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De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Scénographie de l'exposition Antonioni, aux origines du pop, La Cinémathèque française, Paris, 8 avril-19 juillet 2015. © photographie Stéphane Dabrowski.

« Je crois qu'il importe aujourd'hui que le cinéma se tourne vers cette forme intérieure, vers ces expressions absolument libres comme est libre la littérature, comme est libre la peinture qui appartient à l'abstraction ». Cette citation de Michelangelo Antonioni (1912-2007) conceptualise très bien sa démarche cinématographique comme le démontre Dominique Païni, commissaire de cette exposition à la Cinémathèque, la troisième consacrée à ce réalisateur italien après « la première, à Ferrare qui mettait l'accent sur l'homme de la Renaissance, puis celle de Bruxelles accentuant son caractère architectural et monumental. À Paris, la vision est celle d'un Antonioni plus contemporain que moderne, très proche de nous ».

De Chronique d'un amour (1950) à L'Éclipse (1962), il filme en noir et blanc travaillé à l'extrême. Contemporain de Jean Dubuffet et de Lucio Fontana, le blanc comme un silence et le noir tel un cri, tout semble identifier la peinture à une écriture. Dont parfois le reproche qui lui est fait d'être abstraitement pictural et littérairement affecté. Contemporain du néo-réalisme il se démarque, par son esthétisme, sa plastique et sa dramatrugie, de ses confrères, très influencés par les films noirs américains. « Par rapport à la noblesse de Luchino Visconti, ses rapports avec le Risorgimento, l'opéra et Callas, par rapport à la clownerie de Fellini, par rapport à Pier Paolo Pasolini qui n'hésite pas à évoquer Giotto ou Médée, Antonioni ne se retoune pas sur le passé. C'est pour ceci qu'il est pleinement notre contemporain » précise Dominique Païni. Exception d'une co-réalisation avec Guido Brignone : Sous le signe de Rome (1958), un péplum relatant la vie de Zénobie, la reine de Palmyre.

 

 

 

De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Monica Vitti et Michelangelo Antonioni à la Biennale de Venise de 1962. © DR.

Amoureux du visage de la Miss Italie dont les initiale L.B. lui font penser à Louise Brooks, une de ses égéries cinématographiques, il fit tourner celle-ci, Lucia Bosè, dans Chronique d'un amour et La dame sans camélia, influencé par Bellissisma de Visconti. La littérature de son contemporain Cesare Pavese Tra donne sole inspirera l'adaptation de la nouvelle Femmes entre elles. Rencontrée pendant le tournage du Cri (1957), Monica Vitta contribue à une orientation décisive et l'indépendance de son style. Les années 1960 sont l'accomplissement de sa première maturité à travers la trilogie L'Avventura, La Notte et L'Éclipse. Apparaît sa thématique esthétique, dénonçant par une architecture rigide, le cynisme social, la lâcheté des sentiments, l'emprise oppressante du silence dont l'on retrouve l'équivalent dans les natures mortes de Giorgio Morandi ou les architectures de Giorgio de Chirico. Après un noir très blanc et très tranché, le cinéaste s'oriente vers le gris du béton, l'acier et le verre. Avec l'agitation des scènes de la Bourse de Rome opposée aux longs errements des plans fixes d'une banlieue romaine en construction, totalement déserte, dans un temps urbain suspendu, L'Eclipse clôt cette période des noirs et des blancs travaillés à l'extême.

De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Scénographie de l'exposition Antonioni, aux origines du pop, La Cinémathèque française, Paris, 8 avril-19 juillet 2015. © photographie Stéphane Dabrowski.

Le Désert rouge (1964), premier film en couleurs voit le passage de l'écriture architecturale de la trilogie à un style pictural en devenir. Si Monica Vitti illumine les années 1960, la crise sociale italienne qui menace entraîne Antonioni vers un désenchantement et un désespoir. « Au moment où il fait le constat terrible de l'Italie, devenue un désert rouge, un désert écologique, ses relations avec Monica Vitti se délitent » souligne Dominique Païni. A travers les yeux du photographe David Bailey il se fait voyeur de la société londonienne en pleine explosion pop, psychédélique et drogue avec Blow-Up (1966), film vert, du vert des parcs anglais, en opposition au rouge de Désert rouge, deux périodes nettement différenciées, que la présentation de cette exposition souligne. D'après la nouvelle de Julio Cortázar : Les Fils de la Vierge, il construira cette fiction avec des contrastes colorés de la mode et de la verdeur acide des parcs londoniens préfigurant la révolte de la jeunesse dans le monde dont il fut curieux jusqu'à Zabriskie Point.

Aux paysages marécageux de la plaine du Po s'opposent la clarté brûlante et sèche du désert. Cette étendue de sable est pour Antonioni et ses personnages l'effacement des repères de la réalité, des repères sociaux et moraux, l'expérience de la schizophrénie, de la perte de soi. Zabriskie Point et Profession reporter traduisent le hiératisme que l'on peut rencontrer dans la peinture de Mark Rothko et dans la fébrilité de Jacskson Pollock avec lequel le cinéaste entretint une correspondance importante. Parti de Ferrare, sa ville natale, Antonioni y revient et accomplit ce geste orphique de se retourner sur son passé en essayant de retrouver dans le visage de Christine Boisson, dans Identification d'une femme celui de Lucia Bosè à ses débuts. 

De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Scénographie de l'exposition Antonioni, aux origines du pop, La Cinémathèque française, Paris, 8 avril-19 juillet 2015. © photographie Stéphane Dabrowski.

Cette exposition, révèle un aspect méconnu de l'homme, ce « passsionné de peinture » comme le souligne Barbara Guidi dans le catalogue. Cet artiste protéiforme, s'intéresse et collectionne Roy Lichtenstein, Francis Bacon, Alberto Burri ou le futuriste Giacomo Balla. Aspect plus intime de ses rapports avec la peinture, les Montagnes enchantées, accrochées à touche-touche en un éblouissant mur, sont un des points plus forts de cette exposition, révélant un aspect peu présenté de cet homme qui fit agrandir photographiquement ses minuscules aquarelles, en de différents formats.

Antonioni continue à influencer les artistes contemporains tels Louidgi Beltrame (Cinelãndia, 2012) ou Julien Crépieux (Re : wind blow up, 2010). Et Julian Schnabel, qui lui rendit hommage dans l'éblouissante peinture Antonioni Was Here (2010) placée en entrée de cette exposition. Elle nous frappe en plein coeur de son dripping d'un rouge éclatant plaqué sur un éléphant.

 

De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Enrica Fico Antonioni © Le Curieux des arts Gilles Kraemer, présentation presse de l'expositon Antonioni, aux origines du pop, La Cinémathèque française, Paris, avril 2015

Son épouse, Enrica Fico Antonioni, dans la préface du catalogue rappelle « l'aspect extraordinaire de l'exposition...[...] Vous mettre à sa place, assumer son statut d'artiste, avec toutes les émotions, les intuitions, les résolutions que l'on prend quand on est doué d'un tel génie ». Laissez parler vos émotions et entrez dans l'univers de ce merveilleux cinéaste. Incontournable.

Antoine Prodhomme

 

Antonioni aux origines du pop

9 avril – 19 juillet 2015

La Cinémathéque française – musée du cinéma

51, rue de Bercy – 75012 Paris

Internet www.cinematheque.fr

Catalogue : Antonioni. 168 pages. Coéditions Flammarion-La Cinémathèque française. 39 euros

 

De l'incontournable contemporanéité de Michelangelo Antonioni à la Cinémathèque française
Couverture du catalogue de l'exposition Antonioni, aux origines du pop, La Cinémathèque française, Paris, 8 avril -19 juillet 2015
Tag(s) : #Expositions Paris