis le léger bémol de l'acte V dans lequel Éric Ruf a plus mis en mouvement une représentation théâtrale que cet opéra, dans une dramaturgie pas assez douce. Que de fois n'a t'on pas vu ce lit de métal blanc dans lequel Mélisande s'éteint " Si vite, si vite... Elle s'en va sans rien dire ". Comment ne pas songer aux différentes Violetta mourant ainsi. Elles devaient avoir le même âge, cette courtisane et cette jeune femme dont l'on ne sait selon les mots de Golaud " ni qui elle est, ni d'où elle vient... [qui] pleure tout à coup comme un enfant, et sanglote si profondément qu'on a peur ". La seule chose qu'elle avouera d'elle c'est sa naissance " un dimanche. Un dimanche à midi ! ". Rien de plus si ce n'est aussi une couronne qu'elle a perdue lorsque Golaud la découvre, apeurée, au bord d'une fontaine. Cette description si claire et si mystérieuse, si précise et si impalpable de Mélisande, se retrouvera tout le long de cet opéra dans lequel l'eau est si présente, celle des fontaines, celle des eaux stagnantes des souterrains, cette eau dans laquelle tombera, assassiné, Pelléas, l'eau sur laquelle est posé le lit de Mélisande.

Patricia Petibon (Mélisande) et Jean-Sebastien Bou (Pelléas) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet.

Patricia Petibon n'interprète pas Mélisande. Elle l'est. Jusqu'au bout des cheveux, jusque dans cette chevelure flamboyante, ses longs cheveux descendant jusqu'au seuil de la tour, inondant Pelléas jusqu'au cœur, jusqu'aux genoux. Divine manifestation lorsque la fenêtre s'ouvrant, elle surgit de la nuit, dans une boîte d'or renvoyant ses reflets, Théodora née des mosaïques de Ravenne. Comtesse Greffulhe dans sa légendaire robe byzantine qu'Élisabeth de Caraman-Chimay portait au mariage de sa fille Élaine, la mère supplantant la mariée. C'était en 1904. Si "klimtienne" également, dans tous ces ors l'entourant, l'enchassant, d'où émerge la rousseur de sa chevelure dans les fabuleux éclairages picturaux de Bertrand Couderc. La ré-incarnation de Judith I, 1901, du musée viennois du Belvédère mais pas celle que Klimt souhaitait dans sa peinture, vengeresse et intrépide, celle d'Holopherne. Si fragile dans son apparition dès le début, dans la scène 1, comme surgissant d'une pointe-sèche ou d'une huile de Paul-César Helleu, l'incarnation d'Alice Helleu dans sa robe blanche, lors des régates de Cowes et, dont le comte Robert de Montesquiou vantait "la rose chevelure / illumine de son reflet / tant de miroirs de cuivre".

 

 

 

 

Patricia Petibon (Mélisande) et Jean-Sebastien Bou (Pelléas) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet.

Que d'images fabuleuses, comme L'Île des morts d'Arnold Böcklin si emprunte de mélancolie pour ce royaume d'Allemonde, ces filets marins suspendus si Berlinde De Bruyckere dans leur suggestion de receler des mondes inconnus. Une artiste native de Belgique comme le fut Maeterlinck. La scénographie d'Eric Ruf nous immerge - toujours cette idée de l'omniprésence de l'eau - dans un monde, un autre monde, empli de noirceur, d'entre-deux, d'obscurité, jusqu'à la survenance de la lumière dans les derniers instants de ce drame lyrique, lorsque Mélisande, l'innocence incarnée quittera ce monde dans lequel elle ne pouvait vivre. Portée par la magnificence orchestrale de Louis Langrée accompagnant et soutenant dans sa connivence chaque phrase du livret de Maurice Maeterlinck.

 

 

 

 

Kyle Ketelsen (Golaud) et Patricia Petibon (Mélisande) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet.

Somptueuse distribution même si l'on sentait quelques fatigues dans l'aigu - dernière oblige - dans le timbre de Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni au TCE en décembre 2016 et Escamillo face à Marie-Nicole Lemieux) campant dans une grande vérité tous les tourments de Pelléas. Face à Kyle Ketelsen investi physiquement dans Golaud, allant de l'impulsif sanguin et sanguinaire à la mélancolie et l'errance. L'on est même prêt à lui pardonner d'avoir tué son demi-frère dans un instant de folie.  Et quelle diction, phrasé, prononcé dans chacune de ses paroles face à la magnifique et somptueuse voix de basse de Jean Teitgen, l'émouvant Arkel.

Sylvie Brunet-Grupposo en Geneviève, Jennifer Courcier en Yniold et Arnaud Richard en médecin et berger complètent avec bonheur une des cinq plus belles partitions du lyrique.

Gilles Kraemer (dernière des cinq représentations, 17 mai 2017, orchestre, rang F, place acquise)

Pelléas et Mélisande. Opéra en cinq actes et douze tableaux de Claude Debussy (1902). Poème de Maurice Maeterlinck

Orchestre National de France sous la direction de Louis Langrée / Éric Ruf mise en scène et scénographie / Christian Lacroix costumes / Bertrand Couderc lumières

Patricia Petibon, Mélisande, soprano / Jean-Sébastien Bou, Pelléas, baryton / Kyle Ketelsen, Golaud, baryton-basse / Jean Teitgen, Arkel, basse / Sylvie Brunet-Grupposo, Geneviève, mezzo-soprano / Jennifer Courcier, Yniold, soprano / Arnaud Richard le médecin, le berger, baryton-basse.

Chœur de Radio France direction Marc Korovitch

Coproduction Théâtre des Champs-Élysées / Radio France. Diffusion sur France Musique le 4 juin 2017.

 

 

 

 

Kyle Ketelsen (Golaud), Patricia Petibon (Mélisande) et Jean Teitgen (Arkel) / Pelléas et Mélisande, Théâtre des Champs-Élysées, mai 2017 © Vincent Pontet

 

Tag(s) : #opera

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