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Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (1475-1480 - 1528), Le Retable d'Issenheim, 1512-1516. Huile et tempera sur bois de tilleul. Panneau de gauche L'Agression de saint Antoine par les démons. Panneau de droite La Visite de saint Antoine à saint Paul ermite. Musée Unterlinden, Colmar © photographie Musée Unterlinden, Colmar 

Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (Wurtzbourg 1475-1480 - 1528 Halle). Otto Dix (Untermhaus-Gera en Thuringe 1891 - 1969 Singen). Quelle est le lien entre ces deux artistes ? Le Retable d'Issenheim. conservé à Colmar, au musée Unterlinden. L'un peignit, entre 1512-1516, les neuf panneaux de bois de ce polyptyque illustrant des épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine. Polyptyque à doubles volets dont la vision devait participer au rétablissement des malades atteints du "mal des ardents" ou "feu de Saint Antoine", provoqué par l'indigestion de farines contaminées par l'ergot de seigle. Il inspira le second tout au long de sa pratique de la peinture. Autre lien : Les deux hommes ne sont-ils pas amoureux de leur pays ? Une terre qu'ils ne quittèrent pas alors même qu'elle était traversée par les violences et les drames. L'un a vécu la guerre des Paysans et la division religieuse entre catholiques et protestants, l'autre la Première Guerre mondiale, la montée du nazisme et l'horreur du IIIe Reich" comme le souligne Pantxika De Paepe, directrice du musée Unterlinden dans le catalogue de l'exposition Otto Dix - le Retable d'Issenheim, présentée dans la nouvelle extension de cette institution, due au cabinet d'architecture Herzog & de Meuron. Ce dialogue s'ordonne dans le parcours chrono-thématique de cinq chapitres, autour d'une centaine d'œuvres, comme autant de stations d'un Chemin de Croix des douleurs, dans des correspondances avec des détails photographiques du Retable mis en regard d'œuvres de Dix. Comment ce polyptyque, porteur d'une telle force émotionnelle, religieuse, esthétique, bouleversant dans l'expressivité de ses personnages, marqua-t-il tant Otto Dix, sensible à l'éros et au thanatos, emportant sur le front de la Grande guerre la Bible et le Gai Savoir de Nietzsche ? En 1963, revenant sur cette période de conflit, il en expliquait le pourquoi. "Il fallait que je voie tout moi-même. Je suis un tel réaliste, vous savez que je dois tout voir de mes propres yeux pour vérifier que c'est bien comme ça que ça se passe". Dans cette même conversation, il soulignait "je ne sais si je suis croyant ou si je suis athée, ou quoi d'autres encore. Je ne sais rien du tout. Je ne saurais pas dire si... En tout cas, je ne crois pas aux dogmes". Indubitablement, le processus d'identification s'est produit à l'égard de cette œuvre, de ce chef d'œuvre de la douleur et de l'espoir, mis dans la lumière de l'écrit de J.K. Huysmans en 1895. Source d'inspiration majeure, les artistes allemands (Étude pour les mains entremêlées III, Henrich Naueun, vers 1912) redécouvrent ce patrimoine germanique depuis l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine à l'Empire allemand en 1871, se le réapproprient, nourris des photographies du Retable parues dans l'ouvrage d'Alfred Schmid en 1907. Véritable processus d'assimilation dont l'acmé sera l'exposition du Retable à l'Alte Pinakothek de Munich, de novembre 1918 à septembre 1919 après une restauration munichoise. Tel un véritable pèlerinage devant ce retable exposé comme "la relique d'un saint" si j'ose cette comparaison. Toute une génération d'allemands s'identifie au Christ sacrifié sur la Croix, face à cette icône de l'histoire de l'art. Le terme très physique "bras arraché" sera même prononcé lorsque ce tableau quittera Munich et reviendra en Alsace redevenue française. Le peintre vit-il le Retable exposé en Bavière ? Impossible à dire. La première mention apparaît, lors du second conflit mondial, lorsque incarcéré à Colmar en 1945, il écrit à son épouse Martha :  "J'ai vu deux fois le Retable d'Issenheim, une œuvre impressionnante, d'une témérité et d'une liberté inouïes, au-delà de toute "composition", de toute construction, et inexplicablement mystérieuse dans ses différents éléments". 

Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (1475-1480 - 1528), Le Retable d'Issenheim, 1512-1516. Huile et tempera sur bois de tilleul. Détail du panneau de La Crucifixtion. Musée Unterlinden, Colmar © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2016

Trois œuvres en introduction de l'exposition renvoient l'écho du Retable. La Crucifixion (1913) de Max Ernst. L'Homme blessé (1919) de Gert Wolheim, peinture sur bois, l'artiste se représentant s'effondrant, les mains christiques comme celle de Grünewald dans l'idée du soldat sacrifié comme le fut le Rédempteur. Ceci sera plus discret dans son autre toile Adieux à Düsseldorf (1924) lorsque la main de la femme sur la droite du tableau reprend celle du Saint Jean le Baptiste du panneau de La Crucifixion de Mathis. 

Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (1475-1480 - 1528), Le Retable d'Issenheim, 1512-1516. Huile et tempera sur bois de tilleul. Détail du panneau de La Vierge à l'enfant. Musée Unterlinden, Colmar © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2016 

Et Dix, lui surtout connu comme peintre du mouvement de La Nouvelle Objectivité, celui des années de la République de Weimar ? Ce peintre du regard pénétrant à l'égard de ses modèles dont la préoccupation n'est pas l'embellissement mais la vérité, celle de fouiller l'âme jusqu'à la mise à nue de celle du Joaillier Karl Krall (1923) ou de la Journaliste Sylvia von Harden (1926) prêt du centre Pompidou. Il avait déjà avoué sa fascination du Retable avec La Nonne (1914), que l'on pourrait assimiler comme une sœur de la mère du Sauveur chez Mathis, dans l'exagération de sa tristesse et de ses doigts hyper longs comme il le montre aussi dans La Femme enceinte (1930) renvoyant à la Vierge de L'Annonciation.

Otto Dix, Portrait du peintre Franz Radziwill, 1928. Huile, tempera et sable sur contreplaqué. 80,1 x 60 cm.. Ph © Museum Kunstpalast-ARTOTHEK © Adagp, Paris, 2016

"Franz, avec moi tu ne seras pas beau. /   - Otto, ta manière de peindre n'engage que toi". Entretien entre Otto Dix et Franz Radziwill, s.d., cité dans Ivo Krügel, 2006, p. 28.

Il la réitère dans Portrait du peintre Franz Radziwill (1928) prêté par le Museum Kunstpalast de Düsseldorf - il figurera dans l'exposition d'art dégénéré en 1937 -,"en lui donnant non une palette mais le tau de saint Antoine, peintre préféré de Dix s'identifiant très tôt à cet homme de l'Église, ermite et marginal de la société comme lui. Ceci sera d'autant plus vrai lorsque considéré tel un artiste dégénère, Dix sera destitué de son poste à l'Académie des beaux-arts de Dresde en 1933" comme le souligne Frédérique Goerig-Hergot, commissaire de cette bouleversante exposition. La matière de ses portraits est intéressante; à partir de 1924 il change de pratique, usant de l'huile et de la tempera sur des panneaux de bois avec une préparation identique à celle des maîtres anciens dont l'ouvrage de Max Doerner, avec Malmaterial und seine Verwendun im Bilde (1921) expliqua les techniques. Il peindra sur bois pendant 20 années, jusqu'en 1944

Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (1475-1480 - 1528), Le Retable d'Issenheim, 1512-1516. Huile et tempera sur bois de tilleul. Panneau de gauche La Résurrection. Panneau de droite L'Annonciation. Musée Unterlinden, Colmar © photographie Musée Unterlinden, Colmar

La Grande guerre, engagé volontaire, il l'a vécue jusque dans ses tripes, "il fallait que je voie comment un type à côté de moi tombe soudain à la renverse et terminé, il s'est pris une balle de plein fouet". Moyen trouvé de diffusion de cette réalité ? La suite des cinquante gravures La Guerre (1924) éditée à 70 exemplaires - comment ne pas songer à Jacques Callot ou à Goya - et un choix de reproductions de 24 d'entre elles dans un livre préfacé par... le français Henri Barbusse. Peu de succès et trop polémique. N'ayant pu venir du Staatliche Kunstsammlungen de Dresde, le trop fragile triptyque de La Guerre (1929-1932) est évoqué par des esquisses et une reproduction radiographique grandeur nature. L'œuvre commence tel un passage d'Erich Maria Remarque À l'Est rien de nouveau dans l'évocation à gauche des soldats partant vers le front dans la brume du matin ; dans l'angle, la roue du char renvoie symboliquement à celle du martyr, dans une assimilation à l'iconographie sacrée. Au centre, l'issue de la bataille avec cet homme empalé pointant du doigt le désastre, particulièrement le personnage criblé de balles, "un crucifié à l'envers, un Christ avec le sang sortant de la bouche" précise la commissaire. A droite, la fin de l'affrontement devient une descente de croix, Dix se figurant sauvant un soldat blessé. Commencée après la guerre en souvenir de ce qu'il a vécu La Tranchée (1923), huile aujourd'hui disparue, est évoquée par sa reproduction grandeur nature en noir et blanc -il n'existe aucune reproduction en couleurs qui aurait permis d'imaginer ses couleurs certainement vives évoquant les violences de la vie et de la mort-. Exposée au Wallraf-Richartz-Museum de Cologne sitôt peinte, elle suscita admirations et comparaisons avec le Retable. Et aussi de la haine. Retirée des cimaises, elle sera rendue au marchand, le directeur du musée destitué. Ce paysage dévasté de l'humanité, tel que le soldat Dix l'avait vu et vécu dans sa chair, ne plaisait pas alors que la Ruhr était occupée par les Français et les Belges.

Flandres (1934-1936) évoque, d’après Le Feu du pacifiste écrivain Henri Barbusse, l'aube surprenant les combattants émergeant de leur sommeil. Cette tempera n'a pas la violence des deux précédentes, comme si Dix souhaitait présenter un aspect plus apaisé du conflit, dans cette période picturale dans laquelle il entrera en une "émigration intérieure", entre 1933 et 1944. Étonnantes peintures de cette époque, un peu chromo même, comme s'il souhaitait ne pas heurter le pouvoir politique de Berlin pour continuer à peindre, ne pas être pris en défaut, lui le peintre, lui atteint "du mal des peintres dégénérés". Peinture plongeant ses racines dans celle des forêts de Caspar David Friedrich, écho de celle des Nazaréens. La plus intéressante parmi celles-ci, L'Annonce aux bergers (1942), peinture sur bois, dans une influence du Retable et de la gravure éponyme de Rembrandt le maître des éclairs lumineux dans les noirs puissants de ses estampes.

Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (1475-1480 - 1528), Le Retable d'Issenheim, 1512-1516. Huile et tempera sur bois de tilleul. Musée Unterlinden, Colmar © photographie Le Curieux des arts Gilles Kraemer, octobre 2016

En mars 1945, le voici enrôlé, fait prisonnier en avril et incarcéré au camp de prisonniers alliés à Colmar-Logelbach où il restera jusqu'en février 1946. Reconnu par un lieutenant français (le nom n'en est malheureusement pas resté), il aura la possibilité de se remettre à peindre - au moins 25 peintures et 50 dessins - et sortir en ville. C'est à ce moment qu'il peindra La Madone aux barbelés destinée à la chapelle du camp de prisonniers ; le musée Unterlinden en conserve le carton préparatoire au crayon graphite, des têtes christiques, La Guérison de l'aveugle, Résurrection II, autant d'huiles dans lesquelles se perçoit l'influence du Retable. 1946, retour en Allemagne. La vision du Christ en souffrance de Mathis, il ne peut échapper à son influence que l'on trouve dans Christ en Croix qu'il gardera toujours dans son atelier comme la vision de l'Annonciation avec sa série des Annonciations des années 1950. Comme pour l'après Grande Guerre, Otto Dix oublie, ou tente d'oublier, ses souvenirs du second conflit mondial dans ses toiles des Prisonniers de guerre, d'Ecce Homo, de la Flagellation du Christ. Comment ne pas penser à deux autres peintres allemands, Georg Baselitz ou Jörg Immendorff (exposé actuellement chez la galeriste Suzanne Tarasiève) en quittant cette exposition ? Mathis, Otto, Jörg, Georg dans une même continuité.

Gilles Kraemer

Otto Dix - le Retable d'Issenheim

8 octobre 2016-30 janvier 2017

Musée Unterlinden - Colmar.

Internet musee-unterlinden.com/

Commissariat de Frédérique Goerig-Hergott. 

Catalogue. Textes de Christoph Bauer, Aude Briau, Frédérique Goering-Hergott, Gitta Ho, Erdmuthe Mouchet, Daniel Schlier & Birgit Schwarz,. Le Retable d'Issenheim est largement reproduit, dans son ensemble ou dans les détails. A lire, la préface de La Guerre d'Otto Dix rédigée par Henri Barbusse en 1924 ainsi que l'entretien d'Otto Dix en 1963 relatif à la guerre, la religion et l'art. 264 pages. Éditions Hazan / Musée Unterlinden. 35 euros. Indispensable. 

Exposition sur la Nouvelle Objectivité, Venise, 2015 lecurieuxdesarts.fr/2015/08/nouvelle-objectivite-l-art-en-allemagne-lors-de-la-republique-de-weimar-1919-1933-nuova-oggettivita-arte-in-germania-al-tempo-della

Dans le cadre de cette exposition, le Musée Unterlinden et le Centre allemand d’histoire de l’art Paris organisent à Colmar une journée d’études consacrée aux différents aspects de la carrière d’Otto Dix.  Programme  :  28 novembre, à 18h30 ouverture de la Journée d'études par une conférence de Fabrice HergottDirecteur du Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, suivie d'une visite libre de l'exposition. Le 29.11 de 9h15 à 18h |journée d'études. Modérateurs : Martial Guédron et Alexandre Kostka, Strasbourg | Intervenants : Mathilde Des Bois, Paris; Carole Drake-Juillet, Maussane-les-Alpilles; Christian Drobe, Halle-Wittenberg; Flavien Le Bouter, Fribourg-en-Brisgau / Paris; Marie Gispert, Paris, Gitta Ho, Paris; Ina Jessen, Hambourg; Sarah Leinweber, Lunebourg; Daniel Schlier, Strasbourg; Birgit Schwarz, Vienne; James A. Van Dyke, Columbia/MO.

 

 

Tag(s) : #Expositions France, #Musées

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