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La tapisserie dépassée ? Pas du tout ! De Picasso à Messager, un parcours autour de sa modernité
Tapisserie ? De Picasso à Messager © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

Ça commence fort ! Un point d'interrogation un peu provocateur dans l'intitulé d'une exposition ! La tapisserie existe-t-elle toujours ? Signifie-t-elle encore quelque chose aujourd'hui dans la création ? Nullement dépassée, ni anachronique, Decorum au musée d'art moderne de la Ville de Paris, en 2013, fut la démonstration que cet art textile s'est imposé comme un médium parmi d'autres, dans un parcours de Fernand Léger à Dewar & Gicquel et Anna Betbeze.

"Cette interrogation, pour Ariane James-Sarazin, directrice des musées d'Angers, est le point central dans cette exposition car celle-ci pose la question de l'évolution de l'art textile prenant naissance avec la tapisserie, œuvre murale, héritière d'une longue tradition pour s'ouvrir à de nouvelles pratiques brouillant les genres et s'émancipant de l'art traditionnel de la tapisserie, de ses codes et techniques. Par son sous-titre, de Picasso à Messager, elle s'ordonne autour de deux grands noms de l'art moderne et de l'art contemporain qui sont autant de jalons chronologiques dans le parcours".

La tapisserie ce n'est plus seulement le tissage d'une chaîne de coton sur une trame laine tels L'Après-midi vert (1945) ou La Jeune endormie (1945) de Lucien Coutaud (un artiste trop oublié aujourd'hui) qui fournissait des cartons gouachés grandeur nature. Elle est Entrelacs : Graminée agrostis alba (vers 1985) de Marinette Cueco, tissage arachnéen de graminées sur une surface de plus de 7 m². Étonnantes fragilité et évanescence de cette pièce, dont l'on est conscient de l'éphémère, parmi les trente œuvres exposées ici, provenant du musée d'Art moderne de la Ville de Paris, du Centre national des arts plastiques et naturellement des musées de la ville d'Angers. 

tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

tapisseries de Lucien Coutaud, Jean Lurçat, Sonia Delaunay, Pablo Picasso © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

En quatre problématiques, le parcours s'ordonne, du renouveau de la tapisserie au XXe siècle avec Georges Rouault pour la pièce la plus ancienne présentée : Trois têtes (1934) bien qu'il s'agisse de la transposition d'un sujet de ce peintre et la transcription textile de La Danse de Pablo Picasso (1967), toile de 1925 se trouvant à la Tate Gallery aux nouvelles recherches avec Julien Prévieux, D'Octobre à Février (2010) et ses 10 pull-overs dont il a donné des diagrammes de comportements humains dans des contextes de migrations, de rébellions et de mouvements de foules à des tricoteuses recrutées sur le site Internet de Bergère de France. Des tricoteuses nous renvoyant au surnom donné aux femmes assistant aux séances de la Convention.

Jean Lurçat joue rôle de catalyseur dans le renouvellement de la tapisserie. Le temps somptueux des tentures tissées de fils d'or et d'argent de la Renaissance, la tradition des manufactures des Gobelins et de Beauvais apparait bien dépassée et décalée dès le XIXe siècle. Personnage clef du re-dynamisme de la tapisserie, comme le sera dans le même temps la collectionneuse et galeriste Marie Cuttoli, (1892-1966), ce peintre engagé voit en la tapisserie un moyen de diffusion par la multiplication du modèle au contraire de l'unicité de la peinture. En 1937 il découvre à Angers la Tenture de l'Apocalypse, en 1939 il va à Aubusson pour revivifier ce lien entre l'artiste fournissant le modèle ou carton et le lissier. Il renouvelle l'approche technique en créant le carton numéroté - un numéro correspondant à une teinte de laine - alors que précédemment le carton peint laissait une marge d'interprétation des couleurs au licier et généralise l'usage du gros point pour une production plus rapide. Ses tapisseries parlent d'un monde où l'homme se confond avec la nature et le cosmos qu'il maîtrise après les désastres de la guerre L'Homme (1945). La poésie l'inspire avec les mots tissés de Paul Eluard pour Je parle d'un jardin (1965). Sonia Delaunay est dans un autre rapport avec cet art car elle a créé des vêtements avant la guerre. Elle connaît la dynamique des couleurs simultanées que retranscrit dans Drakkar (1972) Pierre Daquin à partir d'une lithographie comme modèle qu'elle rehausse de blanc pour une vibration des couleurs grâce aux interstices de blanc. 

La tapisserie dépassée ? Pas du tout ! De Picasso à Messager, un parcours autour de sa modernité
Triptic aspre dolç (2000) de Josep Grau-Garriga ; Entrelacs : " Graminée agostis alba " (vers 1985) de Marinette Cueco ; Les Dérèglements (1980) de Pierre Daquin © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

Approche totalement radicale lorsque la Nouvelle tapisserie se révèle lors de la seconde Biennale de la tapisserie de Lausanne en 1965. Ce mouvement remet en avant des techniques traditionnelles, dans la disparition de la dichotomie entre l'artiste fournisseur et le lissier au profit d'une seule personne, l'artiste créateur de son oeuvre sur le métier. Ce nouveau langage se perçoit chez Pierre Daquin, figure emblématique de cette fusion, dans une ses oeuvres majeures Les Dérèglements : geste - geste couleur - geste matière. Tuyaux d'orgue I, Tuyaux d'orge demi-potomage II, Tuyaux d'orgue potomage III. Qu'est ce le Tuyau d'orgue si ce n'est un défaut du tissage entre le fil de chaîne vertical et le fil de trame horizontal, créateur de bourrelets disgracieux auquel Daquin rend hommage en transposant cette erreur en un geste artistique ? Comme il le fait de Potomage, technique de restauration masquant les manques dans la trame.  

L'artiste s'affranchit de la laine et du coton, envisage d'autres matériaux, raphia, corde et cuir chez Josep Grau-Garriga, crin de cheval chez Olga de Amaral ou tissu polyester chez Patrice Hugues. Cette intrusion de nouvelles propositions puise dans des techniques domestiques telles le tricot, le crochet, démarches n'ayant pas de lettres de noblesse dont use Pierrette Bloch dans Maille n°8 (1974).

 

La tapisserie dépassée ? Pas du tout ! De Picasso à Messager, un parcours autour de sa modernité
Mariée de fil (2001) de Marie-Rose Lortet ; Doomestic (2000) d'Annette Messager © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

Cette ré-appropriation de la couture nous projette vers l'importance prise par les femmes dans ce médium de la tapisserie ; l'aiguille est à la femme ce que la plume est à l'écrivain selon Annette Messager qui présente ici une oeuvre totémique : Doomestic (2000). L'artiste, jouant de l'ambiguïté de ce titre, renvoie à domestique et à l'anglais Doom ou malédiction, malédiction que l'on donne aux femmes avec ces Répliquants ou nouveaux esclaves modernes faits de traversins entourés de vêtements usagés.

Autres oeuvres fortes avec Ma Collection de proverbes (1974), vision misogyne de la nature avec des proverbes réels ou inventés brodés à aiguille par Messager ou Louise Bourgeois, Seamstress / Mistress / Distress / Stress (1995) renvoyant à sa vie personnelle et intime, à la profession de sa mère restauratrice de tapisserie et aux relations extra-conjugales de son père entraînant le désarroi au sein du cocon familial. Plus enclines à la rêverie sont les oeuvres de Fanny Viollet La Mémoire, une dentelle de mots (2004), chemise de lin sur laquelle elle a créé un réseau de broderie avec le Cantique des cantiques, glorification de l'amour ou la robe de princesse de Marie-Rose Lorlet Mariée de fil (2011).

Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers
Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011)  © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

Curtain (2007) d'Ulla von Brandenburg ; Mazzimus (2013) de Caroline Achaintre ; Tiefes Rauschen (2007) d'Isa Melsheimer ; D'Octobre à février (2010) de Julien Prévieux ; Eko Nugroho La Rue parle n°2 (2011) © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse mai 2015, musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine, Angers

Évolution, évolution, l'on est totalement éloigné des techniques traditionnelles lorsque Caroline Achaintre utilise pour Mazzimus (2013) le tuftage ou projection de laine sur un tapis comme des coulures, brouillant la frontière entre art mural et du sol dans l'aboutissement d'une peinture tissée. Le rapport entre artiste et tisseur, dans une démarche de réinterprétation, se retrouve chez Eko Nugroho qui pour La Rue parle n°2 (2011) fournit ses photographies à des brodeuses de l'île de Java qui traduiront ce Paris, qu'elles ne connaissent pas, avec leurs propres codes et couleurs. Cette part d'interprétation est ici prolongée par la commissaire de l'exposition qui choisit comme agencer sur le mur peint de noir ses différentes broderiesLe regardeur de l'œuvre ne deviendrait-il pas également le créateur ultime ? 

L'art mural, art totalement dépassé ? Pas du tout.

                                                                                                                                 Gilles Kraemer

Tapisserie ? De Picasso à Messager

23 mai – 31 octobre 2015

Musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine

4, boulevard Arago – 49100 Angers

tél. 02 41 24 18 48

http://musees.angers.fr/accueil/index.html

Pas de catalogue. Album de l'exposition de 40 pages, largement illustré et commenté. Offert.

Depuis la gare, 20 minutes à pied avec un arrêt obligatoire au château pour la tenture de l'Apocalypse. Et, Le Chant du monde de Jean Lurçat à l'hôpital Saint-Jean dans l'enceinte du musée Jean Lurçat.

 

Tag(s) : #Expositions France